Quotidien de recommandation musicale

Fruits rares et jazz‑funk britannique

JOEY NEGRO Backstreet Brit Funk : A Collection Of The UK's Finest Underground Soul, Jazz-Funk And Disco
Z Records, 2010
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Musique Journal -   Fruits rares et jazz‑funk britannique
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Une amie d’origine thaïlandaise m’a un jour raconté que son père, qui aujourd’hui vit « au bled », cultivait une passion dévorante pour les fruits. Cette passion se manifeste de différentes manières. Par exemple, ils sont en voiture pour aller faire des papiers ou fêter un anniversaire, limite ils sont en retard, mais soudain il aperçoit en bord de route un stand de fruits qu’il ne connaît pas encore, et alors il faut s’y arrêter tout de suite. Il y reste ensuite le temps qu’il faudra pour évaluer la qualité de la marchandise et l’expertise du vendeur. Je respecte cette attitude, proche de celles des daronnes algériennes qui au marché examinent la coriandre pendant dix minutes en fixant les vendeurs, histoire de voir s’ils sont pas en train d’essayer de la leur faire à l’envers. Le père de mon amie peut aussi carrément emmener sa fille pour se faire une grosse virée fructocentrique en bagnole toute la journée, aller à l’autre bout de Bangkok pour checker un étal récemment établi dans un marché qu’il estimait peu jusqu’ici, et en profiter, selon la saison, pour voir s’il n’y a pas des nouveaux spots inconnus de lui sur la route – c’est du « digging », ni plus ni moins. Cette obsession peut paraître spéciale mais c’est visiblement courant en Thaïlande. Et puis bon, c’est quand même un sacré plaisir de manger de bons fruits quand on voit les trucs imbouffables qu’on peut se taper parfois, que ce soit en Asie du Sud-Est ou Europe de l’Ouest.

Le mari de cette amie, qui est également mon ami, est un très grand fan de Seinfeld, et si vous connaissez bien la série vous savez sans doute que le personnage de Kramer est lui aussi très fan de de fruits. C’est même un sujet qui l’obsède, au point que dans l‘épisode « The Mango », il en vient à se faire blacklister par son primeur, Joe, parce qu’il se plaint auprès de lui d’une pêche douteuse. Il est alors obligé de demander à Jerry d’y aller à sa place : ce gros lâche lui suggère plutôt de faire ses courses au supermarché, mais bien sûr Kramer sait qu’au supermarché les fruits sont horribles, et cette mise au ban par de chez Joe est donc synonyme pour lui de privation d’un vaste pan des plaisirs de son existence.

Dans mon cas et dans celui de bien d’autres amateurs de groove goûteux et charnus (haha), l’équivalent de ce marchand de fruits seraient les compilations de Joey Negro pour son label Z Records – et la quête de Joey Negro pour fabriquer ces compiles et réunir les meilleurs disques serait donc, elle, semblable à celle du père de mon amie thaïlandaise. J’avais déjà chanté ici même les louanges (et là c’est le cas de le dire) de l’anthologie gospel-disco Overdose of the Holy Ghost et aujourd’hui je voudrais vous recommander cette compilation extra-juteuse (ok j’arrête) de disco, boogie et jazz-funk britannique, dont il a d’ailleurs fait deux volumes, voire deux volumes et demi puisqu’il existe deux versions légèrement différentes de ce premier tome, mais bref de toute façon vous allez vouloir faire rewind sur à peu près chaque morceau donc finalement peu importe, mais en tout cas j’ai mis la version la plus longue, avec notamment « Keep In Touch » de Freeze en deuxième position – Freeze qu’on connaît pour leur petit hit « Southern Freeze » qui représente déjà bien le jazz-funk à l’anglaise.

Que vous dire sur cet assortiment, à part, donc, que chacune de ses intros déclenche un soudain accès d’euphorie, et qu’il navigue comme son titre l’indique entre la disco pure et le boogie plus frimeur, tout en proposant majoritairement un jazz-funk bouleversant d’élégance et de luminosité ?

Si vous voulez de la disco, je vous invite à passer direct plage 10 avec les Mancuniens de 52nd Street dont on déjà parlé ici au sujet de l’anthologie Cool As Ice, ou plage 15, sur « No Secret Affair » de Style X, et sa polyphonie de cuivres, piano et basses étonnamment peu fanfaronne, avec une petite guitare électrique qui assume très bien son second rôle (le vinyle original vaut genre 400 euros si ça vous intéresse).

Vous vous sentez plutôt partants pour un boogie ? Tentez « Never Let You Go » de Savanna (plage 7), ou « I Like It » de Intrigue (19), qui ont cette façon indéfinissable de clairement imiter leurs modèles américains tout en y ajoutant un petit « I-don’t-know-what » britannique qui tient probablement plus à un affect et qu’à un truc concrètement musical – en tout cas c’est ce que j’ai envie de croire.

Sinon, les plus beaux instants de jazz-funk sont à mon sens « Trip To Your Mind » de Hudson People (track 4), « Feel The Real » d’Adrenalin (21, reprise trop mignonne du classique de David Benedeth) et puis le francophone « Parisienne Girl » (12) d’un groupe qui existait déjà à l’époque mais qui se ferait mieux connaître dans les nineties sur le label Talkin Loud, il s’agit d’Incognito. D’ailleurs ce serait sans doute intéressant de comprendre comment on est passé de ce groove eighties si fluide et si enthousiaste aux modélisations crispées de l’acid-jazz des années 90.

Mention spéciale à un track disco très « dubbé » : « Soho Phaze » d’Elixia, qui utilise comme son nom l’indique le phasing, et ça donne un effet stop-play que j’aime beaucoup, ça aurait pu figurer parmi les quelques morceaux post-disco/proto-house qui ont préparé le terrain à la house à New York et Chicago. Evidemment il n’y a presque aucune info sur le producteur Jeff Shack, à part qu’il a fait un autre titre compilé sur l’autre volume de Back Street Brit Funk, le délirant « Starlight » par Index, qui sonne un peu comme l’époustouflant « Darlin » de Delegation.

En attendant, tout ce que je peux vous dire, et ça je l’ai appris en lisant le livre incroyable de Matt Anniss sur le bleep and bass, c’est qu’à l’époque ce jazz-funk britannique faisait partie de la bande-son des danseurs du nord de l’Angleterre (parmi lesquels certains allaient devenir des légendes de la techno britannique comme A Guy Called Gerald, Nightmares on Wax, Unique 3, LFO, etc), bande-son où l’on entendait aussi de l’electro new-yorkais et les tout premiers disques de house de Chicago, et ce, un voire deux ans avant le Summer of love mais c’est une histoire fascinante sur laquelle je reviendrai quand j’aurai terminé le lire l’ouvrage !