Quotidien de recommandation musicale

La jigg de Baton Rouge, scène rap louisianaise injustement ignorée

DA G.A.N.G. Da Jiggalaters, Vol. 1
Money & Power Records, 2003
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Musique Journal -   La jigg de Baton Rouge, scène rap louisianaise injustement ignorée
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La trap est aujourd’hui devenue tellement hégémonique et banalisée dans le paysage rap international qu’on a presque tendance à oublier qu’elle vient d’Atlanta. Et surtout, on ne se rappelle plus toujours bien le continent « Dirty South » auquel elle appartenait encore lorsqu’elle est apparue au milieu des années 2000. On se souvient bien sûr du crunk, qui avant elle avait fait la fierté d’ATL, ou du chopped & screwed de Houston, ou encore du style bounce à la Nouvelle-Orleans, toujours actif dans la métropole louisianaise et ailleurs. Dans ce même État, on connaît en revanche beaucoup moins l’existence d’un genre propre à une autre ville : c’est la jigg de Baton Rouge.

Aujourd’hui, pour la découvrir, on a guère d’autre solution que de se rendre dans les clubs rap de là-bas, chance que j’ai eue il y a un an, qui m’a permis de m’initier à ce style. Autrement, on peut se replonger dans quelques albums, eux aussi tombés dans l’oubli.

En 2003 sort l’album Da Jiggalators vol. 1 du collectif  Da G.A.N.G (Gangsta A** N*ggaz Grindin). Bien qu’il n’y eut jamais de volume 2 (comme cela arrive souvent dans le monde ambitieux de la production rap), cet premier volet marque un point charnière dans l’histoire du rap de Baton Rouge. On pourrait pourtant le considérer comme mineur : tous les morceaux ne sont pas inoubliables, le projet n’a pas franchement d’architecture identifiable, se rapprochant plus du format de la mixtape, et il n’a guère dû se vendre hors de la capitale louisianaise. Mais l’écouter, c’est découvrir le secret le mieux gardé de Baton Rouge : cette jigg, une forme de rap de club, énergique, créatif, drôle, et terriblement addictif, qui, à travers cet album, se constitue réellement comme un sous-genre du rap sudiste (et qui n’a a priori pas de lien avec le son jiggy de Harlem lancé quelques années plus tôt par Bad Boy et Puff Daddy).

Le groupe est composé de Lil Boonie, D-So, J-Geder, Big Scoob, Mookie, T-Lo, et Sam I Am, le leader du collectif. Il est en effet celui qui a donné naissance au jigg movement, avec son morceau « Jiggalate » en 2001, comme le notent Jean-Pierre Labarthe et Charlie Braxton, dans leur ouvrage Gangsta Gumbo – le seul à évoquer brièvement la jigg à ma connaissance. Mais Sam I Am n’est pas seulement un leader par son ancienneté, il l’est aussi par sa voix si identifiable. Celle-ci, rauque, hurlante, gutturale, ferait passer le timbre de Lil Jon pour un doux murmure.

Pour autant, ses camarades ne sont pas de simples figurants. Dès le premier morceau, « Life Story », ils se présentent tous chacun leur tour (à l’exception de D-So) rappant sur une piste instrumentale épique, aux violons saccadés et à la rythmique synthétique. On découvre les talents de chacun, et tout particulièrement le timbre nasillard et chantant de Mookie (peut-être mon préféré de la bande) qui rappelle la légende locale, Lil Boosie (devenu Boosie Badazz aujourd’hui). Mais pour l’instant, il ne s’agit que de (bon) rap sudiste, et non spécifiquement de jigg.

Il faut dire que sur ce premier morceau, l’heure n’est pas encore à la fête et à la danse. Entre chaque couplet de ce titre d’introduction, chaque rappeur marmonne quelques lieux communs du gangsta rap : « the struggle », « the hustle », « The fake against the real »,… Parfois, on entend une sirène de police au loin, comme pour rappeler la menace que représentent les forces de l’ordre pour les jeunes hommes noirs à Baton Rouge, ville à la ségrégation raciale particulièrement violente entre une moitié nord noire et pauvre, et une moitié sud riche et blanche. Encore récemment, Alton Sterling, un homme noir de 37 ans, a ainsi été tué en 2016 par des policiers blancs, ce qui provoqua des manifestations dans la capitale.

Puis progressivement, l’ambiance de l’album se réchauffe, s’éloignant de la violence glaçante de la capitale louisianaise. Les refrains prennent des tournures chantées, et quelques cuivres se font entendre. Mais ce n’est qu’avec le remix de « Jiggalate », quatrième piste du projet, que l’on rentre pleinement dans le club de Baton Rouge, et que l’on découvre ce qu’est la jigg. Les vingt premières secondes du morceau sont une fausse route, où l’on commence à se balancer d’un pied sur l’autre sans grande conviction, avant qu’un scratch ne nous surprenne, et que des cuivres, vibrants et glorieux, n’envahissent l’espace sonore pour l’illuminer.

Car si définir précisément un sous-genre musical est un exercice difficile – et sans doute dénué de sens -, on pourrait tout de même dire que la jigg se caractérise par ces beats épais et ces cuivres imposants, qui rappellent le dialogue incessant entre le rap et les brass bands en Louisiane. Quant aux rappeurs, ils incitent leurs auditeurs à aller en club, à danser, ou plus exactement à… jiggalatin. Comme l’énonce le groupe dans un interlude de l’album : « They don’t dance no more ! […] They jigg ! ».

Ce verbe, que l’on pourrait traduire par « se secouer » ne désigne pas seulement le son en lui-même, il désigne tout l’état d’esprit qui entoure ce mouvement musical. En effet, la jigg ne se caractérise pas seulement par son rythme élevé, ses cuivres, et ses refrains répétitifs et entêtants. Elle est aussi associée à la prise d’ecstasy, et à une danse caractéristique : la jigga dance, chorégraphie ludique et débridée. La jigg se construit comme une culture, avec des codes sonores et sociaux, ce qui pousse même un membre du collectif à clamer : « It ain’t Baton Rouge city no more ! We call it jigga city ! » sur le morceau « They don’t want it ». Alors, forcément, s’enchaînent sur l’album les titres gorgés d’énergie et de cors, conçus pour faire vibrer les clubs du nord de la ville, comme le mythique Club Dreams.

On peut citer les beats entêtants de « Catch A Case » et « Ready To Buck ». On peut aussi penser aux tambours impressionnants de « Thug N Da Club». On est obligé, enfin, de citer « All They Do is Jigg », tube conclusif de l’album. Sur tous ces morceaux, la jigg se développe, s’invente, crée ses codes. Elle cesse de n’être que le morceau de Sam I Am de 2001, et s’affirme comme un genre à part entière. Alors oui, entre ces hymnes jigg, l’album s’égare, souffre de quelques temps morts, donne quelques coups d’épée dans l’eau – même si les tentatives de morceaux west coast (« Keep Da Party Goin’ ») ou aux influences caribéennes (« Concrete Jungle », « Hard Times ») sont des curiosités parfois étonnantes.

L’album des Jiggalaters permet en tout cas d’assister à l’émergence d’un type de rap propre à Baton Rouge, ville longtemps éclipsée par sa grande sœur, la Nouvelle-Orléans, et ses deux labels phares, Cash Money et No Limit. Ici, face à cette hégémonie de « NOLA » sur le rap en Louisiane, tous les cuivres de la jigg s’élèvent, fiers et stridents. Ils se soulèvent aussi, dignes, face à la violence de cette ville où 27,4% des ménages noirs vivent sous le seuil de pauvreté, contre 11,7% des ménages blancs. Mais la fierté et la dignité ne cherchent pas à masquer la réalité, et, sur l’album des Jiggalaters, on entend aussi cette violence et cette marginalité.

Deux types de morceaux s’alternent : ceux que Boosie Badazz nommerait du « reality rap » (le récit de la pauvreté et de la lutte pour la survie dans les quartiers ségrégués), et ceux que l’on pourrait qualifier de jigg. Evidemment, ces deux sous-genres sont les deux faces d’une même pièce. Les cuivres viennent couvrir les sirènes de police ; le club fait oublier quelques instants la lutte dans la rue ; la voix cartoonesque de Sam I Am vient masquer la mélancolie que ses collègues expriment sur « Beast Mode ». Les Jiggalaters nous font découvrir les tubas hilares de la jigg, en même temps qu’ils nous font traîner dans les ruelles désertes de Baton Rouge. Ainsi, comme l’indique le troisième titre de l’album (« Welcome to B.R »), ils nous souhaitent la bienvenue à Baton Rouge, 225, Jigga City.

L’impulsion donnée par les Jiggalaters (nom qui resta accolé à la formation plutôt que celui de Da G.a.n.g) a dynamisé la ville et sa scène rap. La deuxième moitié des années 2000 marqua l’apogée du jigg movement, avec de nombreux tubes locaux. Ainsi, le morceau « Jigga Juice », dont le clip se déroule dans un collège et dont les interprètes sont des (post-)adolescents, ouvre le genre à un public familial en 2008. De leur côté, Lil Boosie et ses acolytes de la Trill Fam (Webbie, Mouse on The Track, Lil Phat,…) prennent le tournant jigg avec des morceaux à la fois festifs et agressifs : « Turn The Beat Up », « Better Not Fight »,… De même, Kevin Gates, loin d’être encore la popstar qu’il est devenue aujourd’hui, s’essaye à la jigg sur des morceaux comme « Head 2 My Toes ».

Si le jigg movement s’est aujourd’hui un peu essoufflé, il continue à faire vibrer les habitants de la capitale louisianaise. Le surnom de Jigga City est encore connu de tous. Que ce soient les enfants dans les fêtes de quartier, ou les jeunes sous ecstas dans les clubs de la ville, chacun se met à danser la jigga dance lorsqu’il entend la voix rocailleuse de Sam I Am. Et lorsque l’on interroge les rappeurs locaux sur la jigg, même les plus jeunes, leur regard s’anime. Ainsi, c’est le rappeur General Mark qui m’a parlé en premier des Jiggalaters lorsque je suis venu à Baton Rouge, lui qui les accompagna en tournée dans tous les clubs de Louisiane et du Sud avec son groupe The Ville Boyz.

Quelques artistes d’ailleurs restent encore des fervents défenseurs de la jigg (les Thug Brothers, Tweeday, Level & Mouse), et presque tous les ans, un morceau plein de cuivres fait danser la ville tout l’été, comme le morceau « Doin’ My Dance » de BBE AJ en 2018. Ce titre a été réalisé en collaboration avec Whop Bezzy, l’un des meilleurs héritiers du son jigg, avec son acolyte, le génial et hilarant 70th Street Carlos. Tous deux prouvent (s’il faut le prouver) que la jigg a une belle postérité devant elle.

3 commentaires

  • Loïc Ponceau dit :

    Question de bêta : vu l’héritage éminemment francophone de la région, « jigg » n’est-il pas une déformation de « gigue » ?

    • Guillaume Echelard dit :

      Ah pas du tout bêta, elle me taraude aussi ! Pas évident à savoir, car comme tous les mots de slang les origines sont troubles.

      Pour remonter un peu, au 16e siècle la « jig » est créée en Angleterre, avant de devenir plus tard la gigue en France. De cette racine (jig) est né le verbe « jiggle » (secouer, trémousser), qui – je crois – est connu dans tous les Etats-Unis et pas seulement en Louisiane.

      La spécificité louisianaise est double : c’est associé à l’ecsta (ils appellent les pilules les jiggas – et pour certains le terme renvoie à la drogue avant de renvoyer à la danse), et le verbe n’est pas jiggle, mais le beaucoup plus rigolo « jiggalate ». Pourquoi ? Pour rendre le mot plus « catchy » et rythmique ? Cela a-t-il un lien avec les mots cajuns de la région ? Je ne sais pas si quelqu’un le sait haha

  • Loïc Ponceau dit :

    Merci de ta réponse! Une ascendance linguistique donc imprécise, mais cela n’a assez peu d’importance devant la GROSSE CLAQUE de ce style. Merci pour la découverte!