Quotidien de recommandation musicale

Un classique oublié de la chanson d’Amérique du Nord de la France

Lucid Beausonge Le casse-tête
Parsifal, 1980
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Musique Journal -   Un classique oublié de la chanson d’Amérique du Nord de la France
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Lucid Beausonge est une chanteuse née à Roubaix en 1954, mais très tôt dans sa carrière elle a passé du temps à Montréal, si bien qu’on a souvent pu la croire québécoise – et elle l’a sans doute pas mal cherché en adoptant ce pseudonyme de Beausonge, qui de fait sonne très « Belle Province ». Un peu oubliée aujourd’hui, elle a pourtant connu le succès en 1982 avec la chanson « Lettre à un rêveur » et l’album Africaine qu’elle a enregistré avec des pointures comme Jean Musy, François Bréant ou Sauveur Mallia. C’est un disque de son époque, à la fois dans le son, FM mais lyrique, et dans les textes qui tiennent d’une veine baba tardive infusant dans les premières eaux du cosmopolitisme eighties, ce qui donne parfois des chansons un peu limite aujourd’hui, notamment le morceau-titre, « Africaine » qui rivalise avec « Toutes les mamas » de Maurane et « Babacar » de France Gall dans le genre « maternalisme colonial ». Mais je vais plutôt parler de son disque précédent, son premier album Le Casse-tête, produit en Belgique avec un certain Ghislain Slingeneyer et sorti en 1980. 

Ce qui se remarque vite, c’est donc le tropisme pro-Québec de la Nordiste : comme si en apprenant auprès de voix canadiennes, celles-ci avaient déteint sur l’accent de la chanteuse, qui s’était mise à utiliser leurs mots et leur flow. Ça me rappelle que lorsque j’avais visité Montréal il y a dix ans, j’avais rencontré des Françaises installées là-bas qui avaient carrément chopé l’accent, c’était troublant. En tout cas l’articulation très ample de Lucid me fait penser à celle d’une des rares chanteuses québécoises que je connaisse un minimum, Diane Tell, et puis aussi de ce côté de l’Atlantique, à cette chère Véronique Sanson. Sur son site, il est expliqué qu’elle a beaucoup écouté Barbra Streisand et les chansons de Broadway, ce qui je trouve va un peu de pair avec sa québécophilie, mais qui se ressent surtout dans l’intensité de son interprétation, où les mots sont posés de manière si affirmée qu’on arrive presque à les voir matérialisés au cœur de la musique – ça me fait penser au passage à cet hilarant sketch de Fred Armisen où il imite tous les accents ricains et dit que l’accent de Seattle consiste à « présenter les mots sur une assiette ».

J’adore Le casse-tête parce que contrairement à ce que son titre pourrait laisser entendre, c’est un album qui musicalement va droit au but et se lit comme un livre ouvert. On y entend du début à la fin le même type de folk chaude, de la folk du soir, qui vous rappellera sans doute des choses si vous écoutez ne serait-ce qu’un peu de musique française de cette époque, d’Yves Simon à Olivier Bloch-Lainé. Guitare sèche, basse, batterie, quelques arrangements de cordes ou de vents bien ajustés, et c’est tout. Et parfois il y a un groove qui se déploie sans se priver, comme sur « Direction Choc » ou « Auto-Ecole ». 

De toute façon la voix et les textes de Lucid occupent tant d’espace que ça ne servirait à rien d’encombrer les pistes avec autre chose. L’expressivité de la Roubaisienne tient le rôle principal, d’abord en chantant des choses directes voire terre-à-terre, mais énoncées d’une manière très habitée, comme sur « Compte à rebours », où elle se met dans la peau d’une ouvrière : « Je rêve de vivre une histoire terrible, incroyable, formidable, histoire de rire un peu ». Il y a aussi « Berceuse », chanson en forme de règlement de comptes avec ses anciens amis, qui fait un peu « rap – voire r’n’b – français » dans l’intention, avec une déclaration d’indépendance individuelle sans ambiguïté ni seconde chance : « Manque d’imagination, c’est toujours la même chanson / et dites vous bien chers amis, que vos conseils sont pleins d’ennui ». 

« Ode à ma mère », « HLM », « Les maux des mots » : on comprend juste en lisant les titres que Lucid Beausonge n’est pas là pour survoler la vie avec légèreté, et l’intensité de son propos et de son interprétation s’inscrit dans la tradition de la chanson francophone d’après-guerre, baignée de théâtre et de poésie. Et comme d’autres chanteuses de la même époque déjà évoquées ici – je songe entre autres, dans un genre certes différent, à la grande Claude Le Roux –, Lucid ajoute une physicalité très musicale à sa présence au micro. Je pense encore à « Direction Choc », où elle ménage plein de mini-pauses dans ses couplets, créant un suspense funky, tout en se lâchant dans un registre soul à base de murmures et de mélismes – j’adore sa façon de prononcer « dos » quand elle dit « elle m’entre dans le dos ». J’aime aussi beaucoup « Mignonne », dont les paroles évoquent ce qu’on appelait pas encore le male gaze et « Avril », un guitare-voix super poignant ; ou « Ode à ma mère », hymne rock contestataire sur les inégalités imposées par les dominants qui finit par une injonction inclusive : « Y aura plus de filles et de garçons, y aura plus de petits ni de grands, y aura plus de maigres ni de gros ».

Le Casse-tête est donc un disque dont la simplicité, voire l’absence relative de prétention musicale contraste étrangement avec la puissance de la personnalité de Lucid Beausonge, qui n’avait pas 25 ans à l’époque. Quelques années plus tard, elle connaîtra un début de reconnaissance en sortant Africaine, puis enchaînera pas mal d’albums dans les eighties, (notamment L’oiseau en 1983, dont le morceau-titre tubesque devrait être un gold de RFM ou Chérie), avant de revenir en 1996 avec un album intitulé Primitive qui pour le coup sonne vraiment trop comme un mélange de Zazie et de Véro, ce qui est dommage vu son talent. Difficile de dire si elle assumait de mettre son nom sur un tel disque de compromis, mais de toute façon on sent chez elle quelque chose de toujours insatisfait, un désir d’au-delà, comme si la musique qu’on lui proposait ne suffisait jamais à contenir la force de ce qu’elle veut chanter. On lit sur la phrase suivante sur sa fiche Wiki : Son caractère « bien bien trempé » lui a malheureusement fermé pas mal de portes. Je me demande si Lucie a elle-même écrit cette phrase mais en tout cas, ça donne une idée du genre de femme à qui on a affaire. Son site indique qu’elle donnait encore des cours de chant dans le vingtième arrondissement de Paris voici quelques années et qu’elle a signé une chanson sur la B.O. d’un film auquel a participé Patrice Leconte. Je vois qu’elle laisse même son adresse mail et son téléphone, et je me dis que ce serait pas mal de lui écrire un mot.

En tout cas n’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé du Casse-tête, qui pour moi fait clairement partie de ces albums enfouis dans les archives de cette France parallèle que j’aime tant.

Un commentaire

  • Hervé GUILLEMINOT dit :

    Absente de TOUS les guides sur la chanson française, hormis l’Odyssée de la chanson française (Hors Collection 2006) du regretté Gilles Verlant. Elle a pourtant une discographie conséquente… Un mystère. Elle fait partie intégrante de ce triangle des Bermudes de la francophonie où d’autres interprètes sont aussi engloutis : Caradec, Dalcan, Caplan, Laffaille, Sustrac, Vanot, etc.

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