Quotidien de recommandation musicale

Quatre très beaux disques récents et tristes que m’a conseillé mon ami et collègue Hervé Loncan

O. G. JIGG Dominion Window
Plaque, 2022
THOMAS BUSH Preludes
Mammas Mysteriska Jukebox, 2022
Yuta Matsumara Red Ribbon
Low Company, 2022
TLF Trio Sweet Harmony
Latency, 2022
Écouter
Bandcamp
Écouter
Bandcamp
Écouter
Bandcamp
Écouter
Bandcamp
Musique Journal -   Quatre très beaux disques récents et tristes que m’a conseillé mon ami et collègue Hervé Loncan
Chargement…
Musique Journal -   Quatre très beaux disques récents et tristes que m’a conseillé mon ami et collègue Hervé Loncan
Chargement…
Musique Journal -   Quatre très beaux disques récents et tristes que m’a conseillé mon ami et collègue Hervé Loncan
Chargement…
Musique Journal -   Quatre très beaux disques récents et tristes que m’a conseillé mon ami et collègue Hervé Loncan
Chargement…
S’abonner
S’abonner

Ça n’est qu’à moitié intéressant pour vous mais sachez que Hervé Loncan, occasionnel auteur et brillant relecteur pour Musique Journal, travaille également avec moi au pôle traduction de Condé Nast. Il est donc par deux fois mon collègue mais surtout désormais 365 fois mon ami, puisque nous nous parlons peu ou prou tous les jours de l’année, tant de vive voix que par SMS ou par vocaux. Ça va du simple « télétravail possible aujourd’hui ? » au plus technique « dis-donc pas facile de le raccourcir de 12 000 signes ce papier true crime dans le Wyoming », en passant par des choses mignonnes de type « avec Chantal on va se prendre un banh-mi on t’en rapporte un ? ». Mais on parle aussi cinoche et ziquemu, évidemment, et Hervé n’est pas le dernier pour me recommander des sorties Bandcamp à moins de 10 acheteurs. 

En dépit de sa nature joyeuse, voire festoyante, Hervé, sachez-le, concentre ses recherches contemporaines sur les zones grises de la musique, et sur le marché actuel n’écoute donc quasiment que des choses entre la figue fraîche et le chou mariné, le ciel d’été couvert et l’odeur de parking, le bas-relief mal entretenu et la boule à neige animée, le froissé d’un fascicule et le vertige modéré d’une échelle en montagne. Autrement dit, changez d’URL si vous voulez vous ambiancer sur du reggaeton ou de l’amapiano, vous ne trouverez aucun turn-up à l’horizon – mais en revanche vous trouverez néanmoins beaucoup de choses fascinantes à scruter, en direction de divers au-delà et plus souvent encore en direction de divers en-deça.

OG JIGG – Dominion Window

Un artiste de Bristol qui s’appelle William Yates et qui a surtout sorti des projets sous le nom de memotone, un alias dont les productions sont assez volatiles mais marquées par l’alliance d’instruments authentiques (Yates est un “vrai musicien”) et d’ondulations ambient Fourth World, et qui récemment versait dans un genre de jazz de film noir recodé pour la jeune génération (qui n’a pas encore donné son avis) et que personnellement j’ai adoré. Bref un type déjà extrêmement talentueux, et qui selon moi se surpasse ici, avec ce pseudo de OG Jigg. La présentation Bandcamp parle de « channelling icy dungeon synth, children’s television (think Willo the wisp and other semi-terrifying yet nostalgic psychedelia), neolithic jazz and folk horror » et elle suggère un possible concept-album autour d’un barde (OG Jigg, donc) venant jouer sur les bords de l’Avon (près de Bristol) lors des cérémonies d’été après la récolte du maïs. Les influences susmentionnées s’entendent toutes à un moment ou à un autre mais ce qui me frappe le plus dans Dominion Window c’est l’assurance, l’élan et le talent de l’auteur à passer d’une plage vaporwave médiévale à des choses qui pourraient ressembler à de l’acid-folk voire à du post-punk qui serait né avant le punk (et on sait que ça existe), ou encore à des délires jazz-prog en mode kaléidoscope. 

Je recommande notamment « Jesus is my Jam » qui est dingue, puis vient « Jenny Greenteeth » qui entame un mouvement d’ensevelissement, on se croirait peu à peu cerné par les ruines d’on ne sait trop quelle époque, on participe sans l’avoir décidé à une marche funèbre sans début ni fin, on se dissout mais c’est tant mieux, on suit la route terrestre des défunts. Mais il n’y a aucun pathos de la mort ou du funeste, tout cela est proche de nous, on n’est pas loin de la camaraderie entre gens conscients de leur départ futur, et déjà absorbés par les départs passés et présents. Ça continue avec « The Keeper » et « Missing on Return », avant de s’aérer un peu avec « Grass Zones ». Bref c’est une splendeur, un projet d’un poésie évidente avec lequel je ne trouve aucun de point de comparaison tout de suite ; dont la densité n’a rien d’écœurant, au contraire : elle permet de rincer tout un tas de choses en soi-même. 

THOMAS BUSH – Preludes

Là ça n’a plus rien à voir avec OG Jigg et en même temps c’est le même principe d’indéfinition parmi les débris. C’est un album de l’Anglais Thomas Bush (à qui l’on doit entre autres le projet RAP avec Guy Gormley sur Jolly Discs) animé par une espèce de fluidité du désespoir qui rend complètement caduque le besoin de nommer les genres ou ébauches de genres qu’il pourrait éventuellement recouvrir. Je dirais juste que ça démarre plus ou moins twee mais ensuite plus du tout. Quelques voix dont on ne sait pas si elles chantent pour elles-mêmes ou si elles se fichent de tout, des nappes couleur gris parpaing, des percussions dub en pleine déflation et dont pourrait bien s’inspirer l’économie actuelle (eh oui, ici ça suit l’actu), des synthés et des pianos qui clignotent comme des petits rayons derrière des nuages soufflés par des vents mous, et puis pas mal de guitares « direction : descente ». L’ambiance générale se situe entre l’aire d’autoroute et le débarras campagnard. J’ai le souvenir d’un endroit comme ça, dans le Cher, un préau agricole avec un ou deux tracteurs, du foin, plein d’outils, des bidons de bouffe ou d’engrais, des vélos et des petites motos pour gosses, beaucoup de rouleaux de trucs, des poules et un chien, des pièces détachées de bagnole et des caisses en plastique, tout ça jamais rangé vraiment pareil ou disons jamais vraiment rangé, mais pas non plus désagréable à voir. On savait pas bien où le périmètre du dépôt s’arrêtait, s’il se permettait de déborder sur le chemin de balade ou sur le jardin du type qui habitait là de temps en temps, mais justement ça me faisait du bien que ce ne soit ni clos ni aligné. Il paraît que parfois le type en question se baladait habillé en soubrette, tondait sa pelouse tout nu avec une perruque. YOLO le Cher ! Ou plutôt ONQUV (On n’a qu’une vie).

Bref, ces incroyables Preludes ont beau être marqués par l’indétermination et la frugalité, ils accueillent pourtant chaleureusement l’auditeur. « Ils ont rien mais ils donnent tout », ou peut-être plutôt, « C’est pas grand-chose mais c’est déjà énorme ».

 TLF Trio – Sweet Harmony

A priori, le modern classical obtient rarement mes faveurs mais la vie est faite d’imprévus (voire « l’imprévu c’est la vie » comme le proclame un graffiti bienveillant en bas de mon immeuble) et donc, là, ça marche, peut-être parce que ce trio danois de type musique de chambre intègre une guitare classique aux côtés du piano et du violoncelle. Le titre est un clin d’œil non pas à The Beloved mais à Liquid, duo breakbeat auteur d’un maxi du même nom sur XL en 1992. Pas de reprises acoustiques de classiques rave ici, juste un album qui ne s’écoute pas en dansant mais en bougeant, même pour ne rien faire de spécial : ouvrir un tiroir, vérifier le temps qui reste sur le lave-linge, déplacer une chaise de façon totalement gratuite… bref la bande-son parfaite pour devenir le héros anonyme d’un court métrage de fin d’études, voire pour vous essayer chez vous au performance art non spectaculaire, comme je le lisais au sujet de je ne sais plus quel artiste abordé par feu José Esteban Munoz dans son livre Cruiser l’Utopie, traduit l’an dernier aux éditions Brooke. Un disque là encore qui se permet sans salamalecs de naviguer entre les options (jazz parallèle, néoclassique, musique de la Renaissance, voire d’avant), et qui aime commencer un truc sans le terminer pour décider de passer à autre chose. On s’en lasse difficilement, et ce côté fragmenté mais très bien joué et très bien enregistré lui donne une dimension limite rituelle, obsédante. Un album passé pas loin de France Culture mais qui épouse finalement mieux les ondes de Transe Culture. Sorti sur le super label français Latency, chez qui j’avais beaucoup aimé Raw Silk Uncut Wood de Laurel Halo.

YUTA MATSUMURA – Red Ribbon

Il n’y a que trois titres disponibles et l’album entier sort vendredi de la semaine prochaine, mais on le valide juste sur la fois de ce brelan de tubes souterrains. La voix de ce musicien au nom japonais mais à la voix très anglaise me rappelle celle de Brian Eno mais aussi celle de Charles Bullen de This Heat et Lifetones ; ce timbre sourd et mécontent, on la lui fait pas à l’envers. Le texte Bandcamp parle de dream-pop et d’avant-pop, ça se tient, mais c’est aussi autre chose si on écoute le morceau-titre avec ses accords de piano obstinés et son espèce de breakbeat sous-mixé. Le troisième titre en écoute est chanté en japonais par une certaine Haruka Sato, avec un mélodica, une rythmique plus appuyée, un piano clavinova, on longe le couloir sophistipop sans vraiment l’arpenter. En tout cas ça fait l’effet étrange de tous ces morceaux qu’on a envie d’écouter en boucle alors qu’il ne s’y passe pas tant de choses que ça sur le plan « matériel ». Je ne sais pas quoi vous dire d’autre si ce n’est que ça me réjouit que des gens comme Yuta Matsumara, et donc avec lui Thomas Bush, OG Jigg/memotone, et le TLF Trio, puissent aujourd’hui habiter aussi justement et aussi magnifiquement le délabrement de l’environnement, des esprits et des industries culturelles. Et puis j’aime aussi beaucoup le fait qu’ils m’aient séduit sans crier ou sans s’agiter, et que je ne sache pas exactement écrire pourquoi et comment ils me plaisent tant. 

×
Il vous reste article(s) gratuit(s). Abonnez-vous pour continuer à nous lire et nous soutenir.