Entre automobile suédoise et fanfare belge, enfin un disque de caisse qui préfère prendre les petites routes !

Amber Meulenijzer Saab Fanfare
Edições Cn, 2023
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Musique Journal -   Entre automobile suédoise et fanfare belge, enfin un disque de caisse qui préfère prendre les petites routes !
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J’ai rencontré pour la première fois Amber Meulenijzer à la Brasserie Atlas, un vaste endroit d’art et de vie en bail précaire situé à Anderlecht (Bruxelles) – où elle habitait alors, et habite peut-être encore. Elle m’avait prêté sa chambre, partagée avec son ami Lukas, pour quelques nuits, alors que je réalisais en ces lieux une résidence, durant l’été 2021. En y réfléchissant bien, je crois que c’est avec sa voiture, une Saab 900 majestueuse surmontée d’une corolle de haut-parleurs à l’ancienne, que j’ai d’abord fait connaissance, quelques mois auparavant, dans le cadre d’un évènement de deux jours organisé autour d’un acousmonium, toujours dans cette ancienne brasserie ; et si je réfléchis vraiment à fond, je me dis que c’est peut-être là en fait, que je l’ai rencontrée elle, mais qu’importe.

Alors garé dans une salle de l’ancien et gigantesque complexe houblonnier, son véhicule diffusait des fréquences pures venant s’entrechoquer, dévoilant l’espace acoustiquement, l’habitant. C’est ce qu’elle nomme les saab sculptures : des situations où « la voiture, dans différents contextes, va questionner, transformer et embellir espaces privés et publics ». Une présence étrange et immobile, entre l’apparition mystique et K-2000, et une introduction engageante, dirons-nous.

Je n’ai pas beaucoup parlé avec Amber, mais ces échanges ont gravé dans mon esprit l’image d’une personne rayonnante à l’extrême, intrépide et malicieuse ; une impression encore accentuée par le duo qu’elle forme avec son camarade de vie et de création (qui avait par ailleurs, toujours sur ce même évènement, réalisé une installation-performance pas mal folle, basée sur un château gonflable et une chiée de flutiaux). Si je connais Amber, si je l’apprécie, c’est avant tout sonorement et musicalement. Ses différents travaux, qui lient presque toujours espace (architectural et/ou social) et son, font souvent intervenir sa chère automobile ; ceux-ci me touchent profondément, m’apparaissent comme des mises en acte pertinentes et pas du tout pompeuses d’une expérimentation joueuse et curieuse, avide d’explorer le monde sans pour autant considérer celui-ci comme une ressource passive. Amber, c’est le cosmos interagissant avec lui-même, une élégante sympoïèse.

On sent quand même que la copine entretient un lien privilégié avec son engin, que ce n’est pas avec n’importe quelle voiture qu’elle s’embarquerait dans ces aventures ; il y a un lien émotionnel, presque familial, entre les deux, comme entre un instrumentiste et son instrument. Son véhicule est très présent dans sa pratique, même si celle-ci ne se résume pas à cela. Il y a donc les saab sculptures sus-mentionnées, mais aussi 2girlsnamedsergio, un duo avec Lukas de Clerck (qui a par ailleurs une pratique musicale très classe, notamment sous le nom Bloedneus & de Snuitkever) ; paesaggimaginati (2021), errance collective, audiovisuelle et motorisée à travers la Sardaigne ; une composition pour écluses, buratinas, ittre (2022), ou encore mo(ve)ment (2023), mise en résonance de pièces vides, Alvin Lucier-style. Et puis cette saab fanfare, dispositif mouvementé et poignant qui a donné lieu à une cassette sur l’excellent label anversois Edições CN.

saab fanfare est une collaboration entre l’artiste belge et et des fanfares (éminemment importante la fanfare, chez nos voisins) d’une commune de l’Est du plat pays, Pelt, ayant pris place dans le cadre d’un festival d’art sonore, le OORtreders festival. Il s’agit d’une procession, mi-funéraire mi-bucolique, où la saab se déplace au ralenti, diffuse de longs bourdons de cuivres préalablement enregistrés, accompagnée par des musiciens improvisant dans la même tonalité, lentement et avec parcimonie ; ça déraille un peu des fois, et le coeur y est, tout le temps. Des gens s’agrègent, se joignent au fur et à mesure, spontanément, au cortège.

L’entre-deux que dessine ce disque-performance me captive totalement. Il y a quelque chose de très intime, dans cette musique qui prend son essor, se déploie au fur et à mesure : dans cette situation qui transforme et se transforme sans fracas. De fait, la pièce est double : la cassette présente ce qui a été joué sur les haut-parleurs, mais aussi l’enregistrement de la procession par Lukas, très gracieux et plein de vitalité. Tout cela vient se placer très justement entre la pièce musicale contemporaine canal historique et le field recording très simple, chargé en émotions. J’ai pensée aux deux Alvin, Curran et Lucier, à Phil Niblok, Charlemagne Palestine, La Monte Young ; à Luc Ferrari aussi des fois, étrangement. Il y a quelque chose du document ethnographique à la fois fictif et bien réel, nous informant d’un rituel en même temps que ce dernier prend forme, sans esbroufe ni mystification – ou peut-être que si justement, ce n’est que ça, du mythe, de la parade, un enchantement volontaire du monde ; je ne saurais dire, les deux me vont.

Ces longues notes tenues et ces improvisations (vers 15 minutes la citation de « nobody knows the trouble I’ve seen », trop bien), l’entremêlement des deux surtout, porte un côté angélique très émouvant. On dirait de la musique militaire ou protocolaire par moment, mais sans le décorum insupportable ou la rigueur d’un jeu le doigt sur la couture, et ça change vraiment tout. Juste cette forme très belge, la fanfare, qui peut parfois taper sur le système, on va pas se mentir, mais qui s’exprime ici dans une forme plus dépouillée, pleine de paresse et de douceur ; une forme désarmante et imparable, crépusculaire, même si tout est en tonalité majeure (il me semble). Les modulations, notamment de ce qui est diffusé sur les haut-parleurs, prennent beaucoup de force avec le temps long, s’affirment et me ramènent aussi à des choses familières qui me font toujours du bien – France ou Tanz Mein Herz, Yann Gourdon, La Nòvia, tout ça –, mais d’une manière vraiment différente, plus indécise peut-être. La rencontre est incongrue mais déborde d’une belle simplicité artisanale : on est ici dans l’expérience empirique revigorante et vitale, qui répond surement à beaucoup de questions artistiques et théoriques très complexes, mais met surtout en lumière un processus expérientielle (j’en appelle encore une fois à l’esprit de mon joker-totem John Dewey) ludique qui donne envie à l’auditeur de faire des trucs, simplement.

Coquetterie cocasse : c’est un disque avec une voiture dedans, mais qui fonctionne aussi très bien quand on l’écoute dans une voiture (roulant à allure modérée). La matière se construit et se transforme, comme le cortège avance. On se laisse emporter à la manière des grandes oeuvres américano-minimalistes, mais avec un petit swing naturaliste tranquille et coquin. Un système semble se dessiner, mais toujours joyeusement contrarié par de l’inattendu – des bruissements, du souffle, des pas, un semblant de voix même, l’aura d’une bagnole au ralenti. Et dans la simplicité de cette cérémonie, c’est la vie qui sonne, voilà tout.

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