Quotidien de recommandation musicale

Quoi de mieux que la salsa avec des synthés ?

WILLIE COLON Top Secrets
Craft/Concord, 1989
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Musique Journal -   Quoi de mieux que la salsa avec des synthés ?
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Quand j’ai commencé à écouter beaucoup de musique, la salsa était limite cool, voire branchée : à Paris, autour de 1992-93, il y avait semble-t-il beaucoup de soirées et concerts, et sur Nova, quand il ne faisait pas des blagues, Ariel Wizman en parlait très élogieusement (et d’ailleurs l’un des indicatifs de la Grosse Boule était un morceau de salsa, sans doute très connu mais je n’ai pas le titre sous la main). On entendait souvent les noms d’Hector Lavoe, Eddie Palmieri, Tito Puente, Celia Cruz, Ray Barretto, celui du label Fania Records aussi bien sûr, et on comprenait clairement que c’était une musique et une culture riches, complexes, mais solidement installées, avec ses stars, ses codes, ses instruments et son histoire. Mais je crois que c’était un monde presque trop imposant pour beaucoup d’auditeurs et d’auditrices, et il faut aussi admettre que l’agitation et la densité organique de cette musique (qui, on le rappelle, n’est pas née à Cuba ou Porto-Rico mais dans les quartiers porto-ricains et cubains de New York) devait sans doute taper sur le système de celles et ceux qui à la même époque se plongeaient dans la musique électronique ou le rap. Ces cuivres qui jaillissent de tous les côtés, ces percussions qui ne s’arrêtent jamais, ces changements d’accords et de rythmes pas forcément très intuitifs pour les oreilles des non-initiés européens : on dirait que tout ça a empêché la salsa (même si elle s’en fiche) d’accéder au statut de musique locale adoubée par la mélomanie soi disant « progressiste » des sachants blancs, statut en revanche accordé au reggae, à l’afro-beat ou à la musique brésilienne, et plus récemment au maloya ou au zouk.

Il y a bien eu Nuyorican Soul, certes, sorti en 1997 sur Talkin Loud et mené par des Masters At Work alors en état de grâce, mais quand on réécoute le disque aujourd’hui l’élément proprement salsa n’y est pas si présent : c’est davantage un hommage global à la musique hispano-américaine et à ses artistes, et on y distingue de fait plutôt les échos du latin jazz que ceux de Fania. Cela n’empêche pas le genre d’avoir tout de même continué à être apprécié et défendu, comme en témoignent les tournées mondiales de ses grandes figures. Il y a aussi eu évidemment Buena Vista Social Club mais qui s’intéressait pour le coup non pas à la salsa mais à ses racines cubaines. Et certes, via le sampling et le digging, on sait que la salsa est loin d’être ignorée par la culture musicale du 21e siècle, et c’est d’ailleurs grâce à mon collègue et ami François Chaperon, fan de rap 90s et par conséquent gros consommateur de sons « d’origine », que je me suis retrouvé il y a quelques mois à entendre de la salsa et à me rendre compte que je passais depuis presque trente ans ans à côté d’un sacré truc. Et comme il n’est jamais trop tard pour s’intéresser à des choses intéressantes, j’ai commencé à écouter des choses, en m’y prenant, je dois l’avouer, comme un gros iencli, c’est-à-dire en googlant « greatest salsa albums » et en cliquant sur les recommandations Discogs (recommandations qui, dans des genres que je connais mieux, me laissent toujours blasé). J’avais quand même quelques petits souvenirs de choses que j’avais aimées ici et là par le passé, notamment des morceaux de Willie Colon et Ruben Blades, et j’ai été mi-rassuré mi-vexé en constatant que les morceaux en question étaient extraits d’un album considéré comme un des plus gros classiques, si ce n’est le plus gros classique de la salsa : Siembra, sorti en 1978. J’ai écumé pas mal de choses de cet espèce d’âge d’or qui va de la fin 60 au début 80, j’y ai entendu des trucs géniaux, mais au bout d’un moment je me suis demandé s’il n’y avait pas eu, un peu plus tard dans les 80s et 90s, des albums de salsa avec des synthés. Et bah si ! Willie Colon a justement sorti en 1989 un disque (avec un groupe qu’il venait de monter, Legal Alien) nappé de claviers très typiques de l’époque, plutôt dans une ambiance jazz-lite, mais offrant aussi une palette de percussions artificielles qui, j’imagine, n’avaient pas dû plaire à tout le monde dans les milieux salsa. Mais en ce qui me concerne, je suis sous le charme, parce que la grammaire de la salsa m’a l’air totalement préservée, tout en se laissant envoûter par les vapeurs du jazz-rock plus ou moins digital qui cartonnait à l’époque. On n’est pas très loin du zouk jazzy de Digital Zandoli, en plus patrimonial bien sûr, en moins planant aussi, mais en tout cas ces arrangements apportent une richesse de textures et de plans qui épouse super bien l’écriture sophistiquée de Colon. L’espace souvent très compact du son salsa vintage s’aère un peu, sans perdre de la dynamique propre à sa forme : call & response, avec en général un call assez bref et une response beaucoup plus longue (je ne sais plus quels comiques avaient fait une parodie de ce trait caractéristique du genre, mais si vous vous souvenez, manifestez-vous), solos de cuivres (j’oublie de dire que Willie est tromboniste), de pianos, de percussions, et surtout cette façon assez tarée marquer des breaks un peu tout le temps, on est toujours entre le rewind et le pont, je ne sais pas comment dire, mais en termes de satisfaction et de relation-auditeur, c’est vraiment du génie. Un moment qu’on kiffe au début revient ensuite, mais avec un autre accoutrement, il a changé de chapeau ou de lunettes, parle plus fort et se met à plaisanter alors qu’il faisait la gueule deux minutes plus tôt, il a gagné en confiance, en fantaisie, en panache, et ça fait grave plaisir.

Le début de Top Secrets est particulièrement fou : les lignes de chant et les mélodies se reprennent très vite en chœur, la production brille de mille feux, les circonvolutions des compositions deviennent rapidement familières. Ça fourmille d’événements et d’émotions, c’est incontestablement de la musique en mouvement, en devenir, en prolifération, mais elle semble aussi angoisser à l’idée de perdre quelque chose au passage. Et Colon explique dans une interview que la salsa est selon lui moins une forme musicale fixe qu’une sorte d’énergie qui cherche à retranscrire la confusion et l’instabilité de la vie et du voyage des exilés portoricains ou cubains (et de leurs enfants) dans la métropole new-yorkaise. On peut y voir, en partie, un équivalent de l’Atlantique noir des Afro-Américains : ce n’est pas la musique d’un lieu ou de plusieurs lieux, mais plutôt celle d’une transition jamais terminée entre deux lieux, celle d’un vecteur, d’un véhicule. Et là je vais tenter une interprétation sûrement trop naïve et littérale mais j’entends dans la salsa pas mal de solutions sonores qui visent à ne jamais rester en place, à se déplacer sans cesse d’un point à l’autre, que ce soit dans les voix, les constructions, les dialogues entre les instruments. Sur Top Secrets, cette élan prend une couleur inédite avec les nappes de DX7, ça sonne soudain comme de la mélancolie fin 20e siècle, peut-être un souvenir de l’île d’origine qui se reflète à travers la vitre fumée d’un gratte-ciel ou d’une grosse berline.

Malgré tout ça, ne vous méprenez, ça reste un disque de salsa ! C’est dansant, bien sûr, c’est festif aussi, il faut bien le reconnaître. C’est de la musique qui plus précisément fête le sentiment de communauté de la diaspora hispanique, et chante les louanges de cette création sonore et spirituelle qu’est la salsa. On peut parfois même dire qu’elle célèbre presque tautologiquement le sentiment de joie procurée par le fait même d’être jouée et écoutée – ça devient de la musique sur la musique (comme dans le morceau « Nunca Se Aacaba »), mais pas au sens méta, plutôt au sens art total. Il faudrait que je prenne le temps de mettre à plat cette idée mais je dirais pour le moment qu’il s’agit d’une œuvre qui se suffit à elle-même, qui « par essence » produit son propre message et n’a pas besoin d’un support extramusical pour exprimer ce qu’elle a à exprimer. C’est peut-être cette autonomie qui explique que la salsa n’ait pas été « assimilée » à l’écosystème du bon goût occidento-centré. Mais je m’égare sans doute.

Pour finir, quelques mots sur Willie Colon, qui n’a pas besoin de moi pour se faire connaître, mais au sujet duquel vous serez contents d’apprendre que il est l’un des trois ou quatre piliers de la salsa et de Fania Records. Il est donc tromboniste, chanteur (mais pas tout le temps, puisque sur Siembra c’est Ruben Blades qui est micro), arrangeur et chef d’orchestre, et par ailleurs figure publique de la vie politique à New York, principalement en faveur des Latinx du South Bronx. En 1990 il avait ainsi monté une asso pour sensibiliser sa communauté au sida, puis il a été adjoint du maire David Dinkins et également bossé par la suite avec Michael Bloomberg. En 1995 il est devenu par ailleurs le premier membre non-blanc de l’ASCAP, la SACEM américaine. Il a aujourd’hui 70 ans et voici deux ans il jouait au Bataclan et avait l’air encore très en forme (même s’il est hélas devenu trumpiste).

Je vous laisse à présent écouter ce disque, tout en me disant que la salsa mérite mieux, de la part de Musique Journal, que cet article un peu vite fait – et il va donc falloir que je bosse plus sérieusement le sujet ou que je trouve des gens qui s’y connaissent pour m’aider. En attendant je vous invite à aller regarder la vidéo du légendaire concert des Fania All-Stars au Yankee Stadium en 1973, notamment le moment où Celia Cruz entonne « Bemba Colora » (vous allez reconnaître l’air) : je crois que ça peut suffire à nous donner un peu d’espoir et de force pour continuer à avancer dans notre vie sans trop nous lamenter.

Un commentaire

  • qaysbousmah dit :

    Merci pour l’article.
    Par rapport au lien avec MAW, il « se trouve » que Louie Vega est le neveu… d’Hector Lavoe !
    Et entièrement d’accord que le concert (court car stade envahit ) au Yankee Stadium est une super introduction au monde de la salsa (avec les autres docus de Leon Gast sur la Fania : concert au club Cheetah 72 et concert au Zaïre 74).