Quotidien de recommandation musicale

Ambient pour vies confinées

Various Ambient 4 : Isolationism
Virgin Ambient Series, 1994
Écouter
YouTube
Musique Journal -   Ambient pour vies confinées
Chargement…

J’ai déjà évoqué plusieurs fois ici Isolationism en parlant d’autres disques d’ambient austère et aujourd’hui je « profite » de l’imminent shutdown pour lui consacrer un article. Évidemment, vous avez peut-être envie d’écouter des choses pas trop anxiogènes, mais en l’occurrence, les plages sélectionnées sur les deux CD de cette compilation sont moins angoissantes qu’elles n’en ont l’air. Elles invitent surtout à la méditation face à soi-même, face à sa propre solitude existentielle et sociale, virus ou pas. Ça ne va rien arranger à la situation mais ça pourra peut-être, qui sait, nous donner un peu plus de courage, de calme et de lucidité.

Le tracklisting d’Isolationism réunit quelques artistes déjà chevronnés en 1994 (les Britanniques AMM, Zoviet France, O’Rang – ex-Talk Talk–, Main – ex-Loop –, David Toop et Max Eastley, les Japonais KK Null et Keiji Haino avec son projet Nijumu, l’Américain Raoul Bjorkenheim, l’Australien Paul Schütze) aux côtés de musiciens à la discographie encore assez réduite à l’époque : Aphex Twin, Seefeel, Techno Animal, Scorn, Disco Inferno, Jim O’Rourke, Labradford, etc. Esthétiquement, ce qu’on entend appartient à cette interzone entre le rock hors format et l’électronique hors dancefloor, ce qui donne donc une sélection à même de nous plonger dans une contemplation de notre propre vide, de notre propre néant. Malgré la relative diversité des registres, l’ensemble s’écoute d’une traite, presque comme une mixtape, pourquoi pas au casque, mais ça fonctionne aussi sur des enceintes dans votre chambre ou votre salon.

À sa sortie, Isolationism voulait marquer un tournant dans l’histoire de l’ambient. Dans ses notes de pochette en forme de manifeste, Kevin Martin (membre de GOD, Techno Animal, The Bug ou Ice) déclare son hostilité au retour de l’ambient sous une forme exclusivement chillout et escapiste. Pour lui et pour les gens qu’il invite sur cette compile, l’ambient doit désormais se tourner vers l’intériorité, se replier d’une société devenue totalement administrée, totalement contrôlée par les technologies (un discours déjà répandu dans les années 90 parmi les sphères les plus pessimistes de la pensée cyber). Là où le « new ambient » gentillet suggère la fuite de la réalité et l’évitement de l’anxiété, l’ambient isolationniste encourage « la confrontation avec soi-même ». Il doit produire la « soundtrack insulaire d’un monde publiquement exposé et exploité ». Il lui faut se connecter à la vie en retraite – à la vie confinée, pourrait-on dire aujourd’hui. C’est un disque qui n’est donc pas franchement, voire pas du tout « plaisant » à écouter, mais qui par sa façon de résister au contrôle et d’interroger l’intolérabilité de notre situation, de notre rapport à l’extérieur, déploie une force et une beauté extrêmement singulières.

Au passage, si vous avez besoin d’écouter de longues playlists qui ne sont pas générées par les algos de vos plateformes, je vous recommande d’aller explorer les autres compilations et anthologies de la série Ambient de Virgin. C’est une collection qui, je crois, n’avait pas été très bien distribuée en France mais qui, lorsqu’on l’écoute aujourd’hui, est sans aucun doute fondatrice de la culture de la playlist curatée et de la mixtape avec D.A. ultra soignée qui s’est développée un peu partout depuis une quinzaine d’années. David Toop en était le principal artisan, mais Kevin Martin en a donc aussi réalisé quelques volumes. Il y a les premiers volets « strictement » ambient, qui m’ont notamment fait découvrir Quine et Maher – je viens juste de m’en souvenir, à vrai dire –, mais aussi une compile au titre tout aussi circonstancié qu’Isolationism : Macro Dub Infection. On trouve également des sorties (qui s’éloignent ensuite de l’ambient tout en restant totalement cohérents avec l’approche de David Toop) consacrées à l’electrofunk, ou au Penguin Café Orchestra, ainsi qu’à la soul, au post-rock ou au jazz, mêlant à chaque fois titres actuels et choses anciennes ressorties du catalogue Virgin. Voilà, si jamais vous cherchiez des choses à écouter, je pense qu’avec tout ça vous aurez de quoi tenir un petit moment. Bon courage et bon confinement à toutes et à tous.