Quotidien de recommandation musicale

Carly Simon et la beauté des edits à infusion lente

Carly Simon "Why"
WEA, 1982
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Musique Journal -   Carly Simon et la beauté des edits à infusion lente
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Le morceau « Why » de Carly Simon m’a obsédé pendant des années sans que je m’en rende vraiment compte, d’autant plus que la chanteuse et moi n’étions pas partis sur de bonnes bases. Déjà, j’ai cru pendant longtemps que Carly Simon était la sœur de Paul Simon (alors qu’elle était en fait la fille de l’illustre Richard L. Simon, co-fondateur de la maison d’édition Simon & Schuster), erreur que j’attribue probablement à la lecture distraite d’une interview du chanteur des Country Teasers dans laquelle ce dernier s’épanchait sur une pochette d’album où l’on pouvait voir les « nénés de la sœur de Paul Simon à travers son chemisier » – pochette dont je n’ai jamais retrouvé la trace, pas plus que l’interview suscitée par ailleurs.

L’autre imbroglio a sans doute débuté quand on m’a mis « Why » sous le nez pour la première fois. À l’époque, je sortais avec une fille avec qui je ne partageais pas forcément beaucoup de goûts musicaux (il faudrait peut-être écrire là-dessus, à partir de quel moment les dissensions musicales deviennent problématiques en couple – ou peut-être pas en fait, après tout la vie n’est pas un bouquin de Nick Hornby), clignotant négatif qui a sans doute contribué à me barrer la route d’entrée de jeu. La porte d’entrée vers la musique de Carly Simon m’était d’autant plus condamnée que la copine en question me montrait un clip sur Youtube d’une qualité discutable, ce qui n’est pas toujours la meilleure manière pour découvrir la musique de quelqu’un. Et puis ça n’aide pas forcément quand l’artiste en question est dotée d’une mâchoire chevaline, que le refrain à coups de « la di da » est ânonné plus qu’incarné, et qu’il n’est pas fait mystère bien longtemps du pourquoi du comment elle se fait larguer dans la chanson : elle a l’air assez chiante, et en plus elle alpague les gens dans la rue, ça sent la meuf à problèmes à plein nez si vous voulez mon avis.  

Je n’ai pas honte d’exposer ici des explications purement hors-musique à mon aversion initiale pour « Why » de Carly Simon (et mon possible sexisme larvé), déjà parce que c’est comme ça que fonctionne la pop, mais surtout parce que ça va m’aider dans ce que je vais raconter juste après. On ne sait jamais trop pourquoi on tombe amoureux d’une chanson, ou pourquoi on la déteste de prime abord, ce qui revient à peu près au même. Ça tient à des forces qui nous dépassent, et de toute façon on n’arrive jamais à mettre le doigt dessus posément. Mais c’est précisément dans ces à-côtés (l’anecdote personnelle, la couleur du jean, les accointances politiques d’un artiste) que s’engouffrent pas mal de fans de pop d’hier et d’aujourd’hui – en tout cas ceux pourvus d’une connaissance théorique limitée et qui feraient tout pour ne pas avoir à dégoiser sur les tropes d’hexacordes dans l’œuvre de Josef Matthias Hauer car de toute façon ils en seraient bien incapables. Ce sont en général ces mêmes plumitifs qui se font un sacerdoce de ne pas théoriser sur la musique mais plutôt en dehors de la musique en croyant que c’est punk, qui se sont fait traumatiser en terminale L quand on leur a dit qu’il fallait trouver l’hémistiche dans les poèmes de Mallarmé, et qui en sont venus à la conclusion que toutes ces choses étaient précisément ce qui tuait la poésie. Dans la majeure partie des cas, ils en ont fait une sorte de principe de vie à la fois commode et paresseux par la suite, et normalement vous avez compris que je parlais un peu de moi ici.

Ces données qui nous échappent (on peut également parler de « contexte d’écoute », mais pas toujours) nous font souvent changer de bord à notre corps défendant ou non. L’amateur de musique étant une indécrottable girouette, il ne se repose pas vraiment sur l’exactitude des faits, mais plutôt sur des choses pas très avouables comme l’air du temps ou la couleur du ciel. Ce sont en tout cas toutes ces petites variables, que je ne saurais précisément nommer, qui m’ont fait redécouvrir « Why » quelques années plus tard, à la faveur d’un edit glané je ne sais plus trop où. Je n’avais jamais vraiment oublié l’original, et d’ailleurs j’avais dû le réentendre à plusieurs reprises sans y prêter attention plus que ça. Mais là, le morceau boiteux de mes souvenirs s’était transformé par miracle en morceau parfait. Tout ressortait, et c’est comme si sous le Rimmel 80’s et la mélasse variétoche se dessinaient désormais des contours instrumentaux nets et précis, qui semblaient œuvrer vers le même but tout en donnant l’impression de pouvoir tenir debout distinctement les uns des autres : une basse funk non-ostentatoire, une guitare claire au delay court mais à l’insistance certaine, moins de voix, une durée rallongée et une caisse claire plongée dans un bain de reverb lui-même rempli de decay. J’ai bien conscience que la manière dont on découvre un morceau joue énormément sur son appréciation, et que les disques que l’on joue à la mauvaise vitesse peuvent même parfois accoucher de sous-genres musicaux à part entière, mais cette fois le tempo était inchangé par rapport à celui de départ, et rien n’avait fondamentalement bougé. Tout semblait plutôt distendu que tordu, ce qui faisait ressortir à peu près tout, chaque instrument, chaque humeur. Je ne sais même plus comment j’ai mis la main sur cet edit, mais je me souviens que je me suis empressé de rechercher tout ce que je pouvais trouver sur le morceau autrefois honni dès que je l’ai entendu.

Ce qui est marrant, c’est que l’histoire de « Why » fonctionne également à retardement. Le morceau est d’abord paru en 1982 sur la bande-originale du film Soup For One, bide commercial qui m’a l’air assez inregardable vu de loin et dont la musique avait été confiée à Chic. C’est d’ailleurs Nile Rodgers et Bernard Edwards qui jouent respectivement de la guitare et de la basse sur « Why », et c’est sans doute pour ça que son impact ne se fait plus prégnant qu’au fil des écoutes. D’abord un relatif four (il a tout de même atteint la 14e place des charts en Angleterre mais s’est royalement vautré dans son pays d’origine), le morceau a connu par la suite une seconde vie, en 1989 pour être précis, lorsqu’il a été récupéré par les gobeurs d’ecstas de la Haçienda et s’est retrouvé relooké en hymne balearic de la tête aux pieds, tout ça pour devenir un emblème du second Summer of love et de tous les Occidentaux pétés qui faisaient des allers-retours le week-end à Ibiza. Comme tout ce qui a trait à cette époque, le morceau a donné lieu à tout un tas d’edits plus ou moins recommandables, que j’ai essayé d’écumer sur Soulseek par conscience professionnelle mais également pour remettre la main sur celui que j’avais entendu la première fois. Ça a été un échec.

Le plus proche de celui que j’avais découvert par hasard est sans doute l’œuvre d’un dénommé Project Tempo, auteur d’un « Why Not edit » tout en indolence étirée. Je me suis d’abord demandé si le nom du producteur n’était pas tout simplement celui d’un plug-in sur Logic, avant de me rendre compte que le dénommé Project Tempo existait bien, qu’il avait un compte Soundcloud, qu’il était spécialisé dans les edits de trucs boogie/soul/disco un peu faciles du genre Chi-Lites ou Tom Tom Club, et que par ailleurs ses propres morceaux étaient plutôt du genre abominables – sauf si la soupe compressée d’after-work est votre truc. Qu’importe, son edit languissant et trempé dans un bain d’acide de fin de journée de « Why » nous indique une chose : en pop, il y a une catégorie précise de morceaux qui donnent envie de vivre dedans mais également de faire de la musique avec. C’est le cas de « Why », mais également de toute la balearic house, dans tout ce que cette dilatation des pupilles et ce rallongement du plaisir donnent envie de vivre un été sans fin qu’on a l’impression d’avoir recherché toute sa vie alors même qu’il renvoie à une époque d’avant notre naissance – en tout cas en ce qui me concerne. C’est un sentiment étrange pour ce qui est de « Why », car tous ces éléments (langueur, montée-plateau permanente, rythme de croisière) étaient présents depuis le début, avant même que l’épithète balearic ne soit sortie du chapeau, en tout cas dans la version 12” jouée par Larry Levan au Paradise Garage au milieu des 80’s. Une version inchangée si l’on s’y penche un peu, pas encore entamée par toutes les nombreuses retouches qui ont suivi, et qui constitue en creux une belle définition de la pop nostalgique : ses plus beaux spécimens sont sans doute ceux qui convoquent des souvenirs qui n’ont jamais existé.