Quotidien de recommandation musicale

Randy Newman nous reçoit comme à la maison, même si ce n’est pas du tout chez lui (et encore moins chez nous)

Randy Newman Good Old Boys
Reprise Records, 1974
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Musique Journal -   Randy Newman nous reçoit comme à la maison, même si ce n’est pas du tout chez lui (et encore moins chez nous)
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En France, Randy Newman n’a jamais touché beaucoup de monde hors des petits cercles américanophiles qui connaissent leur Great American Songbook, autant dire assez peu de gens comparés aux fans de Dylan ou de Neil Young. En gros, il remplit la Cigale, pas le Zénith. Aux États-Unis, il est  en revanche depuis cinquante ans une personnalité très présente dans les charts et dans l’industrie, à la carrière super bien gérée puisqu’il a signé plein de B.O. pour Hollywood, notamment pour Disney-Pixar à partir des années 90 (la franchise Toy Story a été son plus gros hit) mais aussi pour les deux derniers films de Noah Baumbach. Ce qui fait de Newman une figure très américaine mais peut-être pas forcément très lisible pour le mélomane français, c’est qu’il ne s’est jamais présenté comme un rockeur ni même un chanteur pop : il a grandi à Los Angeles et s’est très tôt mis à écrire puis vendre ses textes et ses compos aux plus offrants, les plus célèbres étant en vrac Nina Simone, Dusty Springfield, Barbra Streisand ou Wilson Pickett. Né dans une famille d’artistes, et plus exactement de compositeurs pour le cinéma, il a baigné tout jeune dans le milieu de l’entertainment, et son meilleur ami et partenaire privilégié dès ses débuts s’appelait Lenny Waronker, producteur puis A&R de Warner/Reprise avant de devenir carrément co-patron de DreamWorks – les deux doivent bien se la donner niveau patrimoine immo. 

En d’autres mots, Randy est un vrai pro assumé de la musique, il a bossé pour devenir millionnaire avec ses chansons, et n’a aucun problème à ne pas être considéré comme une légende du rock’n’roll qui a cramé la vie par les deux bouts – il a en revanche été nommé Disney Legend, c’est un autre délire mais c’est sympa aussi.

Si Newman continue de sortir quelques albums solo en marge de son travail pour Hollywood, c’est dans les seventies que sa discographie de recording artist a été la plus riche. Je me passe souvent ses albums Sail Away ou Little Criminals, mais c’est Good Old Boys que je préfère par-dessus tout. C’est un album que je trouve superbement facile à écouter tout en étant très loin de ce qu’on peut appeler easy listening. Les paroles ont fait couler beaucoup d’encre, l’interprétation que Newman en a donnée sur scène encore davantage – il suffit de lire cette review de Pitchfork qui revient sur les enjeux de l’époque, l’attitude de Randy, et la réaction de Greil Marcus, pour réaliser que ce fut un vrai sujet dans la presse et l’opinion publique aux États-Unis. Sachez simplement, si vous avez la flemme de vous plonger dans toute l’histoire, que le Californien avait en tête de faire avec Good Old Boys un concept-album où il incarnerait un personnage de prolo blanc du Sud, un type qui gagne sa croûte dans une aciérie, qui boit, traite mal sa femme et n’aime pas les Noirs, mais qui raconte aussi ses peines et ses regrets. Newman a vécu une partie de son enfance à la Nouvelle-Orléans et s’autorise à imiter l’accent sudiste pour jouer son protagoniste, ce qui peut sembler chelou sous un certain angle : Jacques Dutronc connaît bien la Corse mais je suis pas sûr que ça passerait s’il faisait un album genre « moi c’est Doumé » avec l’accent de Bastia et tout. Bref, entre l’approche très artisane de Newman, plus ce filtre du personnage, plus le registre orchestral déjà à l’époque très passéiste, voire maniériste (bien qu’exécuté à la perfection, avec une finesse de tous les instants ; et évidemment, c’est le tout puissant Nick DeCaro, dont on vous parlait il y a quelques temps, qui s’occupe de ça !), ça pourrait donner un disque multicouches qui mettrait potentiellement sur les nerfs. Mais non, pas du tout, du tout, Randy se balade, occupe l’espace comme il veut, se pose au milieu de tout ça en pleine maîtrise de ses talents Actors Studio, on y croit, et bien sûr c’est parce que ses chansons sont ni plus ni moins ciselées, dans une veine très Great American Songbook comme je disais, un côté théâtre musical très prononcé qui fait passer tout le projet comme une belle cuillère de crème crue sur une part de fondant au chocolat ou tout autre gros gâteau culte du Great American Cakebook (pourquoi les Ricains sont-ils aussi obsédés par les gâteaux et les desserts, ça doit sans doute pouvoir s’expliquer, n’hésitez pas si vous avez des réponses).

En termes de placement vocal, Randy fait le choix assez logique de maintenir un flow homogène sur tous les morceaux et par moments répète certaines lignes de chant, marque le même genre de pauses ou appuie au même moment de la mesure, tout en gardant une distance très comédienne par rapport à son élan lyrique : il a ce truc parlé-chanté, pas tout à fait Dylanien, mais vous ne serez pas complètement dépaysé si vous aimez Bob (je me permets au passage une question : vous trouvez pas que Kanye sonne comme Dylan parfois ?). Mais contrairement à l’auteur de « Changing of the Guards« , Randy cherche un peu à séduire, ne serait-ce qu’amicalement, son timbre nous convie à nous faire un verre – on l’entend presque dire fix yourself a drink –, son expression principale est celle de quelqu’un qui veut nous mettre à l’aise, même s’il est dépité et qu’il sait que les gens ne vont pas tous l’aimer voire le mépriser. Ce sentiment qui mêle chaleur et désespoir discret défile tout au long de Good Old Boys et en fait un compagnon hors pair pour les soirées d’automne ou d’hiver, à boire un bon malbec et à manger un plat mijoté, avant de regarder un de ces films crépusculaires quoique pas dénués de vitalité et de tendresse qui sortaient à la même époque, genre Le Privé ou Breezy. Une sorte de dernière séance à se refaire indéfiniment, pour célébrer un monde déjà presque perdu pour tout le monde en 1974 aux USA, et qui s’auréole donc aujourd’hui, un demi-siècle plus tard et de l’autre côté de l’Atlantique, d’une impression d’irréalité à laquelle on devient vite très attaché, sinon accro.

Et même si je ne m’étendrai pas sur les textes, qui ont entre autres mérites celui d’être très simples à comprendre, très bien articulés malgré le faux accent, je dois dire que j’ai été particulièrement touché, à titre personnel, par ceux de la chanson « Guilty », et pour une fois j’ai même éprouver une certaine satisfaction à pouvoir m’identifier au propos de Randy et de son personnage de Johnny Cutler – et je pense que je ne serai pas le seul dans ce cas.

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