Quotidien de recommandation musicale

Nishimura Naoaki voit le langage MIDI à sa porte

Nishimura Naoaki Vidéos sonores en MIDI
Twitter, 2021
Nishimura Naoaki Music for Acoustic Sines
Bandcamp, 2018
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Musique Journal -   Nishimura Naoaki voit le langage MIDI à sa porte
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Nishimura Naoaki bouleverse le monde urbain de bien des manières. Après son passage, je regarde les façades des magasins et les murs gris des tours d’un nouvel œil. Qu’y a-t-il à y voir ? Mais surtout, qu’y a-t-il à y écouter ?

Il y a peu à savoir à propos de Nishimura Naoaki. Il a un SoundCloud où sont postées des pièces de musique expérimentale, inspirée par l’ambient music, la musique aléatoire et John Cage (il y a même une vidéo sur sa chaine Youtube où des champignons écoutent le début de Cheap Imitation de Cage). Il est sound designer et compositeur pour des films et des programmes à la télévision, et il chapeaute depuis quelques années une émission de télévision éducative sur la NHK appelée Sekai wo Play, sur les jeux musicaux à destination de la jeunesse.

Il a sorti en mai 2018 un court album, Music for Acoustic Sines, qui rassemble des field recordings d’un Japon tantôt citadin (« Passing Thru », « Delights »), tantôt rural (« Nocturne #1 », « Air Check »), tantôt intimiste (« Spuit »), ponctué de scie musicale, de ritournelles au piano, de guitare acoustique, de discours en japonais, de gouttes d’eau. Une confrontation à des événements passés, étrangers, loin de nous, dont on éprouvera la nostalgie par le son. Si son album est une merveille de douceur et de calme, c’est surtout son travail exposé sur Twitter qui me pousse à vouloir écrire à propos de sa démarche.

Dans le hasard de l’urbanisme, personne n’y voit que du feu. Mais certaines personnes, trop habituées à jouer avec leur Digital Audio Workstation, y voient des informations. Des informations MIDI, pour Musical Instrument Digital Interface, un protocole de communication d’information apparu dans les années 1980, principalement utilisé dans le cadre des musiques assistées par ordinateur. Il est possible d’éditer un fichier MIDI pour indiquer qu’à tel moment, une note de telle hauteur sera jouée avec telle intensité et pour telle durée. Ce fichier sera ensuite lu par ce que l’on appelle un VST, un instrument virtuel.

J’ai découvert son travail avec cette vidéo qui a beaucoup tourné sur Twitter. L’action se passe dans un couloir du métro tokyoïte, à la station Awajicho. Les murs du couloir sont, comme beaucoup de couloirs de métro, ornés de motifs plus ou moins linéaires, composés de tuiles. Nishimura Naoaki suit ces motifs comme une portée musicale qu’il traduit en langage MIDI pour les lire avec un vibraphone virtuel. Il le fait sans manipuler la gamme musicale et on peut donc entendre les 12 notes, pour un résultat plutôt drôle et impromptu.

Selon les traductions des tweet citant cette vidéo, il semblerait que les tuiles qui forment les motifs ait été posées exprès pour que l’on les déchiffre comme des notes sur une partition. Mais Nishimura Naoaki ne s’arrête pas là, évidemment. Il va ensuite aller traduire les motifs ornant la façade d’une banque japonaise, obtenant un résultat pas si éloigné de Iannis Xenakis.

Dans un des messages suivants le Tweet, on voit la traduction du motif en langage MIDI tel qu’il se présente sur l’écran du musicien, ce qu’on appelle le piano roll. On constate le travail nécessaire au passage d’un format à un autre, d’une image, à une information MIDI à de la vidéo. Ce serait vraiment dommage de louper la moindre opportunité de produire une note. 

 On le voit également utiliser des images d’oiseaux perchés sur des lignes électriques, qu’il traduit cette fois-ci non pas comme un fichier MIDI mais comme une portée. 

Ce qui me secoue le plus dans son travail, c’est bien le contraste ludique et le sérieux de la musique qui en est tirée. En dehors de l’aspect loufoque des descentes et montées musicales des tuiles du métro de Tokyo, il y a de la poésie, certes sous forme brutale, avec pour seul nuancier la spontanéité du hasard de l’œuvre de quelqu’un d’autre.

Peut-on traduire musicalement le monde ? J’ai envie de dire que oui, qu’il serait possible dans une nouvelle démarche de poser un groupe, un orchestre, un·e artiste seul·e, devant un grand mur quelconque et que la musique démarre, dans une relecture de l’espace dans le temps.

Nous voyons, à travers les propositions de Nishimura Naoaki, la technologie MIDI permettre une traduction de la musique qui soit ludique. Mais que serait-il possible de voir et d’entendre si nous lâchions l’héritage encombrant de la musique occidentale ? Que pourrions-nous entendre en appliquant les méthodes de John Cage, de Yoko Ono ou de Yasunao Tone ?

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Anagram for Strings de Yasunao Tone, une partition expérimentale faite au sein de Fluxus, où l’on tire des traits pour engendrer la lecture de la musique.

Est-ce que l’on a oublié de jouer de la musique ? Voire : est-ce que l’on a oublié de jouer avec la musique ?

On pourrait tracer des traits négligemment dans la rue et lire les motifs comme sur du papier à musique. Tracer des traits près d’une carrière et jeter les pierres en l’air pour voir quelle mélodie le hasard porterait. Écrire des lexiques musicaux de façades de maisons, rangés par architecte, mouvement urbanistique, entreprises de ravalement de façade, graffeureuses, vitriers.ères, artistes de la dégradation de biens publics.

Rendre un peu de magie face à un mur gris, imaginer le potentiel d’une chiure d’oiseau sur une maison en brique rouge, contempler un paysage et se dire, en jouant avec les perspectives, qu’une symphonie unique à son balcon est possible.

PS : Si vous voulez en savoir un peu plus sur le travail et l’approche de Nishimura Naoki, vous pouvez aller lire cette interview qu’il m’a accordée par mail, vous abonner à son Twitter ou suivre ses sorties sur son Bandcamp.

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