Quotidien de recommandation musicale

Quoi de mieux qu’une Clio noire pour faire de la noise en famille ?

YEAH YOU (ELVIN BRANDHI & Jrmy Paxmn) KRUTCH
Slip, 2017
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Musique Journal -   Quoi de mieux qu’une Clio noire pour faire de la noise en famille ?
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Il y a déjà toute une longue histoire des clips tournés en voiture, souvent pour pas un rond, parfois pour ce qu’on imagine être une scandaleuse montagne d’argent. C’est un fil conducteur qui, pour l’auditeur que je suis (malheureusement mentalement façonné par le flux intarissable de vidéos sur YouTube), va en gros des Beach Boys conduisant à la fin des années 60 un gros camion de pompiers bien rouge, à M.I.A en 2012 dans le désert. En passant par Death Grips chantant quasiment la même année « It goes, it goes, it goes, it goes It goes, it goes, it goes, it goes Guilloootiiiiiiiiiiiiiiiiine… » : inoubliable vidéo musicale, à ce détail près que cet admirable jeune homme en transe n’oublie pas de mettre sa ceinture, ce qui donne un comique involontaire irrésistible à la chose.

Mais je crois qu’il fallait que je remonte à John Lydon, demi-dieu punk hurlant en 1983 « This is not a love song » et tombant au ralenti sur la banquette arrière d’une cartoonesque limo de location, pour trouver un moment de musique filmée en voiture qui me choque au point de me faire ressentir qu’il y aura inévitablement pour moi un avant et après. Et puis récemment, Elvin Brandhi et son père ont surgi à bord de leur Clio.

Ces temps-ci, on entend beaucoup la noise improvisée assez inclassable d’Elvin Brandhi en Europe. Elle est passée comme une comète lors de la dernière édition de Sonic Protest, à deux reprises. La musicienne galloise tourne, enregistre, multiplie les collaborations, sort des disques géniaux. Sa production est déjà impressionnante, et elle semble partie pour grandir plus vite que le haricot magique du conte. Yeah You est le duo qu’elle forme avec un autre musicien britannique, en l’occurrence son père, qui se fait appeler indifféremment Jrmy Paxmn, Mykl Jaxn, etc, multipliant les pseudonymes pauvres en voyelles avec une désinvolture anti-individuelle radicale et réjouissante.

Depuis plusieurs années, le père et la fille enchaînent les vidéos de live en bord de route et sur des parkings de centres commerciaux. Mais ce qui m’a fait tomber de ma chaise quand j’ai écouté leur album Krutch, sorti sur le label anglo-berlinois Slip, c’est la vidéo qui accompagne le morceau « Skin (I Have only lived once) ». Et qui se passe donc dans une Renault Clio noire.

« …C’est le truc avec la musique improvisée, déclarait Elvin Brandhi dans une interview de 2016. Dans une voiture en marche, c’est parfait. Il y a tellement de choses dont on peut se nourrir tout le temps, au niveau des paroles, en regardant tout passer… » 

Jrmy Paxmn conduit, met les clignotants, fait ses contrôles dans les rétros, déclenche les essuie-glaces, et à côté de lui Elvin Brandhi est comme fleuve chantant qui se déverse en cataracte dans l’habitacle, sur les banquettes, sur le volant, et qui rebondit sur les vitres. Sa voix recouvre tout, comme le Nil en crue qui déborde, noie, mais ce faisant fertilise (Walter Benjamin dit ça des phrases de Proust quelque part je crois). C’est une merveille d’intelligence collective et de finesse à deux têtes. Une féérie bruyante. 

Et ça fait des années que ça dure. Le duo a mis en place ce protocole de travail à nul autre pareil depuis l’époque où Brandhi était encore adolescente, quand le père et la fille prenaient la voiture pour aller faire les courses, pour aller au lycée, pour aller chez Ikea… Le moindre trajet banalement déprimant du quotidien a été depuis lors subverti, renversé en quelque chose de profondément expressif et anti-norme par la grâce de la petite électronique lo-fi et d’un enregistreur posé sur la plage avant. 

Il faut avoir en tête que la voiture ici, ce n’est pas une simple bonne idée pour un clip arty. L’album tout entier a été enregistré dans cette Clio, transformé en sorte de train Medvedkine punk : chanté sur la route en Hollande, mugi dans les embouteillages en Allemagne, rendu incandescent en se mêlant au doux son des clignotants à Budapest… Je me dis que c’est en partie de là, de ce parti-pris d’économie de moyens confinant au simplisme, que les 6 pistes de Krutch tirent leur affolante beauté.

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