Quotidien de recommandation musicale

Après trente ans de country, Emmylou Harris a tout plaqué pour faire de l’ambient americana avec Daniel Lanois

Emmylou Harris Wrecking Ball
Elektra Records, 1995
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Musique Journal -   Après trente ans de country, Emmylou Harris a tout plaqué pour faire de l’ambient americana avec Daniel Lanois
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Je vais encore une fois parler d’un disque que je n’ai pas écouté à sa sortie en 1995 mais que j’aurais sans doute détesté, ou au minimum méprisé, et qui aujourd’hui me plaît vachement. Ou disons plutôt qu’il m’intrigue, qu’il me charme comme ces gens qu’on croise un jour comme ça, dans un train ou une salle d’attente : on les découvre et on se demande bien d’où ils sortent et ce qu’ils ont pu traverser dans leur vie jusqu’ici, on se pose la question de leur énergie vitale, de leurs affects – ce qui les anime ou les fait souffrir. Qu’est-ce qui fait fonctionner ce disque aussi bien chez moi aujourd’hui, quel sens donner à cette rencontre tardive ?

Wrecking Ball d’Emmylou Harris a été un album très favorablement accueilli par la critique et le public : il a notamment reçu en 1996 un Grammy du meilleur album dans la catégorie « Contemporary folk » (même si c’est pas vraiment de la folk, on va y revenir) et plus récemment, en avril dernier, a fait l’objet d’une excellente « Sunday review » sur Pitchfork – je précise que je voulais écrire dessus avant la publication de cet article et que je n’en suis pas encore à piquer les idées du site référence de la musique branchée. Je n’en avais jamais entendu parler jusqu’ici et je me demande si Rock & Folk ou Best l’avaient chroniqué à l’époque : sans être une énorme icône en France, Emmylou Harris est un pilier de la « nouvelle scène country » née dans les années 60 et a joué avec, entre autres, Gram Parsons et Neil Young. Elle est donc bien connue des rockistes et encore plus de nos fans de country, que je fréquente peu (et je le regrette) mais qui m’ont l’air de former un contingent assez conséquent ici, comme en témoigne l’existence durable sur nos ondes nationales de l’émission WRTL de Georges Lang. 

Le truc, c’est que malgré le chant clairement roots d’Emmylou, Wrecking Ball n’est pas un album country ou folk. C’est en quelque sorte son Trans, son L’imprudence, son Tchao Pantin (si vous avez d’autres idées d’équivalences, allez-y). Le son rustique high-tech est assuré par le producteur-star de l’époque, le Canadien Daniel Lanois. Le mec avait bossé entre autres sur So de Peter Gabriel (un succès commercial massif devenu un classique de la variété internationale de son époque), Joshua Tree et Achtung Baby de U2 (coproduits avec Brian Eno), Oh Mercy de Dylan en 1989, bref il avait dû faire un sacré pognon et se faire construire un studio state-of-the-art, et peut-être même au passage une grosse maison avec quatorze poêles à bois dans l’Ontario, faudrait lui demander. En tout cas il était très fort pour donner aux chansons une aura digitale à la fois chic et romantique – et dénuée ici de synthés ou de machines, si l’on en croit les crédits de Wrecking Ball.

À Emmylou Harris, il offre une amplitude qui lui va vraiment bien : elle qui se disait un peu lasse, un peu à l’étroit dans un répertoire traditionnel qu’elle explorait depuis presque trente ans, a dû trouver dans ses arrangements ambient-americana un immense terrain de liberté. L’idée de paysage à perte de vue ne me quitte pas quand j’écoute Wrecking Ball : je me laisse envelopper par ces nappes d’instruments acoustiques, le lyrisme désabusé d’Emmylou, les horizons infinis qu’on aperçoit dès les premières notes des chansons ; je contemple les reliefs parfois accidentés qui se dessinent entre les lignes de chant, de basses et les rythmiques, dont la solennité pourrait m’énerver mais qui réussissent à m’avoir en allant flotter ni vu ni connu vers des effets qu’on pourrait qualifier de dub.

Je ne vais pas parler des textes, puisque même si je les écoutais je ne pourrais qu’à moitié les comprendre, mais comment dire, vu tout ce que j’entends autour d’eux, je devine sans peine qu’Emmylou ne parle pas d’aller s’éclater avec ses copains le weekend comme dans la chanson (par ailleurs tellement géniale) de Sheryl Crow. En revanche je précise qu’elle reprend des chansons de Neil Young, d’Hendrix et de Dylan, et a fait appel à d’autres auteurs et autrices moins connu·e·s mais tout aussi doué·es pour écrire certaines compos : Lucinda Williams, Julie Miller, Gillian Welch, Anna McGarrigle ou Steve Earle, figure de la country outlaw dans les eighties et qui signe un des meilleurs titres de l’album, sur un beat limite trip-hop – en même temps à l’époque les trois quarts des sorties sonnaient « limite trip-hop ».

Je réécoute encore une fois Wrecking Ball sans bien cerner pourquoi il me séduit aujourd’hui. Sans doute parce que le temps me rend plus sensible à ce que peut chanter une femme de 48 ans. Aussi parce que l’idée de chercher les premiers signes d’existence de l’ambient-americana m’intéressent – et l’article de Pitchfork renvoie d’ailleurs à un album solo de Lanois lui-même, Acadie, qui est très bien mais moins impressionnant que le disque de Harris. Je crois que ce que j’apprécie vraiment chez lui, c’est que malgré sa cohérence et son homogénéité, presque chaque chanson est un petit continent à lui tout seul, avec ses détails de prods, ses élans de chœurs (c’est notamment Neil Young qui s’en occupe sur « Sweet Old World » et évidemment il fait chialer tout le monde), ses variations de « focale », les nuances de désespoir, les différentes façons d’habiter si gracieusement ces espaces pas très safe mais qui offrent un sentiment de paradoxale plénitude – comme le vent qui hier soir soufflait doucement après la vague de chaleur, ou comme les premiers morceaux de Red House Painters, dont je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils ont inspiré Harris et Lanois, en particulier sur « Every Grain of Sand », mais sans doute que j’exagère.

Voilà, je vous laisse découvrir si vous ne l’avez jamais entendu ce disque magnifique, qui m’évoque plein de choses nouvelles pour moi et qui me rendrait presque indulgent avec les boomers français qui adorent dire « l’Amérique » quand ils parlent des États-Unis. Bonne journée à toustes.

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