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Un fan de heavy metal français nous parle de sa passion (avec un mix florilège en bonus)

FILS DU MÉTAL Hard rock et heavy metal en France, 1979-1987
Une sélection de Louis Georget, Duuuradio / Mixcloud
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Musique Journal -   Un fan de heavy metal français nous parle de sa passion (avec un mix florilège en bonus)
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Quand j’ai rencontré Louis Georget il y a trois ou quatre ans, il m’a fait part de son amour pour un genre musical à ma connaissance encore peu exploré par la confrérie des diggueurs : le heavy metal français. Avec son frère, Louis a en effet exploré tout un tas de disques sortis en France entre la fin des années 70 et le milieu des années 80, à l’époque du carton de Trust chez nous et de l’explosion du style en Angleterre via Judas Priest et Motörhead puis Iron Maiden, Def Leppard et compagnie. Ça m’avait fasciné de le voir parler de tout ça, on s’était un peu écrit sur le sujet, et puis voici quelques mois il a été invité par Camille Richert dans l’émission Dûuuument Musique sur Duuuradio, webradio très solide, faite par des artistes, qui outre de la musique et des entretiens (je m’aperçois à l’instant que mon ami et rédacteur en chef d’Audimat Guillaume Heuguet est lui-même passé en juin dans l’émission de Camille !) propose des créations radiophoniques. Louis a donc saisi cette occasion pour jouer une sélection de ses morceaux favoris de heavy metal et de hard rock de notre pays. Voici le tracklist :

Intro : extrait de l’émission Wango Tango animée par Francis Zegut
1 : Océan – « Rock’n’roll »
2 : Warning – « Rock City »
3 : Speed Queen – « Aeroplane Man »
4 : Sortilège – « Hymne à la mort »
5 : Satan Jokers – « Les fils du métal »
6 : Attentat Rock – « Le gang des saigneurs »
7 : Voodoo Child – « Je ne veux pas devenir vieux »
8 : ADX – « Notre Dame »
Interlude : extrait de Wango Tango animé par Francis Zegut
9 : H Bomb – « Fou sanguinaire »
10 : High Power – « Comme un damné »
11 : Venin – « Passe temps »
12 : Trash– « Monnaie monnaie »

J’ai écouté tout ça et la fascination a repris, épaissie cette fois-ci par du son. Le hard/heavy est un courant que je n’écoute déjà pas du tout en anglais, alors en français pour moi il prend carrément une tournure d’un autre monde. Mais assez vite j’ai pris goût à l’esprit du truc. Ce qui m’a frappé parce que c’est presque exotique pour du rock français, c’est le côté vraiment premier degré, très sérieux, très pro des mecs, leur ton véner mais adulte, en même temps. Il n’y a ni le côté déglingo sous speed du punk ou de l’alternatif français, ni l’ambiance mi-flipper, mi-baloche du rock à la Téléphone. Il n’y a pas non plus l’attitude de dandy post-humain des jeunes gens modernes, et bien sûr ça ne sonne en aucun cas comme de la « chanson rock » à la Higelin, Bashung ou Lavilliers, c’est moins FM et moins potentiellement tubesque.

Mais ce n’est pas non plus de la stricte copie des modèles britanniques, et dans les voix on distingue inévitablement quelque chose de franchouillard, mais de franchouillard en lutte, qui veut s’opposer à sa propre franchouillardise sans toujours bien y arriver. En tout cas la francophonie de toute cette sélection a fini par me faire vraiment aimer ces morceaux, pour des raisons un peu opaques, qui tiennent sans doute à son côté documentaire, mais aussi à leur façon parfois confuse de laisser entrer un petite dose de variété dans des projets par ailleurs si puristes. « Je ne veux pas devenir vieux » de Voodoo Child pourrait ainsi, avec un autre arrangement, se transformer en ballade dépressive de fin de vacances. Sur « Notre Dame » d’ADX, il y a un peu groove dans la basse. Le morceau qui suit juste après, « Le fou sanguinaire » de H Bomb, propose un refrain presque glam. Ce n’est pas non plus vraiment de la variété metal, rassurez-vous, mais en tout cas c’est du metal très varié. J’ai donc envoyé quelques questions à Louis Georget et voici ses réponses.

Salut Louis et bravo pour cette sélection. Première question : est-ce qu’on sait un peu d’où venaient ces groupes, s’il y avait un ou des épicentres du hard rock en France ?

Les groupes précurseurs, qu’ils soient plutôt hard rock comme Océan ou heavy comme Warning et Satan Jokers se sont formés en région parisienne. Il y a quelques exceptions comme Stocks qui viennent de la région lilloise ou Speed Queen qui sont originaires de Strasbourg. C’est le succès de Trust et plus particulièrement de leur album Répression qui va généraliser le mouvement. À partir de là, toutes les régions de France ont une petite scène hard & heavy qui émerge. Vers le milieu des années 80, le succès se décentralise et plusieurs groupes se forment comme ADX (Bayonne), Attentat Rock (Avignon) ou High Power (Bordeaux). À ma connaissance, il n’y a pas de scène qui se serait vraiment démarquée dans le paysage.

Où et comment enregistraient les groupes ?

Beaucoup d’albums de hard et de heavy français ont été enregistrés en Angleterre. Le courant est essentiellement anglophone au départ, les groupes français préféraient s’assurer de travailler avec des ingénieurs qui connaissaient la musique qu’ils voulaient faire. Le résultat est vraiment très bon dans certains cas, comme pour Trust et Speed Queen par exemple, qui l’un comme l’autre ont enregistré au studio Scorpio Sound de Londres, avec le même producteur, Dennis Weinreich. Ce studio est connu pour avoir accueilli plusieurs sessions d’enregistrement de A Night at the Opera de Queen. Mais parfois, avoir enregistré en Angleterre n’a pas forcément réussi au groupe. Il y a à ce sujet une archive audio assez marrante du groupe Blasphème qui enregistre leur album Désir de Vampyr en Angleterre. On sent que c’est une expérience un peu mitigée pour différentes raisons : la première étant qu’ils ne maîtrisent pas bien la langue et l’autre, qu’ils n’ont visiblement pas le même budget que les gros groupes de l’époque.

En revanche j’ai l’impression qu’il y a peu de groupes des années 80 qui ont enregistré aux USA. À ma connaissance, il n’y en a même qu’un seul : Shakin’ Street. C’est l’un des premiers groupes de hard français, emmené par la chanteuse Fabienne Shine, une ex-copine mannequin de Jimmy Page. Leur album Solid as a Rock a été enregistré entre New York et San Francisco par Sandy Perlman, le créateur du Blue Öyster Cult. Étonnamment le résultat est – à mon goût – plutôt mauvais. Le son est petit et c’est assez mal mixé.

Au final, beaucoup de bons albums ont été enregistrés en France, le meilleur exemple étant le troisième album d’Océan. À mon sens, c’est le groupe qui a le plus gros son de l’époque et ça a été enregistré au studio Aquarium dans le 15e arrondissement de Paris. En revanche c’est produit par un Anglais : Andy Scott, dont on sent qu’il connaissait bien ce genre de musique.

Quelle était le niveau de popularité de ces groupes ? lls tournaient beaucoup ?

En dehors de Trust, il y a peu de groupes qui ont atteint une réelle popularité. Mais à l’époque le hard et le heavy représentaient une alternative intéressante au punk et c’est ce qui a contribué, je pense, au succès de quelques autres groupes notamment Warning et Satan Joker qui ont apparemment connu de bonnes ventes pour leurs albums.

Il y avait un public, donc les groupes tournaient pas mal en France, et pour certains en Europe. Les gros groupes américains et anglais piochaient dans la scène locale pour faire leurs premières parties. On pouvait voir Océan ouvrir pour AC/DC, H Bomb pour Def Leppard, High Power pour Saxon…
Il y a également des festivals qui ont fait date pour les fans de l’époque comme celui de Brétigny sur Orge en 1984, le premier à ne faire jouer que des groupes français.

Est-ce que certains groupes heavy ou hard étaient influencés par le rock progressif, qui avait été une scène importante en France dans les années 70 ?

Notre mouvance prog a en effet anticipé l’arrivée du hard et du metal avec des groupes comme Mona Lisa ou Ange. Mais il y a eu aussi en France des formations de hard pur, venues de blues, qui ont énormément compté, comme les Variations ou Ganafoul. Océan est un bon exemple de la rencontre entre prog et hard : quand ils débutent au milieu des années 70 , ils maîtrisent parfaitement les deux styles et leur premier album est d’ailleurs purement prog.

Chez les Anglo-Saxons, les paroles pouvaient parfois être imprégnées de l’imaginaire de l’heroic fantasy ou des jeux de rôles. Est-ce qu’on retrouve les mêmes références chez les groupes français ?

Un peu, mais pas tant que ça. En fait, en reproduisant la formule anglaise en français, il y a certains groupes qui ont vraiment créé quelque chose d’unique je trouve. Il est certes probable que certains musiciens aient été sensibles à l’heroic fantasy ou étaient peut-être même rôlistes. Ça vaut surtout pour les groupes post-Trust qui sont contemporains de l’apparition en France de Donjons & Dragons et des Livres dont vous êtes le Héros. Je n’en connais pas cependant qui fassent ouvertement référence dans les années 80, à un univers d’heroic fantasy à la Howard ou à la Tolkien. Ceux qui ont cette sensibilité sont plutôt inspirés par le « romantisme noir », c’est ça qui fait leur particularité. Il y a une manière d’exprimer le mal-être en français qui est unique chez certains groupes. « Comme un damné » de High Power est un bon exemple de ce type d’expression très intimiste. En plus grandiloquent, il y a aussi Sortilège avec « Hymne à la mort ».

Toutes les thématiques classiques du metal ont été essayées en français. En dehors de la fantasy et du social, il y a aussi eu le post-apocalyptique ou même des délires satanistes. Au fond, ce qui est vraiment incroyable c’est que quelque soit le sujet abordé, le fait que ce soit chanté en français renvoie directement à la chanson ou à la variété française « traditionnelle ». Du coup, parfois ça crée des décalages vraiment comiques entre la langue et la musique, comme H-Bomb avec « Fou sanguinaire », et puis parfois ça donne vraiment de belles choses genre « Je ne veux pas devenir vieux » de Voodoo Child. 

Tu sais ce que que sont devenus tous ces groupes, ce qu’ont fait ensuite leurs anciens membres, s’ils ont poursuivi la musique ?

Le destin le plus connu est celui de Renaud Hantson, le batteur de Satan Jokers qui, après la dissolution du groupe, va jouer le rôle de Johnny Rock Fort (et de Ziggy) dans le Starmania de 88. C’est lui ensuite qui tiendra le rôle titre dans l’opéra-rock maudit de Berger et Plamondon : La Légende de Jimmy

En dehors de ce cas particulier, pas mal de musiciens issus ces groupes sont entrés dans un réseau rock/variété classique. Johnny a été un grand employeur de guitaristes hardos par exemple. Il a notamment fait jouer Norbert Krief de Trust ou Christophe Aubert de Warning. Ce groupe a d’ailleurs vu ses membres disséminés aux quatre coins de la variété. Michel Aymé, le bassiste, jouera un temps pour Yannick Noah, Gérald Manceau (batterie) jouera quant à lui pour les Rita Mitsouko et Jean-Jacques Goldman, tandis que Joël Hervé (guitare) intégrera l’orchestre de Patrick Sébastien.

Et puis certains ont arrêté la musique, forcément, puisque très peu de groupes se sont réellement professionnalisés, et se sont reconvertis dans autre chose. Il y en a un dont j’ai pu remonter les traces, c’est le premier chanteur d’Attentat Rock, Didier Rochette, qui est devenu haut fonctionnaire. Après avoir chanté des titres comme « Guerrier de la nuit » ou « Rock Suicide », il a officié à la ville de Nice puis il est devenu directeur des services culturels au conseil général des Alpes Maritimes. Il a continué à revendiquer et à promouvoir la musique qu’il aimait plus jeune – hélas, il est mort prématurément en 2013.

Je rêve un peu, mais je suis sûr que tous ceux qui ont fait partie d’un groupe de metal un jour gardent en eux le côté intense et honnête de cette musique. Et je pense que ça fait d’eux des gens hyper cool.

Merci Louis !

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