Quotidien de recommandation musicale

Grâce à Clannad, la musique irlandaise ne nous laisse plus celtique

CLANNAD Turas 1980
M.i.G Music, 1980 / rééd. 2018
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Musique Journal -   Grâce à Clannad, la musique irlandaise ne nous laisse plus celtique
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 À chacun son fantasme de monde parallèle pendant ce nouvel hiver confiné. Ces derniers temps le mien a pris la forme d’un pub irlandais – un fantasme nourri en partie par « Wellerman », récent tube TikTok , il faut bien le dire. Dans ce pub imaginaire, convoqué le temps d’un disque, il y a un groupe lui-même irlandais qui s’appelle Clannad. Clannad n’a jamais aussi bien sonné qu’en ce lieu, un 29 janvier 1980, même s’il aura fallu attendre presque quarante ans pour l’entendre de cette manière, quasi à rebours de sa carrière. Sur cet enregistrement intitulé Turas 1980 réédité en 2018, rien n’a bougé de ce son d’une soirée d’hiver lentement conjurée : pluie, neige et froid évaporés dans les vapeurs d’une ambiance de pub, avec même le son des verres et des discussions en fond. Un bout d’Irlande réinventé en Allemagne, à Brême, ville portuaire qui se situe en fait presque à la même latitude que Gweedore, la ville natale de Clannad.

Le moment est singulier. Les cinq Irlandais ne sonneront bientôt plus jamais comme ça. Jusque’ici honnête coopérative musicale folk familiale venant du comté de Donegal, le groupe s’apprête un an plus tard à devenir une multinationale d’un genre nouveau, qui décidera les disquaires à créer le bac « celtique / new age ». Ils en seront le produit d’appel, bientôt suivi par leur petite sœur (au sens propre), la fameuse Enya. L’un et l’autre deviendront pionnier d’une recette de claviers arythmiques pour flûtes et voix éthérées (et évidemment féminines), baignant dans la pleine lune. Si cette production a en réalité fondamentalement quelque chose à voir avec la réinvention d’une tradition gaélique de chant a cappela, à l’écoute il déclenche surtout l’appréhension de ce qui va suivre dans la playlist, à savoir le générique des Visiteurs ou du Seigneur des Anneaux.

Musique traditionnelle métamorphosée par surprise pour se retrouver dans des salles polyvalentes, stades, publicités et films, le “celtique” n’est pas exactement le genre le plus couru pour les rééditions ou redécouvertes émerveillées de Musique Journal. Music From Memory ou Light In The Attic ne devraient probablement pas tout de suite sortir d’anthologie intitulée Great Outdoors Muzak Sounds & the Global Celtic Wave – 1983-1999. Ce qui se joue avant mérite en revanche un autre type de détour, notamment avec ce groupe très folk dans le son, structuré autour d’un ensemble guitares, basse, chant et flûtes. 

Les entendre dans ce live très acoustique, c’est se demander comment une telle transmutation vers un son « global » (dont il faut relire la critique dépitée du NY Times en 1995) a pu apparaître. Son d’une époque nineties, il est pourtant parti de groupes de musique trad et de musiciens pointus, pas franchement conventionnels (c’est aussi vrai pour Clannad que pour un Alan Stivell en France), et d’abord – comme leurs aînés – curieux de redécouvrir un répertoire. Jusqu’à aujourd’hui, même Clannad à vrai dire n’a toujours pas l’air de comprendre comment « Theme for Harry’s Game », un titre vite fait composé en gaélique, est devenu un hit en 1981 (le seul hit international en gaélique à ce jour). Le groupe a toujours été un peu derrière son succès, gérant tant bien que mal la carrière internationale qui a suivi, dans laquelle un des membres reconnaît bien volontiers quelques remplissages (c’est sa marque de fabrique, le groupe manifeste une honnêteté assez touchante d’interviews en interviews et n’a clairement pas pris la grosse tête). 

Tout occupé à préparer sa tournée d’adieu – prévue en 2020, repoussée à 2021, qui aura lieu finalement en …. – et à ressortir un best-of centré sur sa carrière clavierisée, le groupe a très peu communiqué sur la sortie de ce live de 1980. Il rappelle pourtant opportunément qu’on peut écouter de la musique celtique sans écouter du “Celtique”. Les éléments sont là – objectivement des rythmes, des mélodies, des instruments déjà entendus – mais l’alchimie est différente, et change l’écoute de manière surprenante. Imaginez une épice écrasante soudain absente d’un plat.

Le disque donne aussi parallèlement à Clannad une autre dimension que le son de ses premiers disques studio, très appliqués, copies déjà en retard d’un son folk-pop familier, avec quelques bizarreries d’échos en plus sur les voix (l’ingé son Nicky Ryan qui initiera ensuite le tournant 80 est déjà présent à l’époque, et il teste des trucs). En fait, le groupe n’a jamais eu l’air totalement dans son assiette en studio, alors qu’il l’est par contre à ce moment-là en concert, jusqu’à réussir à convoquer l’esprit d’un pub. Petit miracle qui change tout : contrairement au reste de leur discographie, et notamment à un précédent live de 1979, celui-ci est complet, et n’a pas été truffé d’effets. Il fait aussi la part belle à la chanteuse, dont on entend enfin la voix à nu, pile à ce moment où la carrière de Clannad passe aussi d’un family band (avec cette dimension jazz démocratique parfois pesante du « chacun son moment ») à un groupe derrière une grande chanteuse, Moya Brennan (qu’on peut entendre sur le sublime Siúil A Rún live de 1978). 

Dans cette période, Clannad (aussi bien que d’autres groupes) commence à asseoir une présence et une signature, et sort d’un mélange instable : ce mix de la musique entendue au pub – Leo’s Tavern – tenu par le paternel, des harmonies vocales de la mère chef de choeur, et des influences pop entendues à la radio. À force de concours de musique trad en Irlande, mais surtout de tournées en Europe – beaucoup en Allemagne, d’où ce live – le groupe finit par prendre de la bouteille et esquisser une signature : la musique irlandaise avec une certaine douceur, loin du côté brut de pub (on est pas chez les Dubliners, ni dans le rock irlandais), loin aussi de la dimension « prog-folk » jazzy. 

Les différences sont subtiles par rapport aux disques studio, mais pour un groupe qui compose alors moins qu’il réarrange et s’approprie des parties d’un vieux répertoire (préalablement exhumé par une génération d’Alan Lomax locaux), elles sont essentielles. Les harmonies à deux ou trois voix sont impeccables, le concert a une vraie dynamique, et la voix de Moya Brennan notamment ne part jamais, une fois dans les hauteurs, dans ces voix de fausset crispantes – justement très caractéristiques du « Celtique ». A contrario la présence de ces facilités sur disque laisse penser que leurs albums ont sûrement été souvent enregistrés assez vite, au détriment avant tout de la voix qui aurait mérité un tour de chauffe supplémentaire. Ici, la voix est ancrée et virevolte avec souplesse, dans les mêmes hauteurs mais sans les manières. Il suffit de comparer « Mushroom » sur leur album sorti en 1980 (Crann Ull) et sur ce live pour comprendre cette différence. 

Avec une certaine lenteur contemplative, exécutée gentiment laid back (à l’image de leur carrière) comme sur le classique du groupe « Dulaman », Clannad déploie une manière d’être trad tout en lorgnant ailleurs, et vers son époque. C’était déjà le cas dès le départ au niveau des instruments, puisque l’accordéon et le violon sont absents, ou parce qu’ils jouaient des chansons en gaélique, à l’encontre de la tradition, mais prend corps ensuite au fil de leur expérience. De sorte qu’on entend moins, dans ce concert de 1980, une soirée au pub filant tout droit vers la chanson à boire, qu’un concert enveloppant. Une qualité qui le rend du même coup hautement recommandable en confinement : il est ce son chaleureux à ramener chez soi, plutôt que de le boire jusqu’à la fermeture, rassurant comme une maison chaude au milieu de l’hiver. 

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