Quotidien de recommandation musicale

Comme quoi c’est possible de faire un classique du rock section loisirs

Shoes Black Vinyl Shoes
Black Vinyl Records, 1977
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Musique Journal -   Comme quoi c’est possible de faire un classique du rock section loisirs
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Sorti en 1977 et réédité en 2012 par les encyclopédistes de Numero, Black Vinyl Shoes n’est pas du tout le meilleur disque de l’histoire de la power-pop. Mais plus je l’écoute, plus je me demande si l’idée de la power-pop telle que la pratique ce LP n’est justement pas celle d’une musique qui ne serait jamais « la meilleure » et qui aurait plutôt comme objectif d’être simplement bonne, point à la ligne. De produire l’effet qu’elle avait à peu près prévu de produire, et de débarquer avec son matos, d’enchaîner son set et de remballer sans nous tenir la jambe. C’est un album plein de guitares qui dévorent l’espace sans trop frimer non plus, de love songs pas super profondes mais parlantes, de vocaux qui miment une certaine sensiblerie plus qu’ils ne l’incarnent réellement. En somme les enjeux ne volent pas très très haut, mais c’est bien comme ça, et ça permet de donner un disque qui ne s’use pas, qui s’écoute en voiture ou en marchant, en décortiquant des crevettes ou en effeuillant du persil. Un disque de rock de base, avec un groove rock qui passe facile, qui peut devenir votre disque préféré pendant trois semaines, puis que vous n’écouterez plus pendant trois mois, sans que ça vous manque, et que vous retrouverez en souriant sur la route de l’été ou de l’automne.

C’est par Teenage Fanclub et les Posies que j’ai pour la première fois entendu parler de power-pop, avant de comprendre ensuite qu’il s’agissait d’un terme né vers la fin des années 70. Un terme qui n’a pas été particulièrement rejeté par les groupes auxquels on l’associait, mais qui n’a pas non plus été fièrement revendiqué. Et qui a aussi été attribué rétroactivement à des formations antérieures, nées dans le sillage de The Who et du répertoire le plus rock des Beatles, comme Big Star qu’on cite souvent même si leur discographie dépasse à mon sens les limites de la catégorie, ou encore les Raspberries, que je ne connaissais pas mais qui ont visiblement eu des gros succès aux USA. En fait, en parcourant les discographies liées à ce style, je m’aperçois que le mot couvre un son large, voire flou ; qu’il traverse les périodes et les looks sans trop s’altérer, malgré – ou peut-être grâce à – ce flou. C’est une musique la plupart du temps sans prétention, qui essaie juste de combiner des mélodies à la Fab Four à des riffs qui se la ramènent, ce qui peut donner un tas de choses différentes. Big Star n’a ainsi pas grand-chose à voir avec The Knack qui ne sonne que très peu comme les Posies, par exemple. Et puis la power-pop « historique » de la fin des seventies posait aussi le problème de se confondre malgré elle avec la new-wave la plus guitarisante, qui elle-même se superposait au punk le plus pop. Bref, ici les termes sont vraiment des étiquettes données après-coup, le périmètre power-pop flotte d’une zone à une autre, mais après tout ça n’a pas tant d’importance puisque l’essentiel c’est que nombre de bons disques en sont sortis. Des bons disques comme on pourrait dire des bons gars, qui jouent du rock de proximité, voire du rock de quartier ; des mecs sapés hyper normalement avec des textes qui, en général, ne cherchent pas midi à quatorze heures, mais servis par des compos qui font chaud au cœur. 

Il y avait, au hasard, The Nerves, trio éphémère qui aura le temps de sortir un EP dont l’un des titres deviendra un tube dans sa version chantée par Blondie (« Hanging on the Telephone ») et dont le son général ramène plutôt vers la fin des sixties. Ses trois membres poursuivront chacun des carrières intéressantes à défaut d’être couronnées par le succès commercial. Il y avait aussi 20/20 qui pour le coup jouait la carte du rock mélodique mais qui se tape sur le torse, un truc de « jock » qui se prend pas la tête et parfois on se dit presque qu’il a raison. Il y avait de multiples autres noms qui sont restés dans les mémoires des fans de power-pop et cette compile Bomp! a l’air d’en rassembler un paquet. Et il y avait donc Shoes – Shoes tout court, sans article, pas The Shoes le duo de Reims. Eux venaient de la ville de Zion, dans l’Illinois, et Black Vinyl Shoes est leur premier album, sorti après One In Versailles, EP très longtemps rarissime et là aussi réédité sans trop de surprise par Numero Group. Après ce debut LP qui connaîtra son petit succès, le groupe signera en major et enregistrera dans un studio pro avec un son carré, mais pour le moment, sur Black Vinyl Shoes, ça reste du home-studio, même si pour ne pas vous mentir je n’ai pas trouvé que ça s’entendait tant que ça. Disons que si l’on sent une certaine chaleur, une convivialité, comme s’ils enregistraient des chansons avant tout pour eux, pour se réécouter, il y a quand même de la densité et de la sophistication dans le son des chansons, ça ne paraît pas « manquer » d’un truc. C’est sans doute parce que le groupe explorait, en dépit de moyens techniques limités, pas mal d’idées de mixage et d’effets ; l’ensemble donne l’impression de bouger sans cesse, malgré les compos et l’exécution qui, elles, ne s’embarrassent pas de fioritures.

On sait que par moments ça fait du bien, la simplicité en art, qu’on a une satisfaction spéciale à sentir que tout tient au même endroit ; il n’y a rien de caché, rien de hors-champ, et on ne demande rien de plus. Ce qui me plaît aussi c’est que, si j’ai bien compris, Shoes n’appartenaient pas à une scène en particulier à cette époque : c’étaient juste des types du Midwest qui jouaient dans la maison d’un des gars (John Murphy, pour le nommer, même si c’est vraiment le genre de patronyme que j’ai déjà oublié vingt secondes après l’avoir tapé) et fabriquaient leurs chansons avec un 4-pistes, sans savoir ni même se demander s’il existait une scène power-pop et encore moins une éthique revendiquée de ce rock mélodique, beau et sans trop de fioritures. Comme souvent je vais sans doute m’avancer, mais j’ai l’impression que cette relative spontanéité vivait alors ses derniers jours. Car dans les années 80, face à l’avènement du gros son des rockeurs de majors, les opposants lo-fi/indie/jangle/post-punk blabla agissaient en toute conscience de leurs choix et pour la plupart cherchaient à sonner sales. Et par la suite, même si l’on a régulièrement vu réapparaître les exigences de son nu et réaliste du rock sous plein de formes différentes, ça n’empêche que la musique à guitares électriques n’a en parallèle jamais vraiment arrêtée de s’orner de tel ou tel atour de production. Et de demander, dès qu’elle en avait la possibilité, l’intervention d’auteurs-ingénieurs genre Steve Albini, Butch Vig, Rick Rubin ou Mutt Lange. Certes, heureusement, même aujourd’hui, il y aura sans doute ici et là toujours un jeune groupe pour écrire des bonnes chansons sans essayer de ressembler à untel ou untel, et les enregistrer à la maison avec un son qui claque, par hasard, sans effort ou presque. Mais dans l’ensemble c’est quand même plus du tout comme ça que le rock existe en 2022 ; et c’est pour cette raison, je trouve, que ce disque plein de fraîcheur et de contrastes réussit à faire briller presque cinquante ans plus tard une certaine idée du rock, qui s’en tape du folklore drogues/sexe/narcissisme négatif et qui se conçoit presque comme un loisir, un loisir un peu obsessionnel. La question que je poserai néanmoins, pour finir, c’est pourquoi ce « rock loisirs » arrive à si bien sonner ici avec ce groupe, et pourquoi il peut être aussi nul avec cinquante autres groupes de la même époque avec la même esthétique et le même genre de profils socioculturels ? Qu’est-ce qui fait la différence entre un bon groupe de bon gars et cinquante mauvais groupes de bons gars ? Le talent mélodique, la présence vocale, les partis-pris de production, certes, mais je me dis que pas seulement. Il y a aussi comme une façon de dévier un petit peu de la voie principale, un mélange de naïveté et d’héroïsme, une maladresse qui n’est pas que touchante et qui devient de la bizarrerie dont on ne sait pas bien quoi faire, et qui finit par s’imposer comme un statement semi-assumé. En somme, Black Vinyl Shoes fonctionne sur un principe pas clair, pas vraiment articulable ; un mélange de hasard, de spontanéité, d’envies conjuguées, de connaissance et d’ignorance, qui me fait me rendre compte une fois de plus que la beauté de la musique pop ne se laisse que très mal analyser et réduire à un ensemble de facteurs, de choses à faire ou ne pas faire, et qu’elle jaillit plutôt d’interprétations légèrement erronées, de constructions non-sécurisées… je ne sais pas trop comment définir ça, peut-être que je devrais m’y plonger avec plus de patience et de méthode – mais est-ce que ça ne m’éloignerait pas de mon objet, là aussi je ne saurais pas vous répondre.

PS : si vous aimez BVS, essayez aussi Present Tense, le disque en major venu après, plus clean comme je le disais mais avec un tube qui m’évoque vachement une certaine indie-pop/college-rock à la Bernard Lenoir, une dizaine d’années avant la bataille.

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