Quotidien de recommandation musicale

Avant Selena Gomez, il y a eu Selena tout court

SELENA Amor Prohibido
Capitol Latin, 1994
SELENA Dreaming of You
Capitol Latin, 1995
SELENA Y LOS DINOS Selena
Capitol Latin, 1989
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Musique Journal -   Avant Selena Gomez, il y a eu Selena tout court
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Jusqu’à la semaine dernière je n’avais jamais entendu parler de Selena Quintanilla, plus connue sous le mononyme de Selena. Cette chanteuse texane d’origine mexicaine était surnommée « la reine du tejano », du nom d’une tradition musicale « tex-mex » remontant au milieu du XIXe siècle. Ses disques avaient fait un tabac dans les années 80 et 90, David Byrne avait enregistré un titre avec elle, mais elle est hélas surtout restée dans les mémoires nord-américaines pour des raisons tragiques, puisqu’elle est morte assassinée en 1995 à l’âge de 23 ans. Je n’ai aucun souvenir d’avoir eu vent de cette affaire qui, visiblement, avait pourtant fait beaucoup de bruit outre-Atlantique, un an après l’arrestation rocambolesque d’O.J. Simpson : Madonna avait écrit à la famille, George W. Bush qui était alors gouverneur du Texas avait institué un Selena Day, Howard Stern avait comme souvent fait sa provoc minable, et le procès qui s’ensuivit fut très compliqué à mettre en place (je vais y revenir).

Mais avant d’ouvrir le volet « Faites entrer l’accusé » de cet article, il faut déjà parler de la musique tejano dont Selena était donc la « Queen ». « Tejano », si j’ai bien compris, c’est le nom spécifique donné aux Hispaniques du Texas et plus précisément aux Hispaniques texans descendants de colons espagnols, mais parfois aussi de colons allemands, polonais ou tchèques progressivement « hispanisés » (je ne connais rien à l’histoire du peuplement du sud du Texas et de la révolution mexicaine mais ça m’a l’air hyper intéressant, j’ai ainsi appris qu’avant d’être un État le Texas avait été une république indépendante). La musique tejano intègre donc des éléments d’Europe centrale, comme l’accordéon, à ses bases mexico-américaines, et d’après ce que j’ai pu écouter en vitesse, ça donne donc une énergie hybride, voisine du « Bo Diddley beat », entre une sorte de polka et des arrangements lyriques avec pas mal de cuivres. Le genre a perduré tranquillement jusqu’à ce qu’il explose commercialement dans les années 80, dans une déclinaison synthétique et variété, grâce à différents artistes, dont Selena, enfant-star qui au départ chantait avec ses frères et sœurs sous le nom Selena y Los Dinos. Son père Abraham Quintanilla Jr., restaurateur frappé par la récession, était devenu son manager dans l’espoir de faire de sa fille, dotée d’une voix exceptionnelle, une véritable star.

Je vais être transparent : tout ne m’a pas plu dans la discographie de Selena, loin de là. C’est de la musique d’inspiration folklorique mais surtout commerciale, standardisée, prévisible, tout ce que vous voulez, qui rappelle souvent les chansons des « Roumains du métro » – lesquels sont d’ailleurs, on le sait, moins des « Roumains » que des Roms, mais bref, tenons-nous en aujourd’hui au Sud texan, si vous le permettez. Je dirais même qu’avec le passage du temps, c’est une musique tellement conçue pour être consommée tout de suite qu’elle n’est finalement pas censée être écoutée aujourd’hui, surtout sous forme d’albums et en passant en revue, comme je le fais, chaque plage avec mon oreille analytique limite hors-sujet. Mais il y a tout de même des morceaux que j’aime beaucoup sur les trois albums que j’ai choisis. Son plus gros tube est « Amor Prohibido », bijou mid-tempo aux textes faciles à comprendre même si vous n’avez jamais osé aller plus loin que « notions d’espagnol » sous la rubrique langues de votre CV. Ce hit est extrait de son avant-dernier album, qui porte le même titre que le single, le dernier à sortir de son vivant – Dreamings of You, sorti de façon posthume quelques mois après sa mort, était par ailleurs le premier à proposer des chansons en anglais, et avec une prod un peu plus adaptée au public pop/R&B non-hispanique, et sur lequel il y a de très bons trucs dans une veine cheesy, tendre et irréaliste. Bon, voilà pour la musique, et puisque vous l’attendez toutes et tous, voici maintenant le récit de la tragédie qui a vu Selena disparaître le 31 mars 1995. Comment cette jeune femme a-t-elle pu se faire assassiner, par qui, et surtout pourquoi ?

On l’a dit plus haut, Selena Quintanilla commencé sa carrière de chanteuse de tejano alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Elle a enregistré ses premiers disques à l’âge de 10 ans et cinq ans plus tard était une star incontournable de son genre musical. Il faut savoir que le tejano était jusqu’alors un style très masculin et qu’elle a longtemps été critiquée voire blacklistée par la scène, au Texas comme au Mexique. Ce qui ne l’a pourtant pas empêchée d’être en rotation lourde sur les radios latines, de tourner sans arrêt et d’avoir un fan-club officiel. Un fan-club fondé et dirigé depuis 1991 par une certaine Yolanda Saldivar…

Yolanda Saldivar est, au début des années 90, une infirmière trentenaire et célibataire qui travaille dans un centre de soins palliatifs. Elle aussi texane d’origine mexicaine, elle vit à San Antonio et écoute surtout de la country. Mais de temps en temps elle ne crache pas sur les artistes tejano, notamment Shelly Lares, concurrente directe de Selena, qui chaque année l’empêche de gagner le Tejano Award de la meilleure artiste féminine. Yolanda n’aime donc pas trop Selena… jusqu’à ce jour de 1991 où sa nièce l’emmène voir un concert de la jeune prodige. L’infirmière est aussitôt fascinée, une fascination qui tourne vite à l’obsession et qui la pousse à vouloir monter un fan-club en son honneur. Elle contacte maintes fois son père Abraham, qui au bout de quinze messages sur son répondeur finit par accepter l’idée et lui laisse carte blanche pour recruter les adhérents et gérer les affaires courantes. Dévote, Yolanda travaille d’arrache-pied et génère du business en convaincant des milliers de fans de verser 22 dollars en échange de goodies exclusifs. Elle quite son emploi d’infirmière pour se consacrer à plein-temps à ses nouvelles fonctions, alors même qu’elle gagne moins d’argent.

En janvier 1994, le succès de Selena est tel que la famille décide de lancer une ligne de vêtements, Selena Etc. Deux boutiques ouvrent au sud-est du Texas, l’une à San Antonio, l’autre à Corpus Christi, la ville où elle a grandi. Et comme Yolanda a fait un très beau boulot avec le fan-club, on lui confie logiquement la direction des boutiques. Abraham, Selena, son mari Chris Perez et l’ensemble de l’entourage de la star sont confiants : cette infirmière reconvertie servira admirablement la nouvelle branche de l’entreprise. Et de fait, elle s’en sort si bien qu’en octobre, elle signe même un contrat de registered agent avec Selena, qui lui donne mandat pour signer les chèques et effectuer les opérations bancaires.

Mais au bout de quelques mois, des rumeurs remontent des boutiques : Yolanda serait odieuse avec les vendeurs et les manutentionnaires, ne paierait pas les fournisseurs, détériorerait certaines pièces qu’elle n’aime pas, ne supporterait pas du tout que d’autres qu’elles ne fréquentent Selena et ne parlent en son nom, et se permettrait par ailleurs de détourner l’argent des adhérents du fan-club. Au départ, Selena ne veut pas en croire un mot : son employée et fan numéro un est surtout pour elle une amie, une confidente, et elle ne peut imaginer que celle-ci agisse contre ses intérêts. Mais les effectifs des boutiques se réduisent comme peau de chagrin au fil des démissions successives. Et bientôt c’est le styliste qui commence à se plaindre de l’agressivité de la directrice des magasins. Puis le cousin de Selena qui, venu épauler Yolanda pour lancer une enseigne à Monterrey au Mexique, quitte le projet au bout d’une semaine et explique à sa cousine que Saldivar est ingérable, possessive, paranoïaque, et qu’en effet il est bien possible qu’elle tape dans la caisse.

Cette fois Selena commence à se dire qu’elle va devoir se résigner à accepter les faits : Yolanda a beau lui montrer un dévouemment sans pareil, elle est probablement trop instable et trop malhonnête pour rester en poste. En janvier 1995, Abraham voit des fans lui confirmer que leurs chèques ont été encaissés mais qu’ils n’ont jamais rien reçu en retour, et constate surtout un trou de 60 000 dollars dans les comptes de la boîte. Début mars, il demande à Yolanda de répondre à ces accusations mais celle-ci reste silencieuse en le fixant d’un air de défi. Face son refus de coopérer, le manager n’a d’autre choix que de la licencier et de l’interdire de voir Selena. Tout ce qu’il lui demande, c’est de lui remettre les papiers relatifs à la compta et de disparaître. Mais Yolanda va faire un peu traîner les choses, profitant de la faiblesse de la chanteuse, troublée par cette situation inattendue, et qu’elle va réussir à voir plusieurs fois durant les semaines qui suivent, en dépit de l’interdiction imposée par Abraham.

Puis un jour arrive où Selena finit par lui demander formellement de rendre les papiers : rendez-vous est donné dans un motel de Corpus Christi, au matin du 31 mars, vers 7h30. Quand la star rejoint son ancienne employée dans sa chambre, celle-ci lui révèle qu’elle doit aller en urgence à l’hôpital car elle aurait été violée la veille, lors d’un déplacement au Mexique. Selena accepte naturellement de l’accompagner mais, sur place, s’aperçoit que Yolanda est très certainement en train de lui mentir puisqu’elle évite l’examen gynéco et minimise les faits qu’elle lui a relatés, une heure plus tôt, dans la version qu’elle donne aux médecins. De retour au motel, elle somme son amie d’en finir avec cette histoire de documents comptables. La trentenaire fait alors mine de les chercher dans son sac mais en sort un pistolet : Selena prend aussitôt la fuite mais Yolanda lui dire dans l’omoplate : la balle sort par la poitrine en perforant une artère. La reine du tejano court comme elle peut vers la réception, longeant la piscine et traversant le lobby alors qu’elle saigne abondamment. Elle laissera une traînée de sang sur 119 mètres, pour finalement perdre connaissance à 11h49 devant l’accueil, en réussissant tout de même à donner aux hôtesses le nom de Yolanda et le numéro de la chambre. Des secours tentent de la réanimer alors que l’ex-infirmière apparaît alors, arme à la main, traite Selena de « bitch » puis monte à bord de son pick-up GMC. Mais un véhicule de police déjà arrivé sur place lui bloque le passage : elle décide alors d’imiter le geste d’O.J Simpson un an plus tôt en pointant son arme contre sa tempe. Les officiers en patrouille craignent qu’elle appuie sur la gâchette, ce qui lui permet de sortir du parking. Une longue poursuite commence, tandis qu’à 13h05, Selena est déclarée morte à peine arrivée aux urgences de Corpus Christi. Elle allait fêter ses 24 ans.

La poursuite entre Saldivar et les autorités va durer près de dix heures. Des négociateurs du FBI sont à bord d’une voiture qui roule non loin du pick-up et ont établi le contact radio avec elle. Ils la font parler de Selena, « sa meilleure amie », et de ce qui vient de se dérouler. Ils la mettent en communication avec des membres de sa famille qui tentent de la raisonner. Finalement, Yolanda accepte de se rendre et se retrouve en préventive. Son procès doit d’abord avoir lieu à Corpus Christi, mais on se rend vite compte que le jury sera forcément partial, puisque Selena était l’idole de la ville, dont la population est très majoritairement hispanique. Et c’est sans compter les menaces de mort qui pèsent sur la meutrière : on raconte même que des gangs se sont cotisés pour payer sa caution – fixée à 500 000 dollars – afin qu’ils puissent plus facilement l’éliminer dehors et ainsi toucher les millions promis en récompense. Le dossier est dépaysé à Houston, avec un jury moins dominé par les Latinos. Saldivar écope tout de même de 30 ans de prison sans possibilité de conditionnelle.

Si vous vous posiez la question de savoir si le prénom de Selena Gomez est lié à celui de la défunte Queen, la réponse est oui : ses parents l’ont ainsi baptisée non pas en hommage à Selena Quintanilla, car Selena Gomez est née trois ans avant la mort de son illustre prédécesseure, mais juste pour marquer leur admiration – le père de Gomez est lui-même un tejano. L’immense résonance populaire des disques de Selena première du nom a ouvert la voie, avec ceux de Gloria Estefan, à une lignée de chanteuses pop hispanophones dont Shakira a été la principale représentante dans les années 2000. Sa voix et son intelligence musicale ont donné confiance à toute une génération d’artistes féminines. Et son album posthume, crossover et bilingue, a inauguré un marché devenu aujourd’hui énorme. On ne sait trop ce que Selena aurait pensé de l’état actuel de la musique latine mais une chose est sûre, c’est qu’elle est regrettée par des millions de gens.

Dernier détail, tout sauf anodin : en 1997 sortira un biopic sur Selena, qui porte son prénom. Et qui jouera son rôle, à votre avis ? Une actrice new-yorkaise d’origine porto-ricaine, encore quasi inconnue, qui grâce à cette performance explosera aux Etats-Unis et ressentira très vite le désir de s’essayer à la chanson, mais en anglais. Deux ans plus tard, la chanteuse-actrice aura tourné avec George Clooney dans Hors d’atteinte et atteindra la première place du Billboard dès son premier single « If You Had My Love ». Beau boulot, J-LO. Et repose en paix Selena.