HOW DO I, DENIAL, PSYCHIC TV, THE SPACE LADY, ROBERT

Ce matin j’aimerais compiler quelques reprises new-wave de morceaux phares de la culture populaire, assortis d’une hypothèse : la simplicité froide du synthés/boîte à rythmes est du meilleur effet sur les grands tubes pop. L’emphase en moins, la force mélodique de ces chansons trouve dans ce format un terreau idéal où s’épanouir.

HOW DO I – « Knowing Me, Knowing You » (Garden Records, 1990) – Reprise de ABBA

Cette chanson est parue pour la première fois sur une cassette autoproduite que le groupe d’indie-rock danois How Do I distribuait lors de ses concerts. Intitulée Feb 90, les seules informations qui y figuraient était un numéro de téléphone et un numéro de fax. Disques introuvables, presque rien sur YouTube, le groupe aujourd’hui n’est pas beaucoup moins cryptique. Son membre le plus visible est Anders Remmer, qui a cumulé les projets électroniques, sous les alias Dub Tractor, Future 3 ou System avec Thomas Knak (Opiate) et Jesper Skaaning.

Solo de guitare, chants conquérants et groove parfaitement daté, la power-ballad d’ABBA ne fait pas tellement partie de ces tubes vers lesquels on revient avec tendresse. La relecture qu’en fait How Do I parvient à insuffler une fragilité là où l’émotion originelle avait la subtilité d’une pelleteuse. Le tempo est ralenti et les guitares sont noyées dans un nuage noisy qui reste en retrait d’une voix androgyne et claire. Un peu de tambourin, un kick métronomique, et il ne reste plus qu’à contempler les astres avec le vague-à-l’âme qui convient.

Je m’arrête une seconde sur le passeur qui a permis que cette reprise me parvienne jusqu’ici : Trentemøller. DJ et producteur dont on n’entend plus tellement parler, il se consacrait à l’origine à une techno hybrique et plutôt cérébrale, pour ensuite traduire dans sa musique son goût pour les guitares et les climats d’orages suspendus. Goût qu’il exprime par ailleurs dans des compilations consacrées, ne m’en demandez pas la raison, au port de Copenhague. Après un premier volet en 2009 – auquel je dois les découvertes fondatrices de Gravenhurst, Beach House, Grouper et The Raveonettes – la seconde compile sort en 2018 et fleure bon la mélancolie gothique et les volutes charbonneuses. Un concentré de saturations shoegaze et de synthés plombés tout droit sorti des fins d’épisode de la saison trois de Twin Peaks. Et au milieu de tout ça, comme un éclair pop et innocent, surgit la reprise du “Knowing Me, Knowing You” de ABBA par How Do I. Le morceau vaut le coup, la compile aussi.

DENIAL – « California Dreaming » (M Squared, 1982) – Reprise de The Mamas & The Papas

Denial est un groupe australien du début des années 1980 emmené par Brian Hall qui, à part quelques morceaux sortis à l’aube de la décennie, se consacrera surtout au métier de producteur. “California Dreaming” a été réédité en 2016 par le label australien A Colourfull Storm et a fait une apparition en 2018 sur la compilation The Bedroom Tapes du label Minimal Wave. Et en effet, si tous les titres de cet article sont des morceaux pas compliqués, avec des machines brutes d’effets, il n’y a que celui de Denial qui a été étiqueté minimal wave. C’est peut-être aussi celui qui sonne de la façon la plus moderne.

Chez Denial, les éléments de la chanson originale sont réduits à leur plus simple appareil. La boîte a rythmes produit un battement rachitique dont la texture mate n’a pas vieilli. Les nappes qui plongent dans les graves donnent à la mélodie un air de marche funèbre, impression qui s’accentue lorsque quelques accords plaqués de synthétiseur finissent de s’étendre comme une menace sur un chant féminin qui fonctionne en miroir. Si The Mamas & The Papas n’étaient pas dénués d’une fibre nostalgique, ça paraît fou d’avoir réussi à donner une telle noirceur à cet hymne pop. La façon dont cette atmosphère de drame s’accorde avec la délicatesse du chant rendent ces trois minutes irrésistibles.

ROBERT – « Das Modell » (Columbia, 1993) – Reprise de Kraftwerk

Cette relecture s’avère relativement littérale. La tonalité émotionnelle et les différents éléments qui construisent le titre ont été plutôt respectés. Contrairement aux autres, on n’est pas dans une économie de la soustraction, la relecture ne consistant pas à escamoter des orchestrations mais à transformer des arrangements. Ainsi c’est l’originale qui apparaît comme plus mécanique, plus nue que la reprise. Mais si le cœur penche en faveur de cette version alternative, c’est parce qu’une vraie chaleur infuse au sein du morceau. Alors que le synthé a gardé une résonance fortement eighties, une mélodie de cuivres (ou quelque chose qui y ressemble) ondule avec les mots dans une douce fièvre. La voix de Robert (ou parfois « RoBERT »), pleine de souffle, exhale la sensualité trop méconnue de l’allemand. D’ailleurs, ces inflexions suaves ne sont pas celles d’une artiste lointaine et underground. Robert, de son vrai nom Myriam Roulet, est une chanteuse française dont l’univers de femme-enfant émo rappelle une Mylène Farmer. Elle a bossé avec Michel Gondry ou Amélie Nothomb, fait l’Olympia et composé pour une pub Givenchy. Sa version du “Das Modell” de Kraftwerk apparaît sur son premier album, entre une reprise de Jacques Brel et celle du thème de La nuit du chasseur. Des cinq chansons présentées ici, je crois que c’est ma préférée.

J’ai tendance à associer les deux titres suivants, de Psychic TV et de The Space Lady, parce qu’ils ont des points communs esthétiques et que chacun a le super-pouvoir de faire rappliquer les hommes quinquagénaires quand on les joue en DJ set. « C’est une reprise, vous savez, vous devriez vraiment écouter l’originale !! ».

PSYCHIC TV – « Farewell » (Cleopatra, 1984/1994) – Reprise des Rolling Stones

“As Tears Go By”, la toute première chanson des Rolling Stones, a d’abord été chantée par Marianne Faithfull en 1964, avant qu’ils ne l’enregistrent eux-mêmes (et qu’elle ne fasse elle-même l’objet de nombreuses reprises). Trente ans plus tard, sur une piste ajoutée à la réédition de l’album A Pagan Day de Psychic TV, une version post-punk voit le jour, sous un autre titre. Des morceaux courts, un folk froid, un psychédélisme tout gris, un peu drogué : dans les couleurs délavées (mais sublimes) de A Pagan Day, “Farewell” fait figure d’exception. Il y a les chorus féminins qui accompagnent le chant de Genesis P. Orridge, cette rythmique en avant, cette mélodie tourbillonnante dont les contours lo-fi continuent de rappeler que tout ne va pas pour le mieux. On en danserait presque, le temps d’un fugace espoir où l’on se prend à déserter les ruines du monde.

THE SPACE LADY – « Major Tom » (réédition Night School, 2013) – Reprise de Peter Schilling

Tube synthpop qui répond au « Space Oddity » de Bowie, le « Major Tom » de Peter Schilling se réécoute très bien – pour peu qu’on aime les années 80. Mais ça n’empêche pas la tendresse portée à la version de The Space Lady. Cette chanteuse des rues, dont on compare parfois la trajectoire à celle de Moondog, jouait de l’accordéon puis du clavier dans les rues de Boston et de San Francisco, portant toujours un petit casque ailé en plastique. « Major Tom » est à l’image de sa musique : évanescente et grave à la fois. La partie instrumentale trottine avec la naïveté d’un jeune chiot et la hauteur de son chant procure des sensations de flottante allégresse. Au delà de l’éther, Susan Dietrich a dans la voix quelque chose de très majestueux. Son soprano procure le même sentiment que les espaces sacrés, rappelant le silence qu’on adopte sans trop savoir pourquoi dans certains monuments. Dans l’accord du léger et du grave, c’est probablement là que réside le charme de nos reprises synthétiques.

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