Quotidien de recommandation musicale

Bientôt dix ans sans Aaron Carl

AARON-CARL Detrevolution
Wallshaker, 2005
Aaron-Carl Uncloseted
Wallshaker Music, 2002
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Musique Journal -   Bientôt dix ans sans Aaron Carl
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Musique Journal -   Bientôt dix ans sans Aaron Carl
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Il a déjà été question d’Aaron Carl ici voici quelques mois, et on a déjà regretté la disparition prématurée en 2010 de ce chanteur-producteur aussi talentueux qu’attachant. C’était un artiste assez à part dans la scène de Detroit, sans être non plus une figure marginale, puisqu’il y était très aimé et qu’il a sorti des maxis entre autres sur UR, Soul City ou Metroplex. Mais il se trouve qu’il était gay dans un milieu plutôt hétéro (voire très hétéro), et qu’il cultivait une esthétique versatile et polygenres dans une ville caractérisée (du moins vue de l’extérieur) soit par la techno, soit par la house « mystique » à la KDJ ou Theo Parrish. Ce qui explique que son nom n’ait pas été si souvent cité que ça par la presse et le milieu électronique dans son ensemble. Sans compter qu’en outre, certains de ses morceaux les plus connus relevaient de la ghettotech, ce qui rendait la perception de son travail encore moins évidente, vu l’image très machiste et misogyne du genre, même s’il s’attachait à la retourner avec fierceness.

En somme, Aaron n’a pas choisi la voie la plus facile et c’est justement pour cette raison que sa discographie mérite d’être explorée et pleinement appréciée, presque hors de toute lecture « biogéographique ». Et à vrai dire, après avoir donc passé un certain temps à fouiller l’œuvre du défunt, j’y ai trouvé une dimension presque outsider. Dans sa prod d’abord, c’est-à-dire dans cette façon de ne pas trop se plonger dans le sound design pour se concentrer sur l’émotion pure et sur la clarté des structures et du sentiment. Et puis il y a aussi, voire surtout, ses paroles, qui parlent essentiellement de ses tourments, à la façon d’un journal intime parfois impudique, où il s’exprime sans filtre et règle parfois ses comptes avec d’anciens amants et d’éventuels haters. La voix d’Aaron est addictive parce qu’il chante un peu comme on s’imagine qu’il parle, près du micro. Il n’est pas du tout de l’école des performeurs gospelisants comme la plupart des vocalistes de la house américaine, c’est vraiment l’anti-Byron Stingily (que j’adore néanmoins, ne vous méprenez pas). Ses textes ne recourent pas tellement aux métaphores, le mec parle cash, raconte ses histoires de premières fois et de coming out sans faire de salamalecks.

Sur ces deux albums, Aaron offre donc un assortiment de morceaux et de styles produits avec un son pas exactement amateur, mais en tout cas pas très « auteur », qui parfois semble abuser des presets au point de sonner générique, mais que sa personnalité transcende la plupart du temps en quelques secondes. Outre les morceaux purement house qui dominent le tracklisting, le producteur donne aussi, au choix, dans une sorte d’electroclash qui rappelle un peu le Felix Da Housecat deuxième période, ou dans une surprenante mixture rap/R&B, ou encore dans la drum & bass et, donc, dans la ghettotech funky de Detroit. Le mec faisait ce qu’il voulait, il était antipuriste sans le revendiquer particulièrement et tenait surtout à incarner le plus explicitement possible ce qu’il avait à dire.

Des deux disques ici présents, Detrevolution (dont vous connaissez peut-être déjà le mini hit « 21 Positions ») est sans doute le plus abouti, le mieux construit. Mais Uncloseted (dont le tube est ici « Homoerotic ») a pourtant pour lui un charme lo-fi que je ne saurais comparer à rien de précis si ce n’est à un Prince qui ne serait pas devenu star et aurait signé un peu par accident sur No Limit. C’est vachement intéressant de voir à quel point ce disque est « ratchet » par rapport à l’idée très noble que les Européens pouvaient se faire de la musique de Detroit. Et puis vers la fin du disque arrive un track qui s’appelle « The Boot » et qui montre que Aaron sait aussi composer des splendeurs deep pour connaisseurs mais qu’il n’a pas non plus envie de ne leur parler qu’à eux. Il enchaîne avec un morceau R&B chuchoté qui aurait pu passer sur un disque de TLC ou une mixtape de DJ Abdel, avant de remettre une couche de deepness pour terminer sur « Sky », qu’il prend quand même soin d’orner de quelques arabesques de flûte hyper campy. Quel génie.

Sur Detrevolution, Aaron semble comme je le disais un peu plus soucieux de mieux construire son propos. Il démarre housey, mais toujours avec ce sens de la perturbation over-the-top : ainsi, « Liberation (Free) » place dès son ouverture un motif de guitare électrique qui reprend carrément les Quatre saisons de Vivaldi (enfin je crois, corrigez-moi si je me trompe). Aaron part ensuite vers des choses electrohouse plus musclées, n’a pas peur de l’autotune, place trois instrus ghettotech, refait le coup du R&B et pose même un beat jungle sur une punchline queer. J’ai beau chercher, je ne vois pas qui d’autre que lui dans la scène de Detroit, et plus largement dans la scène techno/house de cette époque, a pu se lâcher avec autant de talent et d’attitude. Eric D. Clark peut-être ?

Il faut aussi préciser que plusieurs pistes sont mixées les unes avec les autres (mais pas toutes les pistes, ce qui évacue l’idée relou d’album-voyage qui doit s’écouter de A à Z et gnagnagna). C’est un disque avec ses défauts géniaux, ses imperfections qui le rendent si unique, et qu’on écoute finalement plus comme une sorte de mixtape de rap régional que comme le LP d’un grand monsieur de la house. Pourtant Aaron était bel et bien un artiste crucial à Detroit, où tout le monde le connaissait et le respectait, à commencer par l’un des rois de la ville, Mad Mike. Il était une figure queer par son discours mais aussi par son insouciance radicale, par sa façon capricieuse et oublieuse des conventions de concevoir sa musique. On célébrera sa mémoire pour le dixième anniversaire de sa mort le 30 septembre 2020, mais d’ici là on peut surtout écouter et réécouter ces deux disques pleins de caractère, de chaleur et d’espoir. Mais aussi se passer ou se repasser ses tubes et ses deep cuts, qu’il s’agisse de « Down », « Crucified », du dévastateur « Wallshaker », ou d’autres titres comme ceux sélectionnés par Shanti Celeste dans cette sympathique playlist. Je vous souhaite un très bon weekend.

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