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Linda Di Franco, chanteuse malgré elle au destin baléarique

LINDA DI FRANCO "TV Scene" / "My Boss"
WEA, 1985
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Musique Journal -   Linda Di Franco, chanteuse malgré elle au destin baléarique
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J’ai découvert les chansons de Linda Di Franco il y a quelques mois au au hasard d’une recherche erronée. Depuis je les écoute en boucle : c’est de la la sophistipop qui suggère la langueur et l’été, produite par Don Was. Ça peut sonner comme un boulot de faiseurs voire de poseurs, sauf qu’il se passe un truc – un petit truc, certes, comme une ombre qui passe ou une couleur indéfinissable qui se reflète un court instant, mais un truc quand même. Ses deux tubes, « TV Scene » et « My Boss », sont d’excellents exemples de ce que la pop post-moderne et « assise » des années 80 pouvait produire de plus attirant. Les mélodies et les arrangements ressemblent à des choses déjà jouées et entendues mille fois, des clichés au charme fatigué, et la voix de Linda Di Franco est moins celle d’une chanteuse que celle d’une crooneuse, comme elle le dira elle-même. Il plane dans ces morceaux l’impression très palpable qu’ils ne sont pas importants, qu’ils sont juste là pour occuper l’espace provisoirement, ou servir de prétexte à un autre projet : on peut même les prendre pour des « chansons témoins » et on aura raison, comme on le verra plus bas. En tout cas, la magie de tout ça c’est que le statut secondaire de ces compositions les rend belles et intrigantes : à force d’être en retrait, elles s’insinuent malgré elles dans le cerveau. C’est de la musique dont la presque vacuité réussit, probablement grâce à l’attention flottante de ses auditeurs, à fabriquer un mirage qu’on veut voir se dessiner encore et encore. Un mirage qui ne s’use pas vraiment, ou du moins pas de la même façon d’une chanson plus mobilisante, plus riche en événements. Je parle d’attention flottante des auditeurs car « TV Scene » est par la suite devenue un petit classique baléarique, et lorsqu’on connaît cette information on peut en effet deviner le gros potentiel after de cette rengaine envapée.

Au-delà de ces deux singles, Linda Di Franco avait enregistré en 1986 tout un album, Rise of the Heart, qui n’est pas sur les plateformes et dont ne se dégage pas tout à fait la même aura, mais qui vaut quand même le coup si vous le trouvez quelque part. Ce qui est encore plus intéressant, chez cette Italienne, c’est l’histoire qui l’a amenée à sortir ce disque, et qui mériterait limite un petit biopic. Elle la raconte elle-même dans une longue interview pour RBMA publiée en 2017, mais je vais me permettre de vous la résumer ici. Autour de la fin des années 70, début 80, Linda Di Franco est une jeune Turinoise totalement fanatique de David Bowie. Elle fait un pèlerinage à Londres pour aller voir la maison où il est né, et vit quelques mois dans la capitale britannique, s’imprégnant de la culture musicale de l’époque, la new-wave, Japan, Siouxsie, etc. Elle se débrouille aussi pour servir de guide à la troupe du mime Lindsay Kemp (l’une des influences majeures du Bowie « en formation ») lorsque celle-ci vient se produire en Italie, et va même proposer ses services de traductrice à Brian Eno lorsqu’il passe donner une conférence à Bologne. Elle se passionne tout particulièrement pour l’univers visuel de Bowie et pour l’image en général, et se dit qu’elle devrait essayer de réaliser des choses. De son séjour à Londres, elle a rapporté des VHS de clips qu’elle a enregistrés en matant la télé, et connaît sur le bout des doigts les groupes locaux en vogue. On lui suggère alors de faire une émission de radio consacrée à cette tendance, sur une station turinoise, Radio Flash. Elle rencontre le directeur, Francesco Carboncini, dont elle tombe instantanément amoureuse : « Il ressemblait à un ange, avec ses cheveux bouclés et ses yeux bleus, sa voix douce. J’ai eu le coup de foudre la seconde où je suis entrée dans son bureau ». Et c’est réciproque. 

Devenue ainsi animatrice, elle en profite aussi pour passer des disques dans un club lié à la station, The Big Club, situé dans une ancienne salle de cinéma. Le grand écran est resté là et Linda décide d’y projeter des montages de ses VHS : les clubbeurs apprécient beaucoup et la jeune femme gagne assez de confiance en elle pour se décider à passer derrière la caméra et tourner un clip. Seulement, elle n’a pas de chanson à clipper ! Alors elle se met à en écrire une, exprès pour l’occasion, qu’elle enregistre avec des amis musiciens. Le titre s’appelle « Stage » et ne sortira pas, mais va lui servir de bande démo pour aller démarcher les maisons de disques londoniennes en tant que réal. Elle retourne donc en Angleterre et trouve un manager qui parvient à la faire rencontrer des gens chez Warner. Mais là encore, la problématique est la même : si elle veut tourner des clips, il lui faut des chansons. Et cette démo qu’elle a faite n’étant pas si mal, on l’encourage à écrire d’autres titres. Linda se retrouve donc contrainte à fournir du matériel audio pour être assurée de pouvoir concevoir son propre matériel vidéo. Et cette fois-ci, on ne lui demande pas juste un morceau, mais de quoi remplir tout un album que WEA voudrait commercialiser. Elle s’exécute donc sans trop se prendre le chou et quand on lui pose la question de savoir par qui elle voudrait être produite, elle donne en rêvant les noms de Nile Rodgers et de Don Was. Ce dernier va être recruté par Warner pour concevoir le disque avec Linda, à la grande surprise de cette dernière, qui commence à trouver la situation de plus en plus absurde et irréelle. Elle part à Detroit bosser en studio avec Was et son équipe, qu’elle laisse décider de la direction artistique du projet puisqu’elle ne songe toujours qu’à la réalisation de ses vidéoclips. Elle en tourne finalement deux, « TV Scene » et « My Boss ». Dans le premier, baigné de blanc, on la voit enrubannée de draps qui parfois semblent l’étouffer, ou carrément ligotée dans des cordes immaculées – il ne sera d’ailleurs pas diffusé sur la télé anglaise. Dans le second, il est question de son histoire d’amour avec son patron, Francesco Carboncini, le directeur de Radio Flash – ce sera d’ailleurs le sujet de la plupart des paroles de Rise of the Heart. On la voit en train de passer des disques à la radio, puis embrassant Carboncini, ou encore assise en face lui, à son bureau : c’est forcément un peu spécial de se dire que cette troublante jeune femme aux yeux vert-jaune a décidé d’elle-même d’écrire une chanson sur le patron dont elle est éperdument amoureuse, puis de tourner un clip mettant en scène cette relation visiblement pas simple, et possiblement marquée par l’abandon et/ou la soumission. La Boétie et Sade auraient adoré ! Peu après la publication du LP, elle passera toujours plus de temps à l’étranger et pendant ce temps-là ce gros faible de Francesco se remettra avec son ex : « Je n’ai jamais bien compris ce qui s’était passé, encore aujourd’hui », avoue Di Franco. Pour se consoler de ce chagrin d’amour, elle mettra fin à sa carrière accidentelle de chanteuse et partira tenter sa chance dans le cinéma à Hollywood. Une fois installée à L.A., elle n’échappera pourtant pas, comme elle le raconte, à l’univers audio puisqu’elle fera essentiellement du montage son et non de la réalisation. Elle œuvrera notamment sur Wedding Crashers, StarTrek First Contact ou Bruce Tout Puissant. En 2019, elle finira par réaliser un long métrage qui s’appelle Interference, un polar avec des acteurs pas très A-list mais que j’ai quand même bien envie de regarder. 

Le succès de « TV Scene » dans les afters d’Ibiza dans les années 90 a beaucoup étonné Linda, qui ne suivait plus du tout l’actualité musicale lorsqu’on lui a demandé les pistes séparées de la chanson pour en faire un edit. Mais il me semble que c’est un peu le principe du baléarisme que d’absorber des choses qui n’étaient pas censées être là. Et en ça, c’est même tout le parcours musical de Di Franco, chanteuse et starlette malgré elle, qui pourrait servir de parabole baléarique, de roman d’apprentissage sur les tours que parfois nous jouent la vie et les bellâtres haut placés d’Italie du Nord. On tient en tout cas à lui dire grazie mille pour ces deux irrésistibles tubes malgré eux.