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Uncut Gems : Daniel Lopatin a enfin trouvé quelqu’un à qui parler

Daniel Lopatin Uncut Gems [OST]
Warp, 2019
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Musique Journal -   Uncut Gems : Daniel Lopatin a enfin trouvé quelqu’un à qui parler
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J’ai vraiment, mais alors vraiment totalement adoré Uncut Gems, que j’ai eu la chance de voir en salles pour une projection presse, ça m’a fait littéralement décoller de mon siège, ni plus ni moins. Mais je ne sais pas si je vais l’aimer autant quand je le rematerai sur Netflix et sur petit écran demain, puisque mes élans cinématographiques sont le plus souvent très inconstants : je suis ébloui par certaines choses pendant le visionnage, sauf qu’en général après je n’y pense plus trop. Quel spectateur ingrat suis-je, alors que c’est si difficile de fabriquer un putain de film, tout est galère, à chaque étape, et moi je suis là, à faire le mariole pendant que je regarde, oh mais dis donc quel chef-d’œuvre, quelle sensibilité, le cinéma change la vie, bravo !, pour très vite passer à complètement autre chose et de ne plus jamais y songer sauf pour dire, quand on m’en reparle trois mois plus tard, que « j’ai trop kiffé », tout en m’apercevant en secret que je n’ai plus le moindre souvenir de ce soi disant chef-d’œuvre. Quelle misère, mes ami.e.s !

Pour Uncut Gems, en termes de boulot, je crois que les frères Safdie ont commencé à bosser dessus il y a sept ou huit ans, j’admire cette persévérance et l’essentiel est qu’elle a payé. Et surtout, si ça leur avait pris moins de temps, ils n’auraient peut-être pas fait Good Time en attendant et n’auraient du coup peut-être pas rencontré Daniel Lopatin, qui en avait déjà signé la B.O. Celle-ci ne m’avait d’ailleurs pas plus ambiancé que ça (en revanche j’avais plutôt bien aimé le film), je l’avais jugée un peu timide vu le potentiel de Lopatin et je n’avais ensuite pas eu envie de l’écouter toute seule sans l’image. Avec Uncut Gems, le barbu post-structuraliste et post-vaporwave s’est lâché mille fois plus, même si bien sûr (et heureusement) le résultat sonne mieux dans le film qu’écouté isolément – on peut même dire que ça peut parfois être frustrant de l’écouter isolément, mais ça arrive souvent avec les OST. Ça n’empêche qu’à ce jour, c’est un album que j’ai plus écouté que tous les disques d’Oneohtrix Point Never réunis. Non que je puisse prouver sur pièces qu’il est meilleur que tout ce qui a précédé dans la discographie de Lopatin, mais j’ai l’impression que ce boulot conjoint avec les Safdie fait paraître sa musique beaucoup moins seule que sur ses projets “solo”. Son langage a trouvé dans leurs images un autre locuteur, lui qui dès ses débuts était alimenté par des imaginaires visuels très forts, très précis – il avait même, on le rappelle, travaillé avec l’artiste et réalisateur Jon Rafman pour le clip de “Sticky Drama” en 2015 – mais qui attendait peut-être, finalement, de s’accoupler, en chair plus qu’en esprit, avec ces couleurs et ces formes pour prendre son envol définitif. Je suppute, je spécule, je n’ai pas eu le loisir de lire les interviews qu’il a données sur le sujet, c’est donc une hypothèse peut-être débile.

Ce que je suis sûr d’avoir constaté, en revanche, c’est que la musique d’Uncut Gems fusionne et dialogue avec les autres pistes son avec une intensité que j’ai rarement entendue dans la production cinématographique récente. Je parle de ces productions récentes où les synthés, notamment, sont toujours plus ou moins en train de commenter ou de surplomber les images, de les napper, en fait, avec leurs grands airs hautains de merde, comme s’ils se sentaient obligés de nous indiquer quel genre d’émotions on devrait avoir – ce qui, signalons-le, est un vrai constat d’échec formulé main dans la main par les réals et les compositeurs.rices. Alors que ce qui est saisissant quand on écoute le score de Lopatin sans les images, c’est que les ambiances qui s’en dégagent sont en général très éloignées du rythme HYPER STRESSANT du film, qui est un putain de tunnel d’anxiété et d’impuissance, là où la B.O. va de la sérénité à la tendresse en passant par la bonhomie ou la majesté (je pense surtout “The Ballad of Howie Bling”, longue ouverture qui en met plein la vue au sens propre : dans ma tête a ressurgi tout le début du film lorsque je l’ai réécouté pour la première fois), ou encore par une tiède mélancolie qui rappelle certains des terrains habituels de Lopatin. Certes, il y a quelques passages plus âpres, comme “School Play”, mais ils ne font jamais dans l’illustratif pénible, ni ne vous prennent par la main pour légender ce qu’on voit à l’écran, au cas où vous n’auriez pas compris que c’est un thriller proprement haletant – l’expression ici est d’ailleurs 100% justifiée, je pense que j’ai haleté pour de vrai dans la salle en le voyant.

Esthétiquement parlant, je ne suis pas sûr que ce soit très parlant de décrire ce qu’on entend dans cette bande originale. On peut en revanche se demander quelle est l’approche de Lopatin, que l’on sait extrêmement cultivé et connaisseur, lorsqu’il compose une plage à la Vangelis, ou à la Sakamoto, ou à la Miami Vice (je dis ça à moitié au pif, il y a sûrement des références plus précises). Il est trop avancé dans sa carrière et sûrement trop doué pour juste faire un hommage mignon, mais en même temps il fait une musique fonctionnelle et ne peut donc pas se placer sur le devant de la scène comme s’il sortait son nouvel album et qu’il allait le jouer en live. Ça donne du coup cet équilibre très excitant du pur et de l’impur, du premier et du secondaire. Et alors même que l’on dirait sa musique plus épanouie que jamais d’avoir trouvé someone special à qui parler dans le cinéma des Safdie, Lopatin en tant qu’artiste semble néanmoins occuper, grâce à ce job entre deux aires, l’interzone silencieuse qu’il tentait de faire surgir depuis ses débuts en puisant sa matière dans l’indistinct, le générique, et somme toute dans ce cliché utile et zen du semi-intentionnel en art.

Allez mater Uncut Gems demain à 9h01 c’est le meilleur film de l’année ! Et puis bravo à Nico Bedos pour ses onze nominations aux César, c’est tellement mérité !

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