Sibylle Baier m’aide à soigner ma misophonie

SIBYLLE BAIER – Colour Green
Orange Twin, 1970/rééd. 2006
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Musique Journal -   Sibylle Baier m’aide à soigner ma misophonie
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L’histoire de Sibylle Baier est plutôt connue aujourd’hui et sa musique encore davantage, puisqu’après avoir figuré dans plusieurs séries et films, elle a atteint des millions de plays sur les plateformes. On la résume quand même au cas où : au début des années 1970, cette jeune mère allemande enregistre chez elle, à Stuttgart, quatorze chansons – juste guitare-voix, et en anglais, qu’elle chante sans accent  – sans les distribuer autrement qu’en cassette pour ses proches. Trente ans plus tard, son fils Robbie remet la main par hasard sur les bandes et, après une première sortie ultra confidentielle sur un label de la Bay Area, le disque passe entre les mains de J Mascis de Dinosaur Jr, qui adore et propose à l’équipe du label Orange Twin (d’Athens, en Géorgie) de le rééditer en 2006. Colour Green reçoit un bel accueil, l’époque vit un énième revival folk et les créations hyper dépouillées de Sibylle Baier résonnent avec le zeitgeist.

Je ne suis d’ordinaire pas un fervent auditeur de folk, encore moins de folk dépouillée, mais ces chansons produisent sur moi un effet spécial que je vais essayer de décrire et de contextualiser. Car en fait, ces derniers mois, je me suis rendu compte que j’étais devenu très sensible aux bruits domestiques – buzz du frigo, meubles déplacés chez les voisins, tableau électrique qui s’enclenche en heures creuses, tout y passe – mais aussi de la rue – bambins qui pleurent, travaux, grincement de la porte de l’immeuble d’en face, musique « rap », etc. Cette misophonie s’étend parfois au-delà des bruits pour aller affecter la musique que j’essaie d’écouter. Ce qui me fait donc plus ou moins rejeter beaucoup de morceaux loud, un peu dans tous les genres : c’est comme si les sons devenaient saillants et se mettaient à occuper une place physique autour de moi, jusqu’à entraver mon chemin. Ça ne se passe pas tout le temps comme ça, heureusement, ma sensibilité oscille, mais ça arrive assez souvent pour que j’aille trouver refuge dans ce disque qui, sans respirer exactement la quiétude absolue, brille en tout cas par le pacte de non-agression acoustique qu’il passe avec ses auditeurices. Comme il a été enregistré par Sibylle Baier sans intention d’être édité, il dégage forcément une aura d’intimisme littéral, c’est-à-dire qu’on entend sans filtre une jeune femme qui chante juste pour elle, ça pourrait presque se rapprocher d’une forme de voyeurisme de notre part d’ailleurs, et en même temps je me dis que de tas de disques officiellement publiés émane cette aura d’intimité absolue, comme il en était par exemple question dans cet article au sujet d’Erika De Casier et Stina Nordenstam. Et oui, je sais un minimum que c’est un parti-pris plus ou moins conscient de nombre d’artistes folk, sauf que chez Baier je devine quelque chose qui dépasse même l’introspection proprement folk pour basculer vers quelque chose qui pourrait limite se passer de sa guitare, ça pourrait ressembler à un genre de journal intime chanté-parlé acapella, ça passerait presque aussi bien, ou du moins l’Allemande ne perdrait pas le flow de ce qu’elle exprime. Ce n’est pas de l’ASMR, elle ne murmure pas et parfois même propulse ses cordes vocales à un volume considérable, mais l’ensemble tient pour moi d’une séance de relaxation audio où les pauses, les baisses d’intensité et les parti-pris esthétiques (qu’on imagine déterminés par défaut, si on veut) s’organisent pour m’offrir une sorte de safe-space sonique que je n’avais même pas réclamé.

Ce flow qui me plaît tant et qui me sécurise se caractérise en l’état par plusieurs éléments : son flow de chanteuse, déjà, avec sa voix qui sait doucement aller chercher les graves, et son élocution pseudo-timide et pseudo-hésitante, puis ses textes, qui racontent des histoires en général très factuelles voire quelconques, et qui pour le coup là aussi travaillent d’évidence la littéralité du discours, le non-lyrisme, et enfin son accompagnement à la guitare, tout en réductionnisme, avec certaines ressemblances d’une chanson ou à l’autre. J’aime aussi beaucoup la brièveté du format, les titres durent en moyenne deux minutes et quelque, ils peuvent stopper net, et s’enchaînent très vite, donnant parfois l’illusion qu’il n’y a pas de silence entre eux, comme si l’artiste se produisait en concert dans sa chambre sans attendre les applaudissements d’hypothétiques spectateurices, ou alors comme une sorte de mixtape folk, d’un genre encore inenregistré.

Quand je parle de pseudo-timidité, il faut que je développe. L’histoire du disque raconte qu’avant de faire Colour Green, Sibylle Baier traversait une période de dépression où elle gardait la chambre l’essentiel de son temps. Une amie de Stuttgart, Claudine, a un jour décidé de la forcer à sortir de son lit pour l’embarquer dans un road-trip germano-franco-italien, jusqu’à Gênes via Strasbourg en passant par les Alpes. Le périple a visiblement fait du bien à Sibylle puisqu’en rentrant, « contente d’être en vie », nous dit le texte sur le site d’Orange Twin , elle s’est aussitôt mise à écrire ce qui deviendra la plage 5 de l’album : « Do You Remember the Day », qui en ce qui me concerne a été la première chanson d’elle que j’ai entendue. Bon, quand on se met le morceau il ne s’agit pas non plus d’une explosion de joie, mais plutôt d’un début de rétablissement, où l’Allemande raconte qu’elle a semble-t-il cessé de broyer du noir au fil de son voyage, en voyant la mer entre autres. « I did what I could / All was good », ça résume le mood, ça ne va pas encore au top mais au moins ça va mieux, pas à pas.

Et même si ce mood se nuance selon les chansons, il consiste en général à déjà s’occuper de mettre des mots sur les émotions et les pensées de Baier, elle qui, d’après ce qu’on sait de son état et de ce qu’on peut supposer, avait enfermé longtemps en elle, sans les verbaliser, toute la douleur et l’apathie qui la traversaient. Ce qui donne à ses textes cette tournure extrêmement prosaïque : elle pratique la description d’affects, qui ne cherche qu’occasionnellement et secondairement à styliser quoi que ce soit. De la même manière, malgré sa formation musicale et son talent vocal (on nous dit qu’elle vient d’une famille musicienne), la jeune femme n’est pas là pour déployer ses compétences au maximum, on pourrait même croire par instants qu’elle se censure voire se sabote en stoppant net au milieu d’une phrase ou en ne développant pas certaines lignes de guitare ou de chant. La retenue s’entend presque à chaque seconde et pourtant ce n’est pas exactement de la rétention, un espace émerge, un espace d’amateurisme et de singularité presque solipsistes, et les chansons à force d’être jouées deviennent réconfortantes, s’épaississent comme un abri de branchages, et se révèlent même quasi addictives pour certaines.

Je ne vais pas disséquer l’album piste par piste mais j’ai le sentiment d’ensemble que Sibylle se dispense parfois de tout bien faire rimer, à d’autres moments elle met un ou deux pieds en plus ou en moins à ses vers, et ce n’est même pas que ce n’est pas grave, c’est carrément que ça sonne mieux, qu’on la perçoit plus distinctement dans son expression. Et puis sa façon d’alterner entre un chant plein de grâce pastorale et une manière beaucoup plus parlée de prononcer ses textes consolide ce sentiment de bonne franquette aux vertus thérapeutiques. Elle fait ce qu’elle veut, elle est toute seule, elle n’a de comptes à rendre à personne, pour le coup même si elle a un peu de bagage technique elle se comporte vraiment comme une outsideuse intégrale qui ne tient pas à recevoir de conseils de qui que ce soit. Tout ce qui semble importer pour elle, c’est de se faire aller mieux en chantant ses compos. Et c’est sans doute pour ça que le disque dépasse sa surface folk, du moins telle que je la perçois de l’extérieur en tant que non fan de folk : il vise le soin plus que la simplicité. 

Il reste un petit mystère que je n’ai pas élucidé, ce sont les cordes qui débarquent au dernier morceau, « Give Me A Smile ». Est-ce un synthé de l’époque qui émule des cordes, est-ce un petit quatuor d’amis de Baier ? Le résultat m’émerveille mais en même temps fait soudain planer l’Allemande bien plus haut que sur les titres qui précèdent. Même s’il n’y a pas de gros climax qui casserait complément l’intimisme radical du reste et que la plage est aussi courte que les autres, ne laissant pas le temps à la chanteuse et à ses cordes de s’épancher.

J’ai oublié de mentionner que Sibylle Baier était une amie de Wim Wenders et qu’en plus de lui avoir consacré la chanson qui porte son prénom sur Colour Green, elle est apparue dans une scène de son film Alice dans les villes, on l’y voit chanter quelques mesures de « Softly » sur un bateau, devant une petite fille. Après sa redécouverte en 2006, elle a été recontactée par le réalisateur des Ailes du désir qui lui a fait interpréter une nouvelle chanson ! Je ne l’ai pas écoutée, je vais le faire de ce pas mais je voulais pas contaminer mon expérience de la Sibylle début seventies en entendant ce qu’elle était en mesure de faire trente ans plus tard…

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