Quotidien de recommandation musicale

Le bilan 2019 de notre envoyé spécial au cœur des limbes

DJ Sundae No Weapon Is Absolute : Folk & Songs Special
Podcast I'm A Cliché / NTS, 2019
Brannten Schnüre Erinnerungen An Gesichter
Low Company, 2019
Brannten Schnüre Durch Unser Zugedecktes Tal
Youdonthavetocallitmusic, 2019
Victor de Roo & Alex Deforce "Beland in Bed"
Knekelhuis, 2019
Barker "Hedonic Treadmill"
Ostgut Ton, 2019
John T. Gast "RIP Jonnti"
YouTube, 2019
Roger Robinson "Stay"
NoCorner, 2019
V/A A short illness from which he never recovered
Blackest Ever Black, 2019
Bobby Would "Luna"
Low Company
KEKRA "Vrai-alité (bonus track)"
Because, 2019
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En 2015, dans le numéro 4 d’Audimat, j’avais eu le privilège de traduire un texte de Drew Daniel, dans lequel l’homme de Matmos et de The Soft Pink Truth nous expliquait en treize points pourquoi et comment les classements et autres tops suckaient big time. Épousant son point de vue, j’avais depuis totalement abandonné cette pratique, cessant de produire bilans de fin d’année et autres tops à la con, dont j’avais pourtant toujours été friand. Daniel m’avait fessé et plongé le nez dans la litière, et j’avais enfin compris. Jusqu’à ce funeste 4 novembre dernier, jour où je reçus une électronique missive d’Étienne Menu, adressée à mes estimé-es collègues et à moi-même, déclarant en substance : « On va faire « marfa » de bilans de fin d’année voire de fin de décennie pour Musique Journal et après on ira boire des coups tous ensemble. ». Je sentis alors en moi quelque chose se rompre. Des années de tops mort-nés remontèrent d’un coup, tels les squelettes dans la piscine inachevée du Poltergeist de Tobe Hooper. J’étais un cimetière indien et Drew Daniel avait construit son pavillon en plein sur ma gueule. Attendu que j’ai un peu échoué à trouver un angle cool et futé, je me suis dit que j’allais vous parler des choses musicales qui m’ont touché d’une manière ou d’une autre cette année. Il s’agit donc d’une simple liste que nous qualifierons d’inventaire intime. Le terme intime, je le charge d’une envie de me débarrasser de tout paramètre extérieur, du travers de vouloir à tout prix cocher toutes les cases de la coolitude, cette ornière dont, je l’espère, la boue a séché sur mes Church’s depuis longtemps. Allez, c’est tipar, Bernard.

DJ SUNDAE – NO WEAPON IS ABSOLUTE : FOLK & SONGS SPECIAL

Celui qui (aux côtés du remarquable Julien Dechery) a conçu la compilation Sky Girl, merveilleuse collection de morceaux rares, passée d’une première version underground en CD-R vendue quasiment sous le manteau chez feu Colette, à une seconde, officielle et sortie en 2016 sur le très bon label australien Efficient Space (et qui depuis tourne en boucle dans toutes les boutiques APC du monde sans pour autant avoir perdu une once de son invraisemblable élégance) partage, depuis quelques années déjà, les commandes de « No Weapon Is Absolute », l’émission de I’m a Cliché, en alternance avec Cosmo Vitelli, le boss du bien-aimé label français. Une fois tous les deux mois, Sundae y délivre avec une aisance déconcertante des sélections graciles et captivantes. En juin dernier, il s’est autorisé un léger pas de côté, délaissant un temps les obscurités post-punk, miniatures ambient et dubs amniotiques qui peuplent régulièrement l’émission, pour assembler ce mix présenté comme un “Folk & Songs Special”. Tout est dans le titre, inutile d’en dire beaucoup plus. Peut-être simplement préciser que la sélection plane sereinement des lieues au-dessus du cloud de mixes, podcasts et autres soundclouderies qui se déversent quotidiennement sur nos cerveaux. On sent confusément que ces morceaux folk ou assimilés, sélectionnés avec un amour qui déborde à chaque instant, cartographient une esthétique très personnelle et pourtant totalement universelle. Sundae délaisse ici (plus ou moins) les raretés, comme pour rappeler à la parfois exténuante confrérie des diggers, dont il est une figure respectée, que l’essentiel est ailleurs. On ne spoilera rien, mais vous entendrez sur cette intouchable sélection beaucoup de grands noms. La rumeur veut que, après être parvenu jusqu’aux oreilles du patron d’un très influent label britannique, le mix donnera lieu à une espèce de suite, à paraître sur le dit label en 2020. Si notre désir de tops ne s’est pas d’ici là tari, il n’est donc pas exclu que l’on reparle de tout ça en décembre prochain.

« RIP JONNTY »

Lorsque Musique Journal n’en était encore qu’à ses balbutiements, ou presque, je vous avais parlé de mon goût immodéré pour la musique de John T. Gast. Je fais donc un peu de suivi de dossier. Le gars n’a pas déçu cette année : un tour CD en forme de généreuse distribution de ramponneaux bassy, une collab avec Nkisi sous le programmatique nom de COLD WAR, le technoïde et implacable maxi « Kings X » et un edit dubby et obsessionnel du « Kids See Ghosts » de Kanye, Kid Cudi et Mos Def téléchargeable sur archive.org . Pour les Parisiens, on peut ajouter un live en lévitation à la Java lors de la soirée Vie Garantie en novembre dernier. Ça fait beaucoup, mais ce que je retiendrai comme un des moments les plus décisifs de mon année musicale restera cette vidéo postée à la sauvette sur YouTube en août, filmée à la verticale à l’iPhone, annonçant le décès de Jonnty, le mouton de Gast (Jonnty, soit John T.). Celui qui, selon toute vraisemblance, était un agneau sur le visuel illustrant l’article susmentionné a apparemment quitté ce monde pourri, et l’artiste lui rend un hommage crève-cœur délicieusement WTF via ce petit film, qui voit Jonnty venir vers nous d’un pas nonchalant, avant de repartir à reculons, puis de revenir à nouveau. Tout est dans ce dernier retour, je pense. La vidéo se clôt sur une douloureuse mais lumineuse épitaphe. La musique, une instru de Memphis rap au rythme indolent, zébrée d’un sample vocal incitatif, dans toute sa simplicité, me hante quotidiennement. Full disclosure : parfois, lorsque vous me parlez et que je fronce les sourcils en hochant la tête, l’œil oublieux, c’est ce track que j’entends.

BRANNTEN SCHNÜRE

Je n’ai découvert Brannten Schnüre que tardivement, cette année donc, grâce à la belle compilation No Order in Destiny sortie par le label berlinois Kashual Plastik. Je me suis bien rattrapé depuis, explorant tout au long de l’année leurs albums précédents (du moins ceux qui sont disponibles en ligne). Mais mes préférés restent les deux qu’ils ont sortis cette année, avec peut-être une prédilection pour Erinnerungen An Gesichter. Le second, tout aussi brillamment opaque, Durch Unser Zugedecktes Tal, disque d’hiver, clôt un cycle de quatre volumes consacrés aux saisons, initié en 2014 avec Aprilnacht. J’ai fait allemand première langue, et j’ai redoublé deux fois, pour autant je ne pipe toujours rien ou presque à la langue de Goethe et de Boris Becker. Ce que je sais en revanche, c’est qu’elle se mêle ici d’une manière envoûtante à des instrumentaux décharnés et nyctalopes, à d’addictifs assemblages de textures crépitantes et hypnotiques. Discogs désigne ça comme de l’« experimental dark folk ». Ça ne fait pas forcément trop rêver dit comme ça, et pourtant, cette musique a tout d’une espèce de songe éveillé, cotonneux mais anxiogène. Elle m’a été essentielle cette année, et je la recommande chaudement.

VICTOR DE ROO – « BELAND IN BED »

Victor de Roo se trouve être le stagiaire de Ziggy Devriendt, alias Nosedrip, patron du label belge Stroom, qui a cette année encore donné à entendre beaucoup de musique de premier ordre, compilations de joyaux anciens (il faut d’ailleurs saluer cette éditorialisation patrimoniale, in fine bien plus intéressante que le flot continu de rééditions à l’identique qui cette année encore a tout emporté sur son passage, à commencer par la pertinence et notre patience) ou productions contemporaines (le très bon collectif TRjj). Sur ce même label Stroom, de Roo a sorti fin 2018 un 45 tours magnifique avec son projet Vanderschrick. Cette année, c’est accompagné du poète Alex Deforce qu’il a signé un EP, cette fois chez les Hollandais de Knekelhuis. Quatre titres tissés de nuit, de flamand et de synthés, dont le troisième, « Beland in Bed », est le meilleur générique de fin de soirée de l’année, haut la main. Et on sait que ça compte, les génériques de fin de soirée.

ROGER ROBINSON – « STAY »

En septembre, il y a aussi eu ce 45 tours, sorti discrètement chez NoCorner, label de Bristol auquel on doit aussi cette année le très beau Hinge de E B U. La voix poreuse et ample du poète londonien Roger Robinson (de King Midas Sound) y souffle des mots d’une tendresse infinie sur un beat volatil d’Amos Childs, l’un des hommes de Jabu, du collectif Young Echo. En face B, le dub d’Ossia, lui aussi pilier du collectif bristolien, fragmente plus encore ce discours amoureux, jusqu’à le dissoudre presque totalement. Il se trame quelque chose de précieux dans les interstices de ces dubs faméliques, ou en tout cas j’aime à le penser. Musique de nuit, encore.

BARKER – « HEDONIC TREADMILL »

Oui, j’ai conscience d’être relou avec mes atmosphères nocturnes et mes génériques de fin de soirée réflexifs et désespérés. Mais je suis d’une certaine manière obligé de me concentrer là-dessus, puisque mes excursions dans le club sont désormais toutes teintées de culpabilité et de qu’est-ce-que-je-fous-lisme. Heureusement, en 2019, un gars a été là pour moi : Sam Barker. Loin d’être le perdreau de l’année, Barker est une figure clé de la scène berlinoise depuis des lustres. Et si son premier album solo arrive tardivement, il est un fabuleux écheveau de tendre trance et de dub techno, duquel Barker a soustrait kick, snare et patin couffin, sans que jamais cela ne sonne comme une pirouette conceptuelle : son Utility est peut-être le disque de techno domestique ultime (« peut-être », hein). Un disque de vieux, donc ? Possible. Il contient en tout cas ce titre, que j’ai écouté tous les jours depuis sa sortie sans jamais m’en lasser : « Hedonic Treadmill ». Un « train-train hédoniste » qui me transperce systématiquement, me faisant contempler hier, espérer demain, et jouir d’aujourd’hui comme très peu d’autres productions ces derniers temps. Champion du monde.

LA TRILOGIE GUY GORMLEY SUR JOLLY DISCS

L’excellente Manon Torres vous en a déjà parlé ici même, mais je ne peux pas décemment faire l’impasse sur les trois disques sortis par Guy Gormley en 2019. Vous vous souvenez peut-être de Strange Days, le chef-d’œuvre de Kathryn Bigelow, dans lequel un dispositif permet de revivre à l’identique nos souvenirs ou ceux des autres. Écouter la magique trilogie Jolly Discs constituée des albums de RAP, Special Occasion et Enchante (une activité que j’ai beaucoup pratiquée cette année), c’est un peu comme être le Ralph Fiennes du film, baladé à travers un Los Angeles en pleine pre-millenium tension à l’arrière d’une limousine pilotée par Angela Bassett. Ou encore, plus près de nous, être peut-être le Robert Pattinson du Cosmopolis de Cronenberg adaptant Don DeLillo, traversant lui aussi en limo un New York hystérisé par un capitalisme en déréliction. Sauf que chez Gormley, la traversée que vous observez derrière des vitres fumées n’est ni celle de LA, ni celle de NYC, mais celle du clubland britannique pré-Brexit. Et c’est peut-être plus bouleversant et plus troublant encore. « To the north, south, east, west/All I ever wanted was a bit of perspective », chante Thomas Bush sur « NSEW Ravers », le plus beau morceau de l’année.

A SHORT ILLNESS FROM WHICH HE NEVER RECOVERED

En novembre, Blackest Ever Black, label anglais adoré, a annoncé qu’il tirait sa révérence, et cette compilation, au nom étrangement prémonitoire, bloquée dans les tuyaux de longs mois entre son annonce et sa sortie effective, en constitue donc la référence finale (ce qui n’était pas prévu a priori, si j’ai bien compris). Il semble que Low Company, magasin de disques londonien, ait ramassé le bâton créant son label éponyme. Si je me retourne rapidos sur ma décennie écoulée, Blackest Ever Black est partout. Né en 2010, il aura été, pour nous autres, gothiques contrariés, une véritable planche de salut au cours de ses dix ans d’existence. Tropic of Cancer, Regis, Officer !, Jac Berrocal, Caroline K, Weekend, Pessimist, Carla dal Forno, Ossia et Jabu dont nous parlions plus haut, ou John T. Gast, encore lui : pas grand-chose à jeter dans le catalogue du label. On leur doit aussi, à mon sens, la plus belle réédition de la décennie, celle qui a eu le plus d’impact sur moi et a déterminé pas mal de choix (esthétiques ou autres) que j’ai pu faire par la suite. C’est la seule version en vinyle des Flaming Tunes de Gareth Williams (ancien membre de This Heat) & Mary Currie, chef d’œuvre oublié de 1985, remis en lumière par le label en 2012. L’idée de vivre sans connaître « Generous Moon » ou « Restless Mind » me paraît aujourd’hui grotesque. Enfin, pour revenir sur la compilation A short illness from which he never recovered, disons que l’on y croise David West, l’Australien aux milles projets, quelques rescapés des Field Mice, Jam Money, Carla dal Forno et tout un tas de trucs inconnus, et que si la tonalité est crépusculaire, elle est aussi curieusement stimulante.

BOBBY WOULD – « LUNA »

Là, je réalise que je n’ai pas trop mis de trucs à guitare (à part le mix de Sundae, mais ça compte pas vraiment). Mon problème ici est que le meilleur disque de trucs à guitare sorti cette année est selon moi la double compilation de singles des Television Personalities, alors que j’ai choisi de me consacrer aux productions récentes. Je vais donc me tourner vers l’album Baby de Bobby Would, et plus précisément sa piste 9, la déchirante ballade (non, vraiment déchirante, le terme n’est pas employé à la légère) « Luna ». Un pied chez les TVPs, l’autre chez Flying Nun : pas très 2019, tout ça. De toute façon, c’était soi ça, soit « Ångrar Inget » de Monokultur, des Suédois qui m’ont chauffé de ouf avec cette espèce d’hybride entre les Marine Girls et « Take My Breath Away » . On repassera donc là aussi en matière de contemporanéité. Mais pas de panique, 2019 arrive in a nutshell avec la dernière entrée de notre inventaire intime.

KEKRA – « VRAI-ALITÉ (BONUS TRACK) »

Aisément la pièce musicale la plus écoutée cette année dans ma petite Batcave perso, mais aussi dans le métro, en voiture, en bossant, en vacances, partout et tout le temps. Lyrics folles, flow T-1000 épousant chaque faille comme chaque saillie du beat, à la fois pupute et parfait, produit par Kore… Tout est à sa place dans cette concrétion de mélancolies urbaines, si ce n’est peut-être le featuring de Niska, légèrement hors sujet, présent sur la version originale. C’est pourquoi je lui préfère ce bonus track, fort d’un idéal couplet supplémentaire de Kekra (« Commence pas à faire mal, frère, on a dit qu’on f’sait moit’ moit’ », là, moi, c’est frissons direct à chaque fois). L’album Vréalité, un peu pris de haut, me semble-t-il, à sa sortie en juin dernier, est d’ailleurs super cool dans son intégralité. Je pense par exemple à « Doré (Interlude) », un titre auquel je vais emprunter ma conclusion, alors que s’achève dehors une journée de grève générale. « J’veux tous les voir tomber avant la cendre de mon doré, yah ».