Quotidien de recommandation musicale

La compile Compilosité a eu la bonne idée de ne pas être dans les temps

VARIOUS Compilosité
Outreglot, 2020
Écouter
Bandcamp
Musique Journal -   La compile Compilosité a eu la bonne idée de ne pas être dans les temps
Chargement…
S’abonner
S’abonner

C’est en scrutant il y a un an le top 2020 de mon ami Guillaume Heuguet (accessoirement rédacteur en chef d’Audimat) que j’ai découvert l’existence de Compilosité : comme son titre l’indique (super jeu de mots, au passage), c’est une compilation, qui est à ce jour la seule sortie d’un label/collectif appelé Outreglot. C’est donc avec un peu de retard que je débarque mais il se trouve que le projet est lui-même sorti plusieurs années après avoir été lancé, puisque les 26 morceaux présents datent de 2016, 2017. On entend sur Compilosité des choses qui évoluent souvent très loin de l’idée de tel ou tel genre musical, qui ne cherchent pas les formes fixes : on a clairement pas affaire à des “tracks” calibrés et peaufinés en studio pendant des jours et des nuit, et plus généralement on sent des gestes et des idées qui questionnent le son, les outils, les espaces de diffusion et d’écoute. Ça pourrait s’inscrire dans le vaste monde de la musique expérimentale et du sound art, si toutefois ce monde voulait bien se défaire de son académisme et cesser de cultiver tantôt la confrontation dramatisée, tantôt la conceptualisation surplombante – je pense que là je laisse un peu parler ma méconnaissance de ces scènes, mais j’essaie surtout de dire que j’ai aimé de manière très simple et directe ces propositions, ces tentatives, ces terrains vagues de musique. Et comme ça m’intriguait beaucoup, j’ai pris la peine d’écrire aux auteurs et autrices (ce qui m’arrive très rarement), qui ont été six ou sept à me répondre, en prenant le temps et le soin de revenir précisément sur les origines du projet et sur leurs pratiques passées et actuelles. J’ai compris entre autres qu’il s’agissait d’un groupe de gens qui avaient évolué dans les squats d’artistes et le circuit des concerts et festivals autogérés – et qui y évoluent encore de près ou de loin.

Ce qu’on entend sur ces 26 pistes, c’est de la musique essentiellement faite par des machines, mais il y a pas mal de voix, brutes ou transformées, et si individuellement on pourrait plus ou moins rapprocher certaines plages de certaines esthétiques connues, le fait de les voir assemblées les unes aux autres neutralise (sans brutalité) le réflexe d’identification qui demeure toujours au fond de moi. Ce qui est marrant, d’ailleurs, au sujet de l’ordre du tracklisting, c’est que la personne à l’initiative du projet, Hugo Hyart, m’a expliqué que “y avait l’idée que ce soit un truc qu’on aurait pu mettre en ordre aléatoire”. Et de fait le séquençage de Compilosité semble si flottant et contingent que je crois que je n’ai jamais écouté les titres dans le même ordre. Cet ordre aléatoire ne relève pas de la flemme ou de la fumisterie, c’est plutôt que l’ensemble a été conçu non pas comme une compilation-statement potentiellement définitive et méticuleusement « curatée », mais plutôt comme une collecte d’enregistrements qui eux-mêmes témoignent d’une vie avant eux et autour d’eux – et qui au départ, me disent les intéressés, “avait vocation à se répéter périodiquement façon rapport d’activité annuel », mais sans que ça ait pu finalement se concrétiser. Cette “vie autour” de ces morceaux a été vécue collectivement par les artistes ici présents, qui formaient une espèce de communauté informelle, notamment autour de la Villa Arson, une école d’art niçoise où plusieurs d’entre elles et d’entre eux se sont rencontré·e·s, puis à travers des squats, des zines, des accrochages. C’est Aude Van Wyller, aka Oï les Ox, qui a officialisé ce lien en créant l’association Outreglot autour de 2015, puis en portant avec Iommy Sanchez le festival Missing Numéro en 2016. La programmation collégiale du festival a entre autres fait appel à Hugo, qui organisait de son côté des concerts à Lyon, notamment dans la fameuse salle Grrrnd Zero. Dans le sillage du festival, Outreglot a aussi monté d’autres évènements à Nice (au Dojo et à la Villa Arson), Lyon (au Périscope), Paris (au Zorba, à la Station ou au Wonder) ainsi qu’à Bruxelles et Milan. Et cette “force de production pour faire des environnements dédiés à la musique”, comme la désigne Aude Van Wyller, a fini par donner l’idée à Hugo de réaliser une compilation qui recueillerait des enregistrements des différents intervenants.

Pour des raisons défendables ou non, je suis souvent rétif au fait de trop raconter les histoires humaines qu’il y a derrière la musique, mais si je vous raconte tout ça c’est que je trouve que les faits permettent de mieux capter le projet. Déjà parce que la majorité des musiciens étant passés par les arts visuels, on peut dire en résumé (et en ayant bien conscience que le lien musique/plastique n’est pas un sujet qui s’expédie en deux lignes) que ce background éclaire la teneur des morceaux qu’ils fabriquent : on sent souvent qu’il y a une idée ou une inspiration plastique derrière, on devine des mouvements voisins de la sculpture ou du collage, et des approches qui se rapprochent plus d’un truc manuel et spatial que d’une sensibilité strictement audio/software. Certes, on pourrait dire ça de plein de musique électronique d’hier ou d’aujourd’hui, sans qu’elle soit forcément produite par des musiciens-plasticiens, mais dans ce cas je trouve que le rapport très ouvert à l’espace, le peu d’intérêt pour la notion de linéarité, de début ou de fin, l’absence de climax voire carrément de narration et d’évènementialisation, caractérisent pour moi un truc super sain et super aéré : ces gens ne sont pas là pour saturer l’attention, ils ne vont pas chercher à se placer en playlist Spotify, à se faire booker aux Nuits Sonores ou à choper un article dans Tsugi (ni même dans The Wire d’ailleurs). Ça fait du bien, quand même, de voir des artistes s’y prendre comme ça.

Et puis il y a plein de morceaux très courts, de moins d’une minute, qui servent d’interludes, mais d’interludes pas spécialement relax, le plus souvent signés par Jean Bien qui est un duo formé à l’occasion par Baptiste le Chapelain aka Apulati Bien et Marine Bonjean, qui ont fabriqué des séquences autour d’un vinyle en train de fondre sous une lampe chauffante. Il y a aussi plusieurs petites plages où l’on entend des vendeurs de rue captés en Iran par Rémi Riault, qui signe un autre morceau de la compile sous le pseudo de ROR. Sur deux titres, on découvre la voix de Mamadou Sanyang, un jeune Gambien que l’artiste Céline Fantino (aka Noa Corman aka Santini) a enregistré alors qu’elle avait ouvert un studio de musique dans deux foyers d’urgence accueillant des mineurs isolés issus de la migration. 

Cette même Céline Fantino est également la co-autrice de la pièce (je dis “pièce” parce que pour le coup c’est pas vraiment de la musique) “Crépi”, sous le nom de Santini, avec une autre artiste du nom de Lisa Signorini aka Bomba Lacryma : c’est un moment que j’adore et qui me fait beaucoup rire, où une voix modifiée chuchote des phrases creepy (d’où le titre j’imagine) qui semblent en partie venues (ou inspirées) d’applis de rencontres ou de tchats de drague – du genre « j’attends des nouvelles de toi/mais tu ne réponds plus/as-tu rencontré quelqu’un/ou alors t’es occupée”, “je ne veux plus appartenir à personne/j’en ai marre d’être monogame/j’ai envie de butiner”. Ça dure moins de trois minutes mais franchement, des podcasts de création sonore comme ça, je veux bien en écouter pendant des heures – ils font quoi sur France Culture, nan mais oh, faut se bouger dans la Maison Ronde là, allez !   

On croise aussi Loto Retina, qu’on connaît entre autres pour avoir sorti un super disque sur Promesses, label qui, bien qu’il se distingue par bien des aspects d’Outreglot, en partage quand même certains des principes, notamment celui de ne pas chercher à s’inscrire dans un style en particulier, et celui de sortir des disques après avoir d’abord fait jouer les artistes lors leurs événements (en gros : suivre l’idée de partir d’une expérience IRL non-prévisible pour fabriquer de la musique enregistrée). Apulati Bien a lui aussi fait des choses avec Promesses, tout comme l’artiste mexicaine Vica Pacheco qu’on retrouve sur plusieurs pistes de Compilosité et qui faisait partie des gens à l’origine du zine Nuevos Bollos publié par l’association Outreglot.

On trouve aussi des choses d’Oï les Ox, de Iommy Sanchez aka MMY, de Valentin Barry, de Lord Cham, d’Emu Séné aka Baptise Audousset, ainsi qu’un live d’Ippon Direct, formation rassemblant plusieurs des artistes susmentionnés. La plupart des travaux présentés sont des V1, l’approche lo-fi et/ou improvisée est revendiquée même si elle se permet des détours par des technologies ou des méthodes plus avancées : pour citer un des intervenants, c’est “une joyeuse matière, bordélique et pleine de déséquilibres : c’est bien cette chose très fragmentée”.

Je voulais finir en abordant un ressenti non-musical que j’ai perçu en écoutant Compilosité et en lisant ce qu’en disaient les gens qui y avait participé, et je pensais démarrer en disant “Au-delà de la musique, on devine un autre horizon blablabla”, mais je m’aperçois qu’en fait dans ce cas précis, l’au-delà de la musique est intégré à la musique. D’une part via l’approche souvent plastique dont je parlais et par les pratiques (pas forcément conscientes) de dé-domestication/dé-réification des productions et de leur écoute, mais aussi parce que les artistes ont évoqué dans leurs réponses des moments de vie liés à une époque marquante mais qui se trouve aujourd’hui derrière eux, même s’ils ne l’ont en aucun cas reniée. Comme il y a aussi eu un long moment de latence entre l’idée de la compile et sa réalisation, ça donne à l’ensemble une tonalité que je qualifierais d’offbeat, une temporalité pas évidente à appréhender : ça peut faire penser à de l’archéologie d’un moment récent mais déjà un peu loin, à ce sentiment chelou d’avoir vécu un truc intense, suivi d’autres trucs intenses, qui du coup ont déplacé ce premier truc intense et qui l’auraient presque isolé dans une capsule. Une capsule que Compilosité s’applique donc à ouvrir, à faire respirer et à redéployer dans le présent. Bref je divague peut-être, mais ce rapport au temps m’a touché, et tous ces récits plus ou moins longs et détaillés m’ont fait apercevoir des façons d’exister et de créer que j’ignorais en grande partie. Ils expriment à leur façon le passage du temps, la force de l’initiative collective mais aussi la difficulté qu’il y à préserver cette force, le rapport à l’argent et à la survie au quotidien, les différents parcours empruntés depuis par les artistes, les souvenirs de discussions sur le genre, la géographie ou l’autogestion, ou de travaux collectifs et de manifs pour certaines et certains, sans compter les liens tissés ça et là hors d’Outreglot. Ça m’a permis d’observer des vies que je ne vois pas si souvent surgir dans ma vie à moi, et je sens que ces horizons d’existence réinjectent un peu d’espoir et de vitalité dans mon rapport aux autres et à l’avenir, et plus simplement m’aident à lutter contre la résignation. La musique qu’on entend sur Compilosité serait sans doute super bien même si j’ignorais tout de sa fabrication, mais là elle fait mieux que d’être super bien : elle donne du courage et de la puissance.

×
Il vous reste article(s) gratuit(s). Abonnez-vous pour continuer à nous lire et nous soutenir.