Un discussion autant qu’un disque, voilà ce que nous proposent Heavensouls et Stickerbush

HEAVENSOULS & STICKERBUSH Darkskin n****s with lightskin problems
Caperflower, 2025
Écouter
Bandcamp
Musique Journal -   Un discussion autant qu’un disque, voilà ce que nous proposent Heavensouls et Stickerbush
Chargement…
S’abonner
S’abonner

Les meilleurs albums sont parfois ceux qui nous font douter au départ. Il y a des albums dont on apprécie le résultat mais moins l’idée. Leur intérêt tend à s’éroder avec la répétition des écoutes. Puis il y a ces albums dont on adore l’idée mais dont on a plus de mal à apprécier le résultat. Parfois car ils sont simplement mauvais. Parfois car ils ont un temps d’avance sur nos attentes. Darkskin n****s with lightskin problems entre dans la seconde catégorie.

Heavensouls et Stickerbush, respectivement originaires de Houston et Atlanta, se sont rencontrés il y a une paire d’années sur un serveur Discord, un détail important à garder à l’esprit si l’on souhaite comprendre le shitpost-intellectualism de leur musique.

Les écosystèmes numériques changent, la musique qui en émane aussi. Au premier abord, Darkskin n****s with lightskin problems s’apparente à une excroissance du collage épique à l’heure de la dégénérescence mémétique, oscillant entre une profondeur émotionnelle riche en nuances et l’humour subtilement ambivalent de la Gen Z. Histoire de poser grossièrement le décor, l’album est un mélange d’IDM, de Southern hip-hop et de R&B alternatif méticuleusement articulés et savamment glitchés. Le tout ressemble davantage à un assemblage hyper référencé qu’à un album studio, à une succession d’idées brutes plutôt qu’à un ensemble lisse et prévisible, où Sexy Red, Bjork et Brandy sont aussi susceptibles de croiser le minimalisme de Steve Reich que les grooves bootyco-mécaniques de DJ Nasty.

L’une des principales particularités de l’album réside dans la richesse et la variété des matériaux et techniques employés : chants, enregistrements ambiants, samples glanés sur le web, composition logicielle et sound design se croisent, s’entremêlent et se complètent, à tel point qu’il devient difficile de définir la source exacte du son. Si une grande partie de leur musique s’ancre dans une philosophie du détournement et du mème musical, une autre reprend indéniablement les codes de la bedroom pop et de sa sincérité intimiste. C’est dans cette phénoménologie ambiguë, dans la confrontation de ces deux domaines de l’expérience que sont la chambre-studio et l’Internet, que réside il me semble toute la puissance de l’album.

Sur darkskin harmonizing, un sample de climax de Usher sert de prologue à une performance discrète de Stickerbush. L’intensité parfaite du falsetto de la pop star n’agit ici que comme citation, comme référence hypertextuelle lointaine. Son sublime brille comme un pastiche. À l’inverse, le chant nasal et embrumé  de Stickerbrush, proche de la topline, donne l’impression d’écouter une maquette, un premier jet spontané. L’accompagnement à la guitare acoustique, associé au minimalisme d’une berceuse au synthétiseur à la Hiroshi Yoshimura, parachève la fabrication de ce sentiment de proximité. L’auditeur a l’impression qu’il s’apprête à pénétrer dans la chambre du musicien. 

L’existence URL et IRL des deux auteurs semblent si étroitement imbriquée dans le tissu de l’album que les séparer est impossible. Internet agit à la fois comme interface et comme source. En tant qu’auditeurs, il nous relie aux artistes qui deviennent eux-mêmes une sorte de proxy ouvert sur l’infini du data stream. Là où le sampling dans le hip-hop tend à isoler le signal de sa source, les références pop mobilisées par Heavensouls et Stickerbush maintiennent une continuité évidente. Le fragment devient une trace puis un commentaire. Au-delà de ses propriétés purement acoustiques, chaque échantillon possède son propre texte et sous-texte. Il ne s’agit plus ici de découper et transformer un sample obscur de soul ou de funk en quelque chose de nouveau, mais d’incorporer un artefact culturel identifiable, une référence pop, afin de jouer avec son sens de façon plus ou moins ambivalente.

Alors que je discute avec lui en FaceTime, Heavensouls, dont la voix profonde confère une attitude quasi dean bluntesque à certaines parties de l’album, s’avère être l’opposé de la nonchalance. Amusé et gavé d’entrain, il m’explique que lui et Stickerbrush ont écrit l’album à distance dans un ping-pong de démos et d’idées, que tout ceci à l’origine était juste une vaste blague entre eux, et que le succès que rencontre le projet le surprend. Chaque fois que je le questionne sur un sample il me répond « ah yeah, that was a joke », sans pour autant développer, comme si celà allait de soi ou n’importait pas réellement.

L’esthétique inachevée de l’album, qui résulte de la manière intuitive et spontanée qu’ont Heavensouls et Stickerbush d’organiser le son (Heavensouls a commencé la musique par le jazz), lui confère tantôt l’aspect d’un carnet de recherches, tantôt d’un carnet de bord. Cet aspect suggère autant les coulisses de la création, de ses expérimentations et de ses erreurs, qu’il témoigne du quotidien intime de ses auteurs, comme si  chaque tranche de l’album pouvait laisser transparaître l’humeur du moment. 

Sur « fuck a stimulus, i need my shit in blood », l’atmosphère confinée de la production et la voix spectrale de Heavensouls évoquent une session d’enregistrement nocturne, cerclée par la lumière bleue de l’écran. Sur « I’m not your savior », à l’inverse est bien plus ouvert et lumineux, la voix de Stickerbush est riche, son chant est langoureux, les chœurs vaporeux en arrière-plan et les scintillements de la reverb ensoleillent l’espace audio.

Alors que les outils de recommandation nous font entrer dans l’ère du prévisible, calculent et prédisent nos comportements à venir, Darkskin n****s with lightskin problems embrasse le motto du don’t let them know your next move. Le chaos de l’album est un chaos choisi. Heavensouls et Stickerbush ne sont pas nécessairement des architectes du boucan, au sens noise de la chose. Leur goût pour l’expérimentation est bien plus malicieux.

« On adore lire les commentaires des gens sur notre musique et les voir se dire WTF!? En fait on s’est rendu compte que plus c’était maximaliste, plus ils réagissaient, du coup on a essayé de voir jusqu’où on pouvait pousser le truc avant qu’ils aient besoin de chiller à nouveau. »

Il y a pourtant quelque chose de très sérieux derrière cet album, quelque qui va bien au-delà de l’espièglerie et de la private joke. Cette esthétique désinvolte du brouillon sert souvent, il me semble, à cacher une maîtrise technique avancée. Sur « southern style lemon peppers », les deux dernières minutes sont un collage digne des meilleurs ambient works d’Aphex Twin. La composition micro-rythmique est impeccable, la boucle mélodique capable de tourner à l’infini sans jamais s’épuiser, le tout en permanence nourri d’une infinité d’épiphénomènes sonores articulés en une narration bruitiste parfaitement dans les tons.

La richesse globale de l’album, son foisonnement, pourrait lui valoir le reproche de vouloir trop en dire, trop en faire.. Difficile pourtant de critiquer la surabondance de références quand elles sont si bien choisies. Difficile de critiquer la surabondance d’idées quand elles sont aussi fertiles. 

Darkskin n****s with lightskin problems n’est pas un album au sens traditionnel et pop du terme. Il se rapproche plutôt d’une discussion amusée sur la musique, entre deux nerds, par le biais de la musique elle-même, une trace qui documente ce qui se trame dans le huis clos des serveurs Discords et leurs flood chats décomplexés, où faire de la musique s’apparente davantage à une pratique conversationnelle quotidienne qu’à une expression autocentrée de génie individuel, sans pour autant (et il me semble que l’album le prouve), empêcher celui-ci de pleinement se révéler.

Rock paysager pour espaces accidentés

Nous avons le plaisir aujourd’hui d’accueillir Tom Bellanger, membre de la revue lyonnaise « Bugne Bugne ». Il nous parle d’un album sorti l’an dernier par un groupe londonien, Caroline, dont il a été dit qu’il appliquait la méthode hyperpop au langage post-rock. Un disque que Tom a surtout parcouru comme un paysage, observé à pied ou en voiture, et possiblement accueillant, voire réparateur.

Musique Journal - Rock paysager pour espaces accidentés
Musique Journal - Un spectre hante l’Amazonie : le spectre  du jazz‑rock psychédélique

Un spectre hante l’Amazonie : le spectre du jazz‑rock psychédélique

Pour nous parler de la troupe sensuelle, virtuose et psychédélique de l’Uruguayen Nico Selves, Pierre-Arthur Michau enfile sa plus belle tenue d’explorateur mental de contrées musicales (presque) inexplorées.

En voilà un album qui aurait du faire un tabac dans les boîtes de nuit portugaises des confins du Plateau Briard !

Loïc Ponceau découvre un disque estival mais quasi pas référencé, signé d’un duo cap-verdien basé au Portugal. Il fait remonter au passage ses souvenirs d’une jeunesse passée dans une aire incontestablement lusophone du Val-de-Marne. 

Musique Journal - En voilà un album qui aurait du faire un tabac dans les boîtes de nuit portugaises des confins du Plateau Briard !
×
Il vous reste article(s) gratuit(s). Abonnez-vous pour continuer à nous lire et nous soutenir.