Quotidien de recommandation musicale

Ils sont tous morts, ceux qui m’appelaient Joe

Scott Walker « Joe » (sur ‘Til the Band Comes In, Philips, 1970)
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Musique Journal -   Ils sont tous morts, ceux qui m’appelaient Joe
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Pour des raisons peu claires, et d’ailleurs peu intéressantes à explorer, je ne me suis jamais plus penché que ça sur la musique de Scott Walker, alors même que j’écoute avec passion depuis vingt ans une seule et unique chanson de lui, « Joe », dont le refrain dit cette phrase extrêmement triste : « There ain’t no one left alive to call me Joe/To call me Joe/You used to say ».

Je l’écoute avec passion, certes, mais je l’écoute aussi avec une certaine inattention, puisque je viens juste de me rendre compte en lisant les paroles sur Genius que je les avais jusqu’ici comprises de travers. Le détail qui m’a toujours échappé, c’était l’identité du you du « you used to say » : je croyais que Scott citait sa femme – ou son ex-femme, ou un ami proche, peu importe – et qu’il la citait au discours indirect libre, voire au discours indirect approximatif et qu’en somme la phrase signifiait « Tu me disais souvent que je répétais qu’il n’y avait plus personne en vie qui pouvait m’appeler Joe ». Quand j’avais découvert la chanson, j’étais encore plutôt jeune, à l’époque de son enregistrement Scott Walker ne devait lui-même pas être tellement plus vieux (il allait sur ses 28 ans, pour être exact) et son accès de nostalgie d’un passé dont tous les autres acteurs étaient soient morts, soit partis ailleurs – en l’occurrence il mentionne un « fat boy you told tales to » qui a « moved away the other day » – m’avait parlé : on pouvait ne pas avoir 30 ans et déjà éprouver une profonde mélancolie en songeant aux années disparues, à ce temps où l’on vous donnait un petit surnom, se sentir étranger à un lieu autrefois très familier mais aujourd’hui peuplé d’étrangers, et chanter ce sentiment au milieu d’un paysage orchestral alternant dépit amusé – peut-être aviné – dans les couplets et tragique cri du cœur dans les refrains.

Seulement, ce que je n’ai pas saisi durant ces deux décennies et que je viens juste de capter en lisant les textes sur Genius, c’est que le Joe dont parle Scott, ce n’est pas lui, mais un autre type, en l’occurrence un vieux type, qui vient de mourir seul chez lui. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt, puisque c’est la première phrase de la chanson, « As old Joe sat a dyin’ », mais que vous-vous que je vous dise, je n’ai pas entendu ces mots comme ça, déjà c’est rare que j’écoute les paroles quand elles ne sont pas en français donc si en plus, quand je m’y intéresse, il faut que je fasse attention à tout, je ne vais plus m’en sortir. Mais donc voilà, c’est en fait le vieux Joe qui répétait, quand il était lui-même encore vivant, qu’il n’y avait plus personne en vie pour l’appeler Joe, et que les « nouveaux gens » qui l’entouraient devaient l’appeler Mr quelque chose parce qu’ils se disaient qu’on devait s’adresser ainsi aux personnes âgées. C’est du discours direct, et ce que j’aurais donc dû comprendre c’est :  « Il n’y a plus personne en vie pour m’appeller Joe, disais-tu souvent ». Bref, la chanson est une splendeur, l’album dans son ensemble m’avait moins plu à l’époque, la variété des registres me gênait, la structure aussi, il y a un épilogue à la dixième piste, mais ce n’est pas la fin, il reste encore cinq chansons, dont « Stormy », qui je l’avoue me met aussi dans tous mes états, avec son groove jazzy chicos façon « ça swingue sévère à London », ses arrangements pas possibles et ses métaphores météorologiques. Puisqu’on parle de Londres, je dois aussi admettre qu’un autre détail m’avait échappé chez Scott Walker, c’est que je le croyais anglais, voire écossais, jusqu’à ce que je lise sa belle nécro par Julien Bécourt dans Noisey et que j’apprenne qu’il était natif de l’Ohio.

Une dernière chose qui me semble importante à signaler avant de vous laisser, c’est la photo de Scott sur la pochette de ‘Til The Band Comes In. Les Walker Brothers faisaient tout le temps la gueule sur leur cover, à l’exception de No Regrets où là, les deux faux frères de Scott se bidonnent mais ce dernier, lui, se cache un peu le visage comme pour signifier que c’est mauvais pour son aura de se montrer goguenard. Sur la série des Scott, il se remet à faire la tronche, prend des airs inspirés, bref il est à fond dans son perso. Et puis d’un coup, sans prévenir, pour la pochette de ‘Til The Band, le gars décide d’avoir la grosse banane, et en plus de se foutre carrément TORSE NU. Pourquoi ce choix soudain de la full-détente ? Quelqu’un sait ? Merci de répondre si vous avez des pistes. Et reposez en paix, Scott Walker.