Quotidien de recommandation musicale

Le fanzine Ventoline dit non à la critique musicale phallocrate

VENTOLINE Numéro 1 (été 2020)
Marouchka Payen Il faut souffrir pour être belge
Playlist YouTube, 2020
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Musique Journal -   Le fanzine Ventoline dit non à la critique musicale phallocrate
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Sorti l’été dernier, le premier numéro du fanzine Ventoline est un objet très réussi et surtout extrêmement rare et précieux. Montée à l’initiative de Félicité Landrivon, cette publication lyonnaise donne exclusivement la parole à des femmes passionnées de musique, en partant du constat que celles-ci sont encore aujourd’hui très peu visibles, voire pas du tout visibles dans le paysage de la critique musicale et plus largement de la mélomanie « active ». Ventoline est né, écrit sa fondatrice, d’une « lassitude face à la quasi-absence de parole féminine autour de ce vaste sujet ». « Commenter, critiquer, prescrire, partager ses histoires, ses goûts, sa culture musicale… Pourquoi si peu de femmes s’autorisent-elles à le faire ? », se demande Félicité, alors même que les femmes font par ailleurs partie de la scène, ou plutôt des scènes, en y occupant des fonctions créatives, techniques, logistiques ou administratives. « La musique nous a construites socialement et personnellement, il s’agira donc de partager nos expériences liées à elle, nos observations, nos fantasmes, nos figures tutélaires. »

Le résultat, c’est donc un zine de 32 pages, composé de textes, de dessins, et quelques photos. Graphiquement, je ne suis pas forcément l’observateur le plus aguerri mais je trouve ça remarquable parce que c’est recherché et soucieux du détail, mais sans se la raconter. Les dessins sont très beaux, signés par Camille Potte, Diane Malatesta, Sarah-Louise Barbett et Johann Schreier. Les polices de caractères changent souvent d’une page à l’autre mais ça reste toujours super lisible. Bref, c’est du travail vraiment inspiré. Et puis il y a donc les articles, qui mêlent récits personnels, interviews et chroniques/notices sur des disques. Honnêtement, et tant pis si je passe pour un fayot crypto-paternaliste en disant ça, mais j’ai été emballé par tous les textes, ils m’ont tous plu, sans exception. Ventoline accomplit la mission qu’il se donne et permet donc à ces jeunes femmes, pour la plupart issues de la scène punk/DIY (musiciennes, dessinatrices, organisatrices, etc.) de s’exprimer sur leur parcours et leur amour de la musique. Il ouvre concrètement un champ du discours qui, c’est difficile de le nier, n’existait pas du tout jusqu’ici en France, ou du moins pas sous cette forme volontaire et concentrée. Et qu’on soit une femme ou un homme ça fait donc beaucoup de bien de lire ces lignes, qui tiennent à la fois de l’affirmation et de la confession, de l’émancipation et d’une forme vivifiante de distanciation voire d’indifférence vis-à-vis de la manosphère. Il y a une densité dans le propos, une vraie subtilité aussi dans la manière d’exprimer les choses, et puis on découvre et on se rend compte de plein de trucs qu’on ne s’était pas formulés clairement – et comment dire, c’est toujours bien de sentir qu’on avance un petit peu.

On a donc d’abord Leslie Chanel (dessinatrice et ex-claviériste de Tôle Froide dont je parlais l’autre jour, sans savoir qu’elles s’étaient séparées fin 2020) qui raconte sa découverte de Brigitte Fontaine, de YMO, d’Akiko Yano, et évoque sa perplexité face aux démonstrations de savoir de ses copains fans de musique. Louise Bouchu (chanteuse du groupe Litige et elle aussi dessinatrice) revient en quelques paragraphes sur les différentes formations dans lesquelles elle a joué, sachant que la première d’entre elles, baptisée « Les Bad Girls », remonte à son année de CM1 et que je serais hyper curieux d’entendre ce que ça donnait. Maïssa Daoudi (qu’on connaît pour son émission Dopazione sur LYL mais aussi pour ses projets Théorème et SIDA) signe quant à elle d’impressionnantes et poétiques descriptions de morceaux de GZA/Genius du Wu, des acid-folkeux britanniques de Pentangle ou de la Jamaïcaine Debra Keese, produite par Lee Perry. Anouck Eychenne, qui s’occupe du label Ligature, narre ses aventures en tournée avec Seb Radix et c’est drôle, honnête, sobre, on aimerait lire d’autres journaux de bord comme ça. Marouchka Payen propose une sélection de titres enregistrés par des musiciennes belges, essentiellement composée de choses synthétiques eighties rarement optimistes, que je ne connaissais pas du tout pour la plupart et dont j’ai fait une playlist cliquable ci-dessus mais ici aussi. Hélène Degand relate ses aventures dans le grand et machiste monde de la ziquemu, d’abord dans la scène des concerts punk en appartements/squats, puis dans le circuit beaucoup plus « pro » des gros festivals, et c’est frais tout en étant plombant, mais le plus important c’est que c’est juste et instructif au sujet de l’expérience des femmes dans ce milieu, sans même qu’il ne soit question de harcèlement (pour les plus superficiels d’entre vous, sachez que Maître Gims fait une apparition). Félicité Landrivon a de son côté interviewé la chanteuse Aubrey Hornor du groupe Lithics, ainsi que la dessinatrice Cristina Daura, qui a notamment réalisé la pochette du dernier album de Dan Deacon.

Au fil de ma lecture je me suis fait remarquer à plusieurs reprises que je n’avais jamais réellement pris la peine, depuis presque trente ans que je me passionne pour la musique, de me demander pourquoi les femmes, contrairement aux hommes, n’en parlaient presque jamais alors qu’elles n’en écoutaient et n’en faisaient pas moins qu’eux. C’est sans doute que j’ai trop souvent mélangé « passion sincère » et « déploiement de mon capital culturel et cognitif », et qu’en effet mon écriture sur la musique, comme celle de la plupart mes confrères, sert entre autres des intérêts narcissiques, un besoin d’exercer un pouvoir symbolique sur d’autres gens (en l’occurrence sur d’autres mâles fans de musique), comme une pulsion de contrôle de cet art pourtant si mouvant et par nature si peu saisissable. Je ne dis pas que tout ce que j’ai écrit dans ma vie de critique musical relève de ce travers, parce que bien sûr j’aspire aussi au « partage du sensible » et à une forme de médiation, de pédagogie et de transmission, qui heureusement sait me faire quitter ma position de surplomb. Mais c’est vrai que beaucoup de pratiques courantes dans la communauté des critiques et des fans hardcore de musique sont des pratiques de petits garçons parfois pathétiques : les classements, les comparaisons, les concours de connaissances, la course à l’affirmation la plus définitive sur tel ou tel artiste, genre ou disque, etc. Alors que je n’ai jamais vu une femme balancer fièrement son top de fin d’année, sauf quand ça fait partie de son boulot de journaliste ou qu’elle participe à Tier List. Pas plus que je n’ai entendu une femme se mettre dans tous ses états pour défendre Jay-Z contre Nas, ou les Stones contre les Beatles. Je crois également qu’aucune meuf n’a jamais trouvé ça nécessaire ou excitant d’humilier autrui parce qu’il écoutait Petit Biscuit ou Muse. Et je n’ai pas non plus croisé de nana qui m’ait plus ou moins pris de haut parce que je ne connaissais pas les débuts de carrière de Husker Dü ou la discographie détaillée des différents pseudos de Kenny Dope. Et il me semble aussi qu’aucune meuf n’a jamais dit « mais bien-sûr que je connais cet album, tu crois quoi, je l’ai en vinyle, pressage original, je l’avais acheté à sa sortie » – et je noterai au passage que l’immense majorité des collectionneurs et encore plus des diggueurs sont des hommes, et qu’il y a donc dans cette pratique d’accumulation des biens culturels un trait morbide typiquement masculin. Car j’ai connu un certain nombre de femmes super « connaisseuses », qui achetaient chaque semaine des 45-tours de Huggy Bear et Bikini Kill chez Rough Trade, qui connaissaient l’intégrale de Prince producteur, ou qui avaient tout Errorsmith sur leur iTunes, mais qui visiblement avaient autre chose à foutre que de se la ramener en en parlant ou en écrivant dessus, même sur les réseaux sociaux. Dans Ventoline, plusieurs des textes expliquent cette non-participation féminine par une forme de crainte, de timidité, de sentiment de non-validité, mais ils insistent aussi sur un truc qui me paraît encore plus vrai, c’est que les femmes mélomanes s’en foutent un peu de ces pratiques de nerds, elles n’ont visiblement pas du tout envie de vivre leur passion musicale comme ça. Et si elles écrivent, comme c’est donc le cas dans le zine, elles le font donc de différentes façons, et évitent en tout cas toujours les écueils relous de l’auto-valorisation et de la distinction par le capital culturel.

Voilà, allez donc commander ou acheter ce premier numéro dans les points de vente où il est dispo, parce que je le répète, c’est une lecture salutaire et grisante, et qui m’a fait réfléchir à la façon dont j’écris et dont j’envisage mon activité de critique/passeur/supporter de la musique que j’aime. Et rassurez-vous, mes chers frères mâles, le féminisme à l’œuvre dans ce fantastique fanzine n’est pas là pour nous faire culpabiliser, ni pour exiger de nous que nous nous autoflagellions comme nous avons bien souvent tendance à le craindre dès qu’une femme interroge les rapports de domination un peu trop brutalement pour notre petit confort intellectuel de sachants multi-privilégiés qui bien sûr VOTENT À GAUCHE, ça va sa sans dire ! Encore un grand bravo à toutes celles qui ont fait ce N° 1, vivement que sorte le N°2, et en tout cas longue vie à Ventoline.

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