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Dix ans de post-club (4/5)

LE1F Fly Zone
Greedhead / Camp & Street, 2013
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Musique Journal -   Dix ans de post-club (4/5)
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En janvier 2013 sortait Fly Zone de Le1f. Je me souviens avoir lu ce nom et ce titre sans trop y prêter attention, mais avoir tout de même cliqué sans trop en attendre. La surprise n’en fut que meilleure mais le projet passa complètement inaperçu, alors que quelques mois plus tard la presse internationale fera tout un baratin d’un disque assez similaire : Yeezus de Kanye West. Comme le blockbuster arty de Kanye, Fly Zone est aussi réussi qu’iconoclaste et avant-gardiste. Moitié rap, moitié musique de club, mi-futuriste, mi-rétro, titulaire d’une triple nationalité américaine, britannique et martienne. L’album est impossible à localiser et Internet vient de produire l’une de ses premières merveilles à la croisée des genres. Un ovni bientôt recouvert d’une étiquette, celle de queer rap, et dont les héritiers, de Jay Boogie à Cakes Da Killa en passant par Day Burger sont aujourd’hui nombreux.

Il faut par ailleurs noter que si Fly Zone sort trois mois après Cosmic Angel de Mykki Blanco, Le1f était là avant et ne fait surtout pas du Mykki Blanco. Alors qu’en 2012 ce dernier flirte encore avec le noise et le hardcore, Le1f sort son premier projet, Dark York. Le son semble sortir d’un Macbook en fin de vie mais tout est déjà là : Fly Zone est l’aboutissement des idées qui y sont contenues, avec une production plus propre. C’est une synthèse de ce qui se fait de plus excitant à l’époque dans les musiques électroniques. Pendant un peu plus de 40 minutes s’entremêlent crunk liquide, néo-grime, rap de Memphis, footwork, ballroom et trance, pour donner corps un album troublant, orgiaque et menaçant, telle une rave codéinée dans un sex dungeon. Square bass, claviers opaques, snares et kicks de 808 se croisent dans des couloirs au minimalisme high-tech, extatique et sirupeux.

Plus qu’un simple album de rappeur, Fly Zone est l’œuvre collective de toute une scène émergente : Dripin, LoL Gurlz, Nguzunguzu, Matrixxman, Helix, Strict Face.. On y donne corps à la club music 3.0 en train de se faire. Il en est l’un des premiers projets aboutis et, malgré la multiplicité des auteurs, brille autant par sa cohérence que par sa diversité : il s’apprécie comme le fruit mûr d’une série de collaborations pourtant spontanées. Il n’est pas le résultat d’un long travail de direction artistique mais le produit organique d’une communauté. Il capture l’énergie d’une scène arrivant à maturité.

Loin d’être un simple curateur, Le1f est aussi un intriguant vocaliste. La technique est simple, l’écriture aussi. La force de l’artiste se situe dans son attitude, suave et désinvolte, qui donne force et profondeur à un egotrip ouvertement gay. À grand renfort technologique, Le1f réinvente la pratique du crooning, tantôt hardcore, tantôt psychédélique. Sur « Psy Lock », sa voix fait l’objet d’un travail de post-production à la Aphex Twin. Elle se dédouble, se distord, puis s’évapore avant de fondre et de se recomposer. Sur « Autopilot », peut-être mon morceau favori, son chantonnement détaché résonne, flotte à la surface d’une masse gazeuse de basses fréquences.

Fly Zone est l’une des réalisations les plus précoces de l’esprit ghetto gothic défendu à l’époque par des artistes comme Total Freedom ou Venus X. Il est l’une des premières fleurs de cet underground postmoderne et queer qui s’épanouit alors en ligne, et que la décennie 2010, via des figures aussi différentes que Lil Uzi Vert ou Charli XcX, érigera en nouveau canon de la pop.