Quotidien de recommandation musicale

Miniatures (3/7) : C.E.L. Pédagogie Freinet

Ecole de Buzet-sur-Baise Ariel 63
Club de la Bibliothèque Sonore, 1963
I.C.E.M. Pédagogie Freinet L'enfant de la liberté
ICEM-CEL / Réed. Baisers Volés / Tona Serenad, 1975-2013
Yann et Francis Chants et musiques de l'école Freinet de Vence: L'orage
ICEM / Art enfantin et créations, 197X
Radio Minus Miniatures - Trésors cachés du Fonds patrimonial Heure Joyeuse
Mixcloud, 2020
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Musique Journal -   Miniatures (3/7) : C.E.L. Pédagogie Freinet
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En déclarant au détour d’une conférence de 1965 que «l’enseignement traditionnel de la musique a fait faillite», Célestin Freinet laisse tomber une sentence pour le moins lapidaire. Elle n’a alors pourtant rien d’un constat fataliste.

Partant de ce diagnostic, le Mouvement de l’École Moderne – initié par le pédagogue, rapidement rejoint par son épouse Élise – est à l’époque déjà profondément engagé dans un processus de renouvellement des méthodes, formes et pratiques de la musique en milieu scolaire. Décédé l’année suivant cette intervention, Freinet n’eut certes le temps de goûter qu’aux tout premiers fruits de ce chambardement… Mais voir les classes se remplir progressivement d’un fatras de ressorts, bouteilles et bassines, bambous, baguettes, tambours et bricolages électroniques naissants aurait assurément suscité l’enthousiasme de ce pédagogue buissonnier qui savait combien la rigidité de sa propre éducation l’avait amputé de tout un pan de sensibilité mélomane.

Improvisations sauvages, a-cappella diaphanes, chant libre, manipulations primitives de bandes magnétiques, poésie sonore et langues inventées… Parus sur le label ICEM-CEL à partir de la fin des années 1960, une vingtaine de disques témoignent des multiples expériences sonores menées au cours d’une décennie prospective s’étendant jusqu’au début des années 1980. Martelant obstinément ses ferrailles, le petit Frédéric nous y invite de sa voix mélancolique à « prendre le temps d’écouter ». Tandis que grondent les cordes dissonantes de l’orage de Yann et Francis, trompettent les Sons pêtés de la classe de perfectionnement de l’école Voltaire. Modestes, opiniâtres et artisanaux, ces enregistrements totalement ignorants des bonnes manières de leur époque constituent avec le recul des reliques d’un genre tout à fait particulier, la qualité fantomatique de leurs folk-songs évanescentes se mariant aux photographies remarquables préservant les souvenirs de cette époque défricheuse.

Amorcée depuis quelques années grâce aux efforts d’une poignée de passionnés, l’exhumation de ces trésors cachés semble avoir débuté par la réédition émouvante et inspirée de L’Enfant de la Liberté, à l’initiative conjointe du microlabel de Tom Gagnaire Baisers Volés et des Suédois de Tona Serenad. Plus récemment, le fascinant programme de courts-métrages expérimentaux Soleil Mort, Mini Reich nous frappait de plein fouet en en débusquant le pendant cinématographique, avant que le musicien Vincent Epplay – lui-même ancien élève de l’Ecole Freinet de Vence – ne se lance dans un vaste projet de revisitation par le collage des films et enregistrements relatifs à l’ICEM.

En explorant le Fonds patrimonial Heure Joyeuse, notre grande surprise aura été d’exhumer une série d’enregistrements visiblement bien antérieure à la série des «Musiques concrètes» et «Musiques électroniques» attisant généralement la curiosité des amateurs de classroom projects. Apparemment datés de 1962, ces disques du «Club de la Bibliothèque sonore», avec leur mélange d’improvisation libre, de lutherie expérimentale, et de noirceur bruitiste confirment le caractère totalement précurseur de la démarche en jeu non seulement dans les classes Freinet, mais aussi dans la conception éditoriale des publications s’y rapportant.

Dans le numéro «Spécial Musique» de la revue L’Éducateur, Freinet relevait combien «nul ne croyait alors que des petits de la maternelle ou du C.P. puissent exprimer oralement ou par écrit une pensée significative digne d’être notée». De cette parole enfantine, les écoles Freinet entendent bien se faire les porte-voix.

Partant non de la règle mais de la pratique, valorisant la créativité et toute forme d’expression libre des enfants, l’approche du couple Freinet rejoint celle des méthodes actives. Elle transpose dans le domaine artistique les principes de leur «méthode naturelle» empirique ayant fait ses preuves dans l’apprentissage de la lecture. Fuyant la reproduction, l’imitation et la codification, elle entend lutter contre les inhibitions au profit d’une expression authentique, et d’une expérience intime de la production jugée indispensable pour pouvoir en retour comprendre toute œuvre, non comme une suite de signes abstraits, mais comme le prolongement de l’expérience singulière de son auteur. Rappelant la maxime de Goethe, qui postulait que l’enfant «ne sera sensible à l’œuvre des autres que s’il a lui-même créée» , cette approche éminemment politique exerça une influence déterminante sur des générations entières d’enseignants.

Autour d’un ensemble de notions-clé se constitue le socle d’une pédagogie globale et interdisciplinaire, dans laquelle le concept de tâtonnement expérimental acquiert une importance déterminante : dynamique et pragmatique, elle entend valoriser l’approche empirique naturelle chez l’enfant, lui ôtant l’angoisse de l’échec et stimulant le désir d’apprentissage tout en ancrant solidement les savoirs théoriques dans l’expérience intime et concrète.

Dans le domaine musical, la notion même de répertoire, pour ce qu’elle implique de piètres reproductions des grandes œuvres, subit un dynamitage en règle. L’enfant est l’auteur de sa création : il en définit les paramètres, en travaille la forme, élabore lui-même le texte, l’argument ou la partition le cas échéant.

Conscients que les instruments déterminent autant la pratique que la nature même de la musique, les enseignants de l’École Moderne n’ont de cesse d’interroger avec leurs élèves la lutherie sous toutes ses formes : s’équipant de cadres de piano démontés et d’objets sonores en tous genres, bricolant à tout va, inventant divers prototypes comme l’Ariel – instrument à cordes pincées, et au système d’accordage intuitif – recourant à l’occasion aux instruments Baschet… Leurs fascicules témoignent de ces années de recherches intensives : démystification de l’instrument (rendu accessible par le recours à des matériaux de fortune), adaptation des modèles à la taille de l’enfant, travail de simplification (avec le recours à un nombre de notes limité) mais aussi prise en compte des contraintes économiques permettant d’équiper un groupe à moindre coût… Une démarche logique pour ces enseignants habitués à travailler sur des dispositifs au sein desquels les enfants peuvent évoluer avec une autonomie maximum.

Dans les années 1960, l’arrivée progressive du matériel d’enregistrement dans les classes est vécue comme le prolongement d’une démarche déjà initiée en son temps avec l’imprimerie scolaire ou l’appareil photo. Mobilisant tout un ensemble de compétences et de corps de métier – reporter, rédacteur, illustrateur, photographe, ou imprimeur – au service d’une pédagogie du projet, les journaux scolaires ont en effet toujours constitué pour Freinet un support privilégié pour la publication des chroniques, dessins, et petits reportages des enfants consacrés à l’exploration de leur environnement direct, parfois agrémentés de textes de chansons ou de partitions.

Toujours plus abordables et ergonomiques, les magnétophones portatifs donnent aux enfants l’occasion de se réapproprier un peu plus encore l’outil de production. On mesure mal aujourd’hui l’émerveillement que pouvait susciter à l’époque le simple fait de pouvoir soudain fixer et réécouter à loisir un phénomène sonore par nature volatile… Cette possibilité nouvelle jouant un rôle essentiel dans le développement chez les enfants d’une écoute critique et comparative.

Á la faveur parfois d’une simple erreur de manipulation, des projets s’enclenchent, comme celui de l’éducateur Jean-Louis Maudrin dédié aux Musiques concrètes. Se mettant à explorer les jeux de vitesse offerts par la bande magnétique, sa classe recourt certes à un procédé commun, mais grâce auquel «un seul bruit enregistré peut provoquer des heures de créations, toujours renouvelées. Les critères esthétiques sont bousculés, on ne peut plus dire si c’est beau ou non, si ça plaît ou non. Les enfants se trouvent devant l’inouï… devant un monde neuf dont les facteurs d’échec ont disparu.»

L’une des intuitions les plus marquantes du couple Freinet aura peut-être résidé dans la conviction que toutes ces productions méritaient diffusion.

Fondée en 1928, la Coopérative d’Enseignement Laïque ( C.E.L. ) se consacre initialement à l’édition du matériel d’enseignement relatif à la pédagogie Freinet : publications papier, bulletins et revues dont les premiers livrets de la Bibliothèque de Travail, visant à constituer un fonds documentaire utile tant aux élèves qu’aux enseignants. Le disque s’inscrit dans une continuité logique pour cette structure indépendante, déjà bien implantée lorsqu’elle se décide à publier ses tout premiers 78 tours – non datés – consacrés à la diffusion de sa « méthode naturelle d’initiation musicale ».

Au cours des années 1960, commence à se constituer l’imposant corpus des « BT Sonores » : ensemble de conférences thématiques, éléments de correspondance sonore inter-établissements et field recordings musicaux témoignant de la vie d’enfants de tous pays et de tous horizons sociaux. La voix de grandes figures scientifiques comme Henri Laborit y côtoie les enregistrements réalisés en classe, pouvant aborder des thèmes aussi sérieux et variés que la mort, le chômage, les angoisses adolescentes, l’exploration du système solaire ou la vie quotidienne à Bora-Bora.

Engagée dans la valorisation pratique que théorique de l’expression artistique des enfants, Élise Freinet fonde en 1959 la revue Art Enfantin et Créations, qui servira de canal de diffusion privilégié pour les disques les plus innovants issus des expériences menées en classe. Á partir de 1970, ces «chants qui gagnent à être coulés dans la cire» connaissent ainsi leurs premiers pressage vinyle au format 45 tours, faisant l’objet d’une distribution en supplément de la revue indépendamment de toutes contraintes commerciales.

Revenant récemment sur les trente années d’action de la commission musique de l’ICEM, son président Jean-Charles Huver soulignait : «Ce qu’ils ont réalisé est unique au monde : nulle part ailleurs pareille démarche n’a été menée à bien pendant trois décennies. Actuellement, nous ne nous rendons pas compte, avec nos yeux pleins d’écrans qui scintillent, qu’ils surent nous mettre plein les oreilles d’un trésor et d’un savoir faire dont nous oublions de profiter malgré sa modernité.»

Á mille lieues d’un quelconque simulacre visant à faire imiter par les enfants les gestes et codes de l’avant-garde, ces enregistrements procèdent au contraire d’une revalorisation inconditionnelle du geste défricheur et imprévisible de l’enfant à l’œuvre. Par leur volume et leur grande diversité, ils constituent enfin un témoignage unique de production réalisée par des enfants à l’adresse d’autres enfants, à travers un objet disque affranchi du filtre qualitatif de l’industrie musicale.

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MINIATURES – Le disque pour enfants en France (1950-1990)

Une exposition de Radio Minus et L’Articho, explorant le Fonds patrimonial Heure Joyeuse
Dans le cadre de Formula Bula
Du 2 au 31 octobre 2020 / Médiathèque Françoise Sagan / Paris 10ème
Infos, détails: www.radiominus.com