Microdisney est ce qu’on peut appeler un groupe-fétiche, plutôt qu’un groupe-culte. Je veux dire que l’on associe en général le terme de groupe-culte à l’idée d’oubli, d’échec ou d’incompréhension, soient des choses qui ne collent pas exactement au parcours des deux fondateurs et leaders de cette formidable formation irlandaise (de Cork, pour être précis), le guitariste et compositeur Sean O’Hagan et le chanteur et parolier Cathal Coughlan, qui formeront respectivement par la suite deux groupes restés dans les mémoires du fan moyen d’indie 90s (les High Llamas et les Fatima Mansions), et que O’Hagan jouera aussi beaucoup avec le meilleur groupe du monde (Stereolab). Je parle donc plutôt de fétiche parce je trouve que leur musique, en particulier sur ce premier album, génère un attachement particulier, qu’elle diffuse une aura qui déstabilise à première vue mais dont on finit par ne plus se passer. Une aura qui rappelle à quel point la forme « indie » des premières années, celles juste après le tumulte post-punk, avait vocation à devenir une sorte de chanson britannico-irlandaise mais universelle, avec une esthétique sonore et littéraire certes délimitée mais déclinable de plein de façons différentes.
Dans le cas de Microdisney, donc, cette esthétique se décline par la combinaison suivante : compos ligne claire, subtiles, parfois ensoleillées (les Beach Boys étant, on le sait, la principale source d’inspiration de O’Hagan), voix de baryton dont on se demande parfois si Coughlan ne la surjoue pas un peu, pour donner une touche théâtrale sinon grotesque à son interprétation, textes fébriles et désabusés comme un étudiant en philo le lundi matin après un weekend de murge, ou sarcastiques et pince-sans-rire comme un bibliothécaire cocu un jeudi après-midi, et production peu spacieuse, pour ne pas dire irrespirable, notamment marquée par des sons de batterie froids, synthétiques, qui cognent et contrastent fort avec les arpèges et les chord changes méticuleusement confectionnés par Sean.
Cet alliage non dénué de brutalité tient la longueur sur l’ensemble de l’album et surtout s’apprécie de mieux en mieux à force d’écoutes répétées. Je vois dans cette âpreté du son une manière de contrecarrer l’effet rétro que pourrait suggérer la forme de base des chansons : c’est peut-être un écho de l’approche critique du post-punk dans lequel ont baigné Coughlan et O’Hagan. C’est un monolithe de production austère et têtu, qui rend toutes les chansons un peu pareilles, comme sur certains albums de Felt (voire sur tous les albums de Felt), ou disons que malgré leurs petites différences elles gardent toutes en tête le même objectif : une sorte de gravité du quotidien, sans pathos, sans ironie trop potache non plus, mais avec un espoir modeste de beauté et de justesse au bout du tunnel. Je trouve que c’est de la musique qui dit adieu aux illusions avec beaucoup de grâce et de droiture, ça m’impressionne et ça m’émeut, on sent que ce sont des types pas forcément très « bonne ambiance », mais qui savent ce qu’ils font et pourquoi ils le font, comme s’ils écrivaient un roman d’apprentissage qui sera lu dans les lycées irlandais par leurs petites frères et petites sœurs. Je n’ai jamais cessé d’adorer les Smiths (dont le producteur John Porter est d’ailleurs à l’œuvre sur ce premier LP de Microdisney, probablement parce que les deux groupes étaient signés chez Rough Trade) mais Morrissey a cette approche lyrique qui d’une certaine façon l’éloigne, quoique non sans grâce là aussi, de la réalité abrupte, de la journée qui se termine, de la médiocrité du langage qui reste toujours là, même quand on se tait – ce doit être son côté démiurge glam. Les chansons quasi identiques de Everybody’s Fantastic réussissent elles à rendre compte de qui se maintient là autour de nous, de cet air dont on sait qu’il faut « faire avec », qu’il ne se dissipera pas. Je sais que ce ne sont pas les seuls à avoir réussi ce truc dans la pop britannico-irlandaise de cette époque, mais ils le font avec un style qui me touche plus que les autres.
J’aurais pu parler, voire logiquement j’aurais même plutôt dû parler des albums suivants de Microdisney, puisqu’ils sonnent un peu plus hédonistes, moins marqués par la dureté de l’existence, pour le dire en un mot ils sont plus sophistipop, comme j’aime d’habitude. Mais j’ai fait le choix de m’orienter sur ce disque-bloc, où malgré tout une chanson annonce le futur destin plus chicos du groupe, c’est l’avant-dernière plage au titre très sympa, « Everybody’s Dead », avec rien de moins qu’une basse slappée égocentrique, des synthé limite beaux gosses et des licks de guitare qui se la racontent vite fait, mais le tout est tellement contredit par la voix de Coughlan et la mélancolie de O’Hagan que ça en devient superbe et flippant à la fois.
Evidemment le groupe s’est reformé, très récemment d’ailleurs, en 2018. C’est mignon puisque ce n’est pas tout à fait une reformation classique, dans la mesure où les deux Corcagiens avaient chacun refondé une famille dans leur coin. C’est un peu comme si des parents divorcés, avec chacun des nouveaux conjoints et des nouveaux enfants, se remettaient ensemble à l’approche de la soixantaine : il paraît que ça arrive dans la vraie vie, pourtant dans mon entourage je n’ai hélas pas encore eu la chance d’assister à ce type de retrouvailes, mais soyons patients, il me reste a priori pas mal de temps à vivre, et après tout il s’est passé presque trente ans entre ma première rencontre avec Microdisney et mon coup de foudre pour eux, dont je vous fais justement part aujourd’hui.