Au risque de passer pour une fan disjonctée, je me dois de faire cette confession : je ne peux m’empêcher de voir Mylène Farmer partout. Peut-être mon obsession est-elle bercée par son portrait grandeur nature qui trône au-dessus de mon lit, veillant sur mes délires ? Je n’ai pas choisi de l’être, comme elle le chante elle-même, mais c’est là l’Innamoramento… pour cette artiste que j’admire et adule. Une fois est totalement coutume, je me retrouve un soir de semaine sur son profil Discogs, en épluchant les pages dans l’espoir de trouver une information ou référence que j’ignore encore. La page 19 m’offre ce plaisir rare. L’artwork, d’abord, attire mon attention, puis c’est ce nom d’artiste inconnu, sans mention de Mylène en featuring, qui me retient. Headmess aurait bien vite fait de passer inaperçu, errant dans les limbes de notre paysage musical. Une pochette digne des meilleures compilations trip-hop des nineties, un titre cryptique pour cet album sorti de nulle part, dont les six morceaux portent des noms au parfum gothique… Paru en 1994, le projet Shade: Underbelly laisse sur son chemin moins de miettes que le petit Poucet, rendant la traque de son histoire épineuse. D’autant plus grande, alors, est la surprise de découvrir sur la jaquette du CD les mots suivants : « produced by Mylène Farmer and Thierry Roget at Requiem Studio in Paris, France ».
En 1994, Mylène Farmer est installée aux Etats-Unis, en Californie précisément, et travaille sur son album qui sortira l’année suivante, Anamorphosée, après le succès retentissant de L’Autre en 1991. Ainsi expatriée, la chanteuse est soucieuse de perfectionner son accent américain et elle embauche pour des cours particuliers le jeune Henry Biggs, alors étudiant en linguistique à UCLA. La rencontre entre Mylène et Henry dépasse celle d’une simple dynamique professeur/élève : elle devient symbiotique, tant la chanteuse française se prend d’affection pour les références artistiques de son tuteur d’anglais, allant jusqu’à lui proposer de l’accompagner dans le développement de son projet musical de rap expérimental mais néanmoins crossover. Dans un numéro paru en 2003 du fanzine L’instant Mag (dédié à Farmer), on peut lire l’anecdote suivante :
« Mylène a eu un coup de cœur pour un Américain, son prof d’anglais. Elle est venue avec les bandes de ce gars, et m’a demandé si je voulais qu’on le produise ensemble. On a fait l’album en un mois, mais il n’est pas sorti, je ne sais pas pourquoi. C’était super sympa, on aurait dit une sorte d’Eminem avant l’heure, avec des fonds de rap assez mélodiques, grâce à l’intervention de Mylène, qui y avait mis son grain de sel.»
Cette voix qui nous raconte la genèse de Shade: Underbelly est celle de l’ingénieur du son Thierry Rogen, collaborateur de longue date de Mylène Farmer et de son compositeur Laurent Boutonnat, autant dans le mixage des chansons que leur réalisation musicale. En 1994, donc, il se retrouve lui aussi embarqué dans ce projet parallèle donnant une voix à Henry Biggs, et s’unit à Farmer en tant que co-producteur. Le résultat est un EP six titres aux sonorités hip-hop voire trip-hop, qui laissent deviner la patte imposée par Farmer sur ses tubes « Désenchantée » ou « Regrets », qu’elle confirmera sur Anamorphosée. S’immerger dans Shade: Underbelly comme projet transitionnel entre L’Autre et Anamorphosée est résolument fascinant, tant les couleurs du EP sont proches de celles des collaborations Farmer-Boutonnat, faisant de cette œuvre tombée dans l’oubli l’interlude parfait entre les deux moments charnières pour la chanteuse. Pour Headmess, la Mylène productrice donne à ses idées un élan plus groovy et trippy que sur ses propres morceaux de début de carrière, mais sa direction musicale est plus que reconnaissable. Sur « To Build A Harmony », par exemple, on découvre une production très Farmer, une boîte à musique hantée agrémentée d’une mélodie au synthé, raccrochée à un wagon très acoustique et à des choeurs langoureux, rappelant forcément « Désenchantée ». Pour autant, la voix d’Henry Biggs et sa manière de poser sur l’instrumentale (à des années-lumière du chant de Farmer) donnent à la piste une dimension complètement différente, comme si l’on obtenait un spectre des potentiels du style Boutonnat : contrasté ici du féminin au masculin, de la France aux Etats-Unis, ou encore du trip hallucinogène à la féérie.
Bien que Mylène Farmer soit habituellement célébrée pour sa plume, elle n’est pas responsable des paroles sur le projet Shade: Underbelly, entièrement écrit par Henry Biggs. Dans un autre fanzine intitulé MF et vous, daté d’octobre 2005, il décrit leur collaboration comme « une fusion entre la musique et les paroles qui serait alternative: des messages profonds mêlés à une approche différente de la musique, ou alors des chansons composées comme des puzzles ». L’idée derrière Underbelly est la suivante : fusionner la littérature avec le rap pour rendre des paroles et des références érudites accessibles, sans la limite du plafond de verre de l’éducation universitaire. Avec cet EP, Biggs marque sa volonté de partager la beauté de l’art littéraire grâce à l’outil musical, faisant un pied-de-nez simultané aussi bien aux puristes du rap qu’à ceux du texte savant. Mylène, quant à elle, co-compose tous les titres avec Thierry Rogen, et assure même quelques chœurs, par exemple sur « Hell And Hunger » ou « Ain’t No Rhyme ».
Mais l’enquête sur l’histoire de ce disque réserve encore d’autres belles surprises, surtout pour quiconque est familier de l’album Innamoramento, sorti en 1999. Tout d’abord, c’est « Hell And Hunger » mentionné ci-dessus qui accroche l’oreille, avec son introduction à base de bruits de tonnerre qui éclate et de pads de synthés ascendants. Le morceau démarre, tout simplement, exactement comme le titre « L’Amour naissant » qui lui, ouvre Innamoramento. Plus explicitement encore, et plus délicieusement pour les fans, c’est sur « Madeleine », référence directe à la madeleine de Proust, qu’il convient de s’arrêter. Les premières notes de synthé laissent peu de place au doute. La surprise se confirme aux alentours d’une minute vingt alors que s’élève une voix déclamant les mots « turn me on ». Non seulement s’agit-il de la voix de Mylène Farmer, mais c’est strictement la même que sur la onzième chanson d’Innamoramento, « Et si vieillir m’était conté ». Composée pour Henry Biggs, la mélodie et les chœurs de « Madeleine » se retrouveront donc, cinq ans plus tard, totalement réutilisés par Mylène pendant la création de son cinquième album studio, cette fois-ci revisités par Laurent Boutonnat.
En 1994, et même quelques années plus tard malgré la sortie d’Innamoramento (qu’il a en quelque sorte annoncé), le disque Shade: Underbelly passera totalement inaperçu. C’est seulement en 2006 qu’il est redécouvert par les fans de Mylène Farmer, puisqu’il devient disponible sur les plateformes de téléchargement et streaming en France – d’où la date de sortie erronée sur Spotify, Deezer et autres, le situant dans ce nouveau millénaire plutôt qu’au précédent. La recette proposée par Headmess, mêlant beats hip-hop à des textes aux narrations très référencées évoquant parfois des dialogues cinématographiques, est audacieuse mais finalement aussi un pur produit de son temps musical, faisant de surcroît état d’un pan entier plus secret de la personnalité artistique de Mylène Farmer et de sa volonté de toujours oser expérimenter. Ainsi, à défaut d’être un grand disque, Shade: Underbelly possède une résonance tout à fait actuelle, entre bonbon nostalgique des nineties et précurseur d’artistes comme clipping., trio hip-hop expérimental américain qui signaient l’an dernier le disque Dead Channel Sky. Reste à mener l’enquête pour savoir si, eux aussi, ont laissé traîner des indices de leurs recherches musicales dans d’autres projets produits en secret pour des acteurs de leur passé…