Quotidien de recommandation musicale

Cosmic Thing, meilleur disque de bagnole de tous les temps

The B-52’s Cosmic Thing
Reprise, 1989
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Musique Journal -   Cosmic Thing, meilleur disque de bagnole de tous les temps
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L’été approche, du moins le soleil commence à être là et si jamais vous vous retrouvez à faire un peu de route le weekend pour aller prendre l’air je ne sais où, vous désirerez sans doute ouvrir les fenêtres, et surtout vous mettre ce qu’on appelle un bon petit disque de bagnole. On sait que le disque de bagnole est une catégorie sélective, il y a des morceaux qu’on adore assis chez soi ou en évoluant dans l’espace urbain mais qui marchent très mal lorsqu’on dévore le bitume, et à l’inverse on a tous connu des chansons ou des albums pas dingues en situation non-motorisée mais qui, sitôt qu’on embarque à bord d’une voiture, se transforment en véritables démonstrations de panache et d’inspiration. Ces métamorphoses s’expliquent probablement par des raisons acoustiques, puisque la musique ne sonne pas pareil dans un habitacle avec le bruit du moteur en fond, et plus généralement sensorielles, car bien sûr le son se mêle à ce qu’on voit défiler dehors, à la nature du trajet, à la météo, ou encore aux gens qui nous accompagnent – on peut aussi être seul mais n’étant pas titulaire du permis B j’ignore tout de cette configuration. En somme, c’est indiscutable : l’automobile procure au mélomane une expérience très à part.

Du coup, chacun a ses petites préférences en matière de disques de bagnole et vous me laisserez donc me permettre aujourd’hui de vous parler des miennes, ou plutôt de l’une d’entre elles, à savoir de cet album des B-52’s qui s’appelle Cosmic Thing, sorti en 1989, et qui est sans doute le disque que je préfère écouter sur la route quand il fait beau. Certes, je conçois sans mal qu’il ait aussi son charme dans d’autres conditions, mais là par exemple je viens de me le passer au casque, assis devant mon ordinateur, et honnêtement ça ne me fait pas le même effet. C’est une question d’espace, d’élan, d’insouciance, de conjugaison des voix, d’enchevêtrement des guitares, des basses et des synthés : il faut vraiment être véhiculé pour que ça prenne.

Je parle d’insouciance avec certaines réserves puisque en 1989 les B-52’s faisaient encore le deuil de leur guitariste Ricky Wilson – par ailleurs frère d’une des deux chanteuses du groupe, et elle aussi guitariste, Cindy Wilson –, mort du sida quatre ans plus tôt alors qu’ils enregistraient leur précédent disque, Bouncing Off The Satellites. L’insouciance des quatre survivants sur Cosmic Thing ne serait donc plutôt qu’une insouciance de surface, qui leur servirait à sécher leurs larmes, à trouver le courage de faire sans lui. C’est une insouciance presque étonnée d’avoir réussi à advenir, troublée face à sa propre manifestation comme face à l’espoir qu’elle fait naître dans le cœur des quatre membres restants du groupe d’Athens, en Géorgie. En outre, l’album déploie tout de même aussi l’énergie rock très camp qui a fait le succès des B-52’s à leurs débuts, cette agitation à la fois criarde et passionnée. Et c’est le mélange de ces deux esthétiques qui donne sa teneur inimitable à Cosmic Thing : on y sent d’une part se cicatriser une plaie, c’est un sentiment jouissif, qui porte l’auditeur vers l’avenir comme il a l’air d’y porter les musiciens, et en même temps la peine, la colère et le dépit continuent d’y vibrer par à-coups, telles d’éternelles douleurs fantômes.

En termes de déroulé, Cosmic Thing tient d’une perfection qu’on pourrait qualifier d’absolue s’il ne s’ouvrait pas par une piste plutôt quelconque, en l’espèce du morceau-titre “Cosmic Thing”. Mais tant pis, c’est pas grave, passons à « Dry County », qui sonne exactement comme le générique de la balade qu’on s’apprête à faire, avec son petit lick de synthé espiègle, ses effets high-tech juste avant le refrain, notamment celui sur la batterie à la fin du deuxième couplet qui met vraiment un coup de starter – je n’ai moi-même jamais mis de coup de starter mais je crois que je peux quand même trouver l’image parlante – juste après “Those lazy days of summer / Ahey”. La chanson annonce aussi le grain général de la production, que se sont partagées Don Was (du groupe Was (Not Was)) et surtout Nile Rodgers (du groupe “Chic”, je sais pas si vous connaissez) : le son est FM, droit, transparent, il y a ces caisses claires puissantes mais plates, typiques de l’époque. L’ensemble n’est pas spécialement “funky” vu les gens présents en studio, c’est presque terne ou polissé, mais en fait c’est le meilleur choix pour faire rayonner les compos dans tout leur éclat et toutes leurs nuances claires-obscures. Le deuxième couplet de « Deadbeat Club », par exemple, est comme une version augmentée, plus vive du premier – on est passé du périph à l’autoroute si vous m’autorisez la métaphore. Arrive ensuite « Love Shack », qu’on a presque trop entendue (mais en fait non c’est toujours aussi irrésistible, pas d’effet Bob Marley en vue) et dont on comprend sans mal qu’elle reste encore aujourd’hui le plus gros tube du groupe.

Suit « Junebug » qui calme d’abord un peu le jeu, avant de se déchaîner au bout de quatre minutes, c’est l’accélération qu’on avait pas trop prévue après « Love Shack », le dialogue hurlé entre Katy Pierson, Cindy Wilson et Fred Schneider pourrait durer vingt minutes qu’on serait encore là à hurler avec eux. Le tour de force qui se produit alors quand débute la face B (je sais que cette précision technique ne colle pas avec l’écoute en voiture, mais vous m’en excuserez par avance), c’est qu’on dirait que s’entame un second voyage. On s’est arrêté prendre de l’essence ou manger un truc, bref, on repart, et là déboule une nouvelle vague d’émotions et d’impulsions. On peut reprendre tous les refrains, c’est vraiment la fête, il y a le côté girl band, les hooks surf, les étranges basses électroniques presque germaniques et donc idéales sur la route, quelques nappes légères au synthé, en résumé c’est la pop pragmatique et amalgamée de la fin des années 80 qui résonne plus merveilleusement que jamais. Malgré les guitares, le rock plein de nerfs des débuts n’est plus tout à fait là, mais tant pis, ou tant mieux. 

Les deux derniers titres, « Topaz » et l’exquis instrumental « Follow Your Bliss », concluent Cosmic Thing dans un climat d’adieu, ou disons d’au revoir, on pense à une fin de vacances, mais on se trouve surtout dans cette transition dont je parlais plus haut, la conscience que la joie et la légèreté sont de nouveau possibles mais que le monde qu’on désirait et qu’on aimait, lui, est terminé. On a le droit d’être moins malheureux, mais pour ça on a dû admettre qu’on avançait vers quelque chose de moins coloré, quoique peut-être plus confortable. Cosmic Thing, c’est ce chant du cygne d’une jeunesse glorieuse et vulnérable qui compacte tout ses souvenirs les plus vifs dans un petit paquet dont elle sait qu’elle ne pourra sans doute jamais l’ouvrir à nouveau, de peur de les faner aussitôt.

Et maintenant vous n’avez plus qu’à retrouver les clés de votre voiture, ou à vous trouver un petit Drivy pour le weekend.

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