Quotidien de recommandation musicale

Le groove œcuménique du Ryuichi Sakamoto nineties

Ryuchi Sakamoto Sweet Revenge
Güt, For Life Records, 1994
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Musique Journal -   Le groove œcuménique du Ryuichi Sakamoto nineties
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Je ne pense pas qu’il y ait, de mon point de vue, de notion plus casse-gueule et protéiforme que le groove. Ado, je l’utilisais à tout va pour caractériser mon ressenti face à l’agencement rythmique de certains morceaux, me situant entre le premier et le sept millième degré : ainsi, des expressions comme « Non mais ce GROOVE », « Ça groove un max » ou encore « Tâte-moi ce groove ! » portait toujours en elles une part de fascination et de kiffance totale, mais aussi une mise à distance un peu amusée. Le groove, c’est presque toujours trop, sincère et déroutant ; ça fait s’échapper le corps et transperce les certitudes esthétiques, surtout quand la pratique musicale se teinte de plus en plus d’expérimentations et de recherche visant justement à questionner les ressentis rythmiques. Ça caractérise beaucoup les darons d’une époque aussi, sur-investissant ce champ du ressenti pour expliquer « aux jeunes » ce qu’est ou n’est pas la bonne musique.

Ces jeux linguistiques et donc forcément ontologiques, je les ai entre autres déroulés avec les comparses musicien.nes de ma jeunesse (Aurore, Thibaut, Alexandre et Léo), comme autant d’itérations de ce concept à la fois vaporeux et très concret : en vrac ça pouvait être Stuff à Montreux (merci Aurore), Jeanette Lady Day, le Lavilliers funk indus, « Shout to the Top » de Style Council ou DJ Rashad. Nous avions – et avons encore parfois – des approches et compréhensions différentes du groove, identiques en certains endroits. Cependant l’ambivalence de la notion s’est selon moi le plus fortement incarnée dans la façon dont Léo et moi l’appréhendons. Léo – qui se surnomme parfois « le groovologue », je n’invente rien – s’est consacré professionnellement au groove sous toutes ses formes, sans abandonner ses folies DIY ; de mon côté je me suis enfoncé dans la déviance rythmique, au fil des expérimentations de jeu et d’écoute, cherchant à faire éclater la notion, quitte à me perdre en route. Excavation ou dissolution, nous travaillons en fait sur la même chose, l’un étant le négatif de l’autre.

Bref, si je vous parle encore une fois du roman de ma vie en introduction, ce n’est pas (que) pour me raconter et faire de l’auto-promo : il s’avère que l’album dont je veux vous parler aujourd’hui, Sweet Revenge de Ryuichi Sakamoto, tentative très en phase avec son époque (1994) de musique soulful et chic, me pose un sérieux problème de groove.

Dans ce disque, le Japonais surjoue et transforme, s’approprie des choses qui lui appartiennent déjà. J’y retrouve des caractéristiques communes avec le Earthling de Bowie ou Stretch de Scott Walker – ouais, celui là est moins évident – en ce que ces œuvres peuvent être perçues comme des pas de côté de la part de leurs auteurs, alors que ceux-ci ont juste continué à creuser leur sillon, mais plus profondément. Sakamoto a toujours eu ce penchant pour la fantaisie, le renouveau et le diptyque swing / anti-swing ; avec le YMO, sur Thousand Knives, ou même dernièrement, bien que cela soit moins évident. Avec Sweet Revenge, le musicien s’engouffre dans la brèche du groove organico-plastique, une tendance déjà plus qu’amorcée dans son album précédent, Heartbeat (1992, qui contient entre autres « Triste » avec Marco Prince, OMG).

Ici, le son se fait cependant encore plus chic et doux (cette pochette !) : le sampling et la programmation sont millimetros et laidback, les arrangements de cordes super classy – l’introduction « Tokyo Story » avec ses textures digitales et ce qui ressemble à un soupçon de timestretch –, les interventions vocales, lead et backs, exquises. Cette configuration, si ringue dans les mains d’un autre, est ici sublime et sophistiquée ; c’est de la lounge résolument « urbaine » (un peu library même, à certains moments : il y a des moments qui me font un peu penser à Tatsuhiko Asano dont je parlais cet été), sans qu’aucun des termes ne soient ici une insulte. C’est une des grandes forces de cet album : faire des chansons résonnant avec l’urbanité mondiale expansive tout en les ancrant dans leur localité propre. Tout est marqué ici par les musiques « noires » anglo-américaines sans que cela ne tourne au pastiche, et l’entre-deux sensitif qui me fait chavirer vient en grande partie de là, il me semble.

On est toujours sur le fil, c’est un groove qui spleen, peut-être l’inverse, en tout cas moi je tombe dans le panneau à chaque fois. « Moving On » et son chant – une certaine J-Me – à deux doigts de se croûter est pour moi l’incarnation de cette ambivalence, de cette emphase solide et fragile. Toutes les parties vocales sont d’ailleurs éblouissantes de mille façons, les chanteuses sont flamboyantes sans trop en faire, et j’avoue avoir une faiblesse pour les morceaux rappés, « Regret » et surtout « 7 seconds » – J-Me, encore –, super nocturne, avec ce sax un peu canaille ; le parlé-rappé smooth AF de Latasha Natasha Diggs met aussi les frissons sur « Interruptions », avec une instru tout aussi langoureuse. Et puis il y a aussi plein de chansons un peu plus pop traditionnelles super solides, qui ne dénotent absolument pas avec le reste, je pense entre autres au final « Water’s Edge » chanté par Andy Caine, c’est carrément du Prefab Sprout, j’ai les larmes aux yeux [Andy est aussi le vocaliste qu’on entend sur les classiques deep house de Maurizio sortis sous les pseudos Round One/Two/etc, le mec a l’air d’avoir une carrière bien « toutes directions »]. Je veux dire, cette classe ne sort pas de nulle part non plus, il suffit de regarder le personnel rassemblé pour l’affaire : le houseux Satoshi Tomiie sur deux tracks, Towa Tei de Deee-Lite sur quatre autres, Vivien Goldman aux paroles, Cyro Baptista aux percus (WHAT ?), au micro on croise Holly Johnson de Frankie Goes To Hollywood et Roddy Frame d’Aztec Camera, et en cabine une myriade de pontes de stud.

Voilà, je ne sais pas si la liaison entre mon expérience personnelle et l’album du maestro est sensible, mais je n’ai jamais autant écrit le mot groove, et rien que pour ça, ça valait le coup ! J’espère qu’on est d’accord chers lecteurs et chères lectrices, et bon week-end !

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