Je retrouve mon corps grâce à Sandy Chamoun

SANDY CHAMOUN « ورد و شوق/Ward w Shok »
Ruptured, 2026
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Musique Journal -   Je retrouve mon corps grâce à Sandy Chamoun
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Cela fait plusieurs mois que je n’arrive pas à écrire quelque chose de personnel, que je n’arrive pas à articuler mes pensées, que j’ai l’impression de n’avoir rien à écrire voire à dire, ou que ce que j’ai à dire est coincé entre mon système respiratoire et mon larynx d’où les sons sont censés émaner.

Dans ces moments, il suffit d’un morceau de musique, d’une mélodie, pour débloquer ça. D’un morceau qui fait que je me dis « oh putain », que mes yeux se remplissent de larmes, que je fixe mon écran d’ordinateur avec des gros yeux, et que les muscles de mon abdomen se crispent sous l’urgence du geste d’écriture. Mon expérience me fait dire que ça ne sert à rien de chercher ce morceau, et d’enchainer les écoutes à la recherche de ce qui va me mouvoir et me libérer de cette tension intérieure. Le morceau de musique arrive lorsque le corps est prêt à le recevoir et à initier un changement. J’ai dû attendre des mois pour que le morceau tombe.

« ورد و شوق/Ward w Shok »  (fleur et épine en français) de Sandy Chamoun a été il y a peu ce morceau pour moi. C’est un single de son album Sawt Al Doumouh que vient de publier le label libanais Ruptured. Les sorties de qualité se succèdent au sein de cette structure aussi exigeante qu’originale dans sa proposition musicale, et je vous invite à lire l’article de la journaliste Christina Hazboun qui revenait sur la genèse de cette initiative et les artistes qui contribuent à son épanouissement.  

« Ward w Shok » est un morceau à la structure progressive, en plusieurs parties, qui provoque des sensations distinctes au fil de l’écoute. Il donne envie de pleurer de soulagement, de respirer aussi profondément que son corps le permette, et de fermer les yeux pour laisser sa tête valser. Des rythmes répétitifs de percussions accompagnent la voix de Sandy Chamoun qui chante و تدور, « et tu tournes en rond », comme si elle invoquait un cycle dont il n’est pas possible de deviner la nature, mais qui n’en finit pas.

À la troisième minute, une rupture intervient, mobilisée par des orgues synthétiques qui prennent le relai quelques instants. Ces sons d’orgue ou peut-être de violons très modifiés vibrent comme un tremblement qui saisit le corps. Ils apparaissent comme un répit, un moment de transcendance qui permet de se dépasser, de sortir de la boucle, qu’importe l’origine de celle-ci.

Puis un rythme de percussions et la voix de Chamoun reprennent le dessus, comme si finalement tout cela était un processus lent voué à se répéter. Elle chante en boucle et les mélismes de sa voix accompagnent l’effet de transition entre la rupture et les rythmes répétitifs. Ces éléments construisent une ambiance éthérée dans laquelle il devient urgent de se plonger. La chanteuse libanaise a ce don de capturer l’auditeur, de provoquer un état mental et physique vers lequel on a besoin de revenir. Impossible d’écouter quoi que ce soit d’autre les heures qui suivent. Plus on est renvoyés à la réalité de la boucle qui ressurgit, plus les percussions soulagent, car elles s’imposent comme un lieu où l’on sait que l’on peut revenir. 

Le morceau est une démonstration de ce qu’il se passe quand on prend le temps d’instaurer une ambiance, qu’on prend le temps de la cultiver, et de ressentir pleinement tout que des sons peuvent provoquer en soi. C’est un moment de lamentation, autant pour celle qui chante que pour la personne qui reçoit ces sons. Cinq minutes et cinquante cinq secondes, c’est un long format, auquel la chanteuse nous a toutefois habitués. Un format qui laisse le temps à la respiration de se déployer, à la matière sonore de faire son effet sur le corps, et à la voix de Sandy Chamoun de nous transporter. Elle transforme sa voix en un ornement de sa propre matière en se superposant à elle-même afin de créer un écho similaire à une lamentation collective. Par ce procédé vocal, la chanteuse s’inscrit dans de longues traditions de la lamentation en musique, que ce soit dans les pays de la région du Machrek dont elle est originaire, ou bien au-delà. La génération d’artistes à laquelle Chamoun appartient, qui embrasse l’expérimentation et les traditions vocales, fait souvent appel à cette pratique de la lamentation, comme si elle était devenue de plus en plus nécessaire ces dernières années. Je pense notamment à Youmna Saba, Maya Al Khaldi, Maryam Saleh et Lynn Adib.

Dans le fond de « Ward w Shok », des nappes de drones maintiennent une ambiance stable, et matérialisent l’ambivalence que l’existence peut provoquer. Une existence tout aussi cruelle, laide, qu’occasionnellement douce et paisible. Mais la douceur dans des contextes d’horreur laisse tout de même une sensation d’insatisfaction et d’amertume. Le contraste nourri par Sandy Chamoun crée cette impression intérieurement : tout est voué à se répéter, rien ne se fige définitivement, tout est en soi mais rien ne dure, nous ne sommes rien mais nous ressentons tout. Ou comme le disait le défunt Edgar Morin dans La méthode (1977), « Non seulement, je suis une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même ». 

« Ward w Shok » me rappelle une énième fois que la musique et le son sont des expériences du corps. Du corps qui se meut, se crispe, ou se détend selon le traitement qu’on en fait. Les percussions du titre se font ressentir au creux de l’abdomen et viennent raviver les sensations de mon corps devenues parfois insensibles à cause de mon rythme de travail et d’études. Les nappes de synthétiseurs agissent sur mes poumons qui essayent d’en suivre le rythme par ma respiration. J’imagine alors visuellement des sortes de faisceaux de sons différents qui font simultanément leur chemin de l’air à mon oreille, jusqu’à l’intérieur de mon corps où ils se diffusent. 

Quand on a l’impression d’avoir perdu son corps, le son peut tracer un chemin de retour à celui-ci. Il devient le remède à des quotidiens lourds, poussant à la désensibilisation et à l’individualisme, en nous alliant à autrui. Le projet musical de Sandy Chamoun incarne cet autrui et offre à l’écoute une sensibilité crue qui ne cherche pas à échapper à la complexité. Elle se saisit de la complexité en musique afin d’en faire un objet sonore profondément vivant et humain. Chamoun décrit d’ailleurs l’album Sawt El Doumouh/Le son des larmes, de cette manière:

« I chose the title because many mornings during this period I woke up crying silently. I remember a dark story from school: a teacher yelled at a small boy while he was crying and told him to cry without making any sound. I feel we are still living in that condition in the region — forced to die or suffer without making any noise »

Et en cela nous pose cette éternelle et intemporelle question : quels corps ont le droit de se mouvoir ? Qui a le droit de montrer ses larmes et faire entendre ses pleurs ? 

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