Quotidien de recommandation musicale

Le vrai trip-hop aurait eu vingt ans aujourd’hui

Company Flow Little Johnny From The Hospitul : Breaks & Instrumentals Vol.1
Rawkus, 1999
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Musique Journal -   Le vrai trip-hop aurait eu vingt ans aujourd’hui
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Je ne pourrais pas dire avec certitude que Little Johnny From the Hospitul est un album universellement méconnu ou mésestimé, mais il a eu pour moi une importance si démesurée que le reste du monde semble a fortiori l’avoir au moins un peu ignoré selon mes critères. Je dis « je » mais il y avait autour de moi, à l’époque, quelques autres fans hardcore de ce disque instrumental, magistral et creepy de Company Flow, des gens essentiellement présents sur les forums hiphopsection et astrobastard, qui se reconnaîtront sans doute s’ils me lisent et que je salue. Mais si le public un minimum au courant sait que CoFlow était le premier groupe du rappeur et producteur El-P avant qu’il ne se lance en solo et ne monte le label Def Jux (où il publiera et produira intégralement le chef-d’œuvre The Cold Vein de Cannibal Ox) puis qu’il ne se « réinvente » de façon moins gracieuse quoique couronnée de succès avec Run The Jewels, cela n’empêche que ce deuxième (et dernier) LP de leur discographie semble avec le temps être passé quasi inaperçu à côté de Funcrusher Plus (1997), que l’on cite souvent comme la déclaration d’indépendance du rap underground « expérimental ».

Pourtant Little Johnny est lui aussi un manifeste : un manifeste avec un gros malaise, certes, mais qui prône l’existence d’un hip-hop instrumental qui n’aurait rien à voir avec le trip-hop ou avec l’abstract hip-hop, parce qu’il n’essaierait pas d’ouvrir le rap à d’autres genres ou à d’autres ambiances, et qui au contraire mettrait tout son cœur à laisser le beat rap là où il est, là où il devrait être, voire à le plaquer au sol pour le foutre au mitard et voir ce qu’il a dans le ventre : c’est une capture, mais elle va donner de bons résultats, comme dans Black Snake Moan Christina Ricci en sex addict se fait engeôler par Samuel Jackson en bluesman à la retraite – et avec Justin Timberlake méga mauvais en vétéran traumatisé de l’Irak mais on en parlera peut-être une autre fois. Comme son sous-titre l’indique, c’est un disque de breaks censément destinés aux turntablists et d’instrus sur lesquels pourraient poser des rappeurs, sauf que tout se passe très bien sans eux puisque ainsi enfermés les beats trouvent plein de solutions pour s’animer, et ce sans que ça ne vire jamais à la musicalité déplacée. C’est du hip-hop qui tape un bad trip, si vous me passez l’expression, mais qui finit par inventer un vrai truc : en somme, c’est du vrai trip-hop, au sens sombre quoique littéral. Je ne sais pas si cette solution créative avait déjà été proposée avant – et d’ailleurs si vous pensez que oui, je vous écoute – : un disque d’instrumentaux rap qui ne sonne ni vide, ni rempli d’intrus et de signifiants lourdingues, et qui marche hyper bien comme ça.

Certes il faut préciser ce que veut dire « marcher » dans Little Johnny. La pochette montre un baigneur à la tête cagoulée d’un sac en papier brun, qui laisse sur sa route un cadavre, et le deuxième titre du disque, « Suzy Pulled A Pistol On Henry », commence par un dialogue où un homme d’un certain âge s’adresse de façon clairement mal intentionnée à une petite fille et on comprend en regardant l’image, mais aussi en entendant une autre voix de fillette à la fin du track (« That was a bad touch / Don’t ever touch me like that again », un sample qui est la suite d’un autre sample, qui lui-même ouvrait le premier titre de Funcrusher Plus, « Bad Touch Example ») agrémenté d’un son de coup qui part, que celle-ci s’est défendue avec courage, vigueur et létalité. Aussi tout l’album va-t-il se sentir poisseux de ce contact dégueulasse et en même temps se surcharger de violence et d’assurance, avant de s’embarquer dans cette échappée qu’on imagine se passer dans un coin pourri des États-Unis – on suggère une campagne pas du tout bucolique où les gens font tout le temps brûler des tas de trucs dans leurs backyards.

Mais je ne dirais pas pour autant que Little Johnny est un “grand disque malade” ni même qu’il est malsain : je dirais plutôt qu’il fait mine d’être vivant alors qu’il est plutôt mort, et que cet élan vital le rend très fringant, très enjoué, d’ailleurs je me demande si El-P ne joue pas lui-même de ses machines par moments, que ce soit les basses, les beats ou les synthés. C’est de la musique qui se prend des coups, OK, qui se froisse souvent des muscles et qui souffre de stress, mais elle est en fait très cohérente, très homogène. On y entend sur chaque morceau à peu près les mêmes combinaisons de snares qui mettent des targettes dans la nuque, de basses gastro-entériques, d’effets haut-le-cœur et de samples arrachés sans manières à leur écrins. L’enchaînement des breakbeats, morceau après morceau, donne une impression de détermination indifférente plus que de perdition ou de déchirement – ça n’a pas du tout le côté cathartique rock, saturé et débordant, de certaines tentatives qu’on entendrait ensuite dans le rap indépendant : on est tight ici, c’est compact, ça résonne pas. El-P et son DJ Mr Len (le prodigieux Big Juss, l’autre MC, a quitté CoFlow un peu avant) composent du début à la fin une ode au beat « fat » de leur enfance, soit celui – et là vous voudrez bien m’excuser mais je vais devenir hyper rap-nerd comme à l’ancienne – qui remonte à l’ère antérieure au boom-bap classique et qui va chercher vers EPMD, Ultramagnetic MC’s, vers ce rap tendu, encore nourri de 808, plus synthétique et electro-funk que « sampladélique » et chaloupé.

Mais il s’agit bien moins d’un revival “positif” du rap pré-Illmatic que de la remise en vie simulée d’un cadavre, façon Frankenstein. Le passé n’est pas regretté, on sait que le hip-hop tel qu’on l’aimait n’est plus qu’une dépouille sur laquelle, plutôt que de se recueillir, on préfère balancer des électrochocs pour la réanimer et voir si ça donne un truc marrant – car malgré sa décrépitude, le projet Little Johnny dégage quelque chose de drôle, de grotesque. Ce n’est pas un déni de deuil, ni une colère face à la disparition. El-P joue avec ce qu’il trouve et réinjecte des artifices qui donnent ce groove unique, cette ambiance posthume mais funky, qui fait remuer chaque plage des derniers soubresauts perpétuellement reproduits du cadavre. Ça donne parfois une agressivité proche de la débilité, comme sur « Comp », l’intro si suffocante qu’après moins de deux minutes on se demande bien comment on va finir après une heure d’album, ou « Workers Needed » avec sa ligne de basse qui menace sévère sans trop bien savoir où elle veut en venir, mais qu’on accompagne quand même d’un frénétique hochement. Il y a aussi des moments d’apocalypse à la grandiloquence abrégée – « Nine », « Gigapet Epiphany » dont les cuivres samplés doivent être les moins jazzy de l’histoire du rap à base de samples –, des espèces de phases de cyber-gerboulade qui rappellent les post-punks californiens de Chrome – « Linoleum », « Shadows Drown », toutes deux signées Mr Len, dont on devine la patte de turntablist –, et puis les deux grosses pièces de résistance qui arrivent vers la fin : « Workers Ant Uprise », une rixe limite P-funk où El-P semble improviser drums et claviers comme un zombie, tape même un solo, puis martèle des stabs – de cuivres, encore – jusqu’à l’explosion, et le « tube » de l’album, le seul titre vraiment beau, triste et fluide, qui sonne comme un adieu mais qui n’est pas l’outro : « World of Garbage », jonction miséreuse entre la boucle parfaite d’un DJ Krush époque Strictly Turntablized et la dépression plus lisible d’un mec comme The Fog, et dont on se demande pourquoi il n’a pas été repris des dizaines de fois dans des pubs ou des films.

En réécoutant aujourd’hui cet album que personne n’a jamais bien osé imiter (ou alors très mal et je ne me rappelle pas du tout qui c’était), j’y distingue un peu des ombres de certaines B.O., j’imagine des trucs de SF cheap, des westerns, peut-être des polars, mais pourtant la rigueur des breakbeats neutralise toute possibilité d’écouter ce disque comme la musique d’un film, imaginaire ou non. Là où les breakbeats ont par la suite, et même déjà un peu avant, servi à tant d’autres artistes de drapé cool ou urbain à poser sur des corps sans intérêt, la force de CoFlow, sur ce disque dont ils savaient probablement qu’il était leur dernier, est d’avoir eu confiance en leur savoir-faire et ainsi donné carte blanche à ces rythmes qui marchent tous seuls et qui dans leur sillage embarquent un peu tout et n’importe quoi, sans jamais chercher à faire de l’art, du discours ou du racolage. Et c’est bien pour ça que Little Johnny devrait être considéré comme l’un des disques les plus radicaux et les plus honnêtes de l’histoire du hip-hop, instrumental ou non.

Un commentaire

  • Raphaël Vivet dit :

    oh comme c’est plaisant de lire ce bel article sur ce brillant disque dont certains morceaux hantent encore mes nuits. Et qui n’a pas tellement vieilli contrairement à certains disques du hip hop indé de ces années là. Des producteurs, forcément, le préféraient d’ailleurs à Funcrusher plus. Pour ma part, je le vois comme une exploration des possibilités de la production hip hop adaptée à l’esprit urbain, caverneux et souillé d’El P et Mister Len, une démonstration de force, un exercice de style ultra minutieux mais du coup moins brutal que leur premier album. C’est aussi l’oeuvre d’un groupe en rupture avec Rawkus, orphelin de leur maître MC, et explorant de façon radicale la face psychédélique du format Long Player. Je ne peux pas m’empêcher de le rapprocher de Sweet Sweetback Badass Song pour son côté longue construction sombre et psyché. Bref un régal !