Le Hans dont nous parlons aujourd’hui, Hans-A-Plast, n’a rien à voir avec les pansements, son premier album éponyme n’en mentionnant d’ailleurs aucun. C’est un groupe de Hanovre, trois femmes, deux hommes, et nous sommes à la toute fin des années 1970 si on prend la date de sortie du premier single. C’est le moment où commence ce qui s’appellera en Allemagne la NDW, la Neue Deutsche Welle, nouvelle vague allemande en VF, dont les représentants les plus connus sont DAF ou Malaria!. Cependant, avec Hans-a-plast, on se situe encore à la croisée des chemins, entre cette new wave à la sauce kraut, le punk et, quand même, un bon vieux rock’n’roll. Et c’est qui fait de ce premier album d’Hans-A-Plast quelque chose d’einzigartig, d’unique en son genre, cette volonté assumée de ne pas choisir. Le premier LP sortira d’ailleurs sur un label de krautrock, Lava Records, ce qui brouille encore davantage les pistes et a dû en perturber plus d’un·e parmi celleux qui auraient acheté l’un des 700 exemplaires pressés sans écouter.
La première fois où j’ai entendu Hans-A-Plast, c’était en 2012 et sur une mixtape faite sur une vraie cassette, sur l’autoradio de la voiture de Lana (ou autre prénom typiquement germanique), la copine d’une copine, casquette piercée comme les régisseurs, tout comme son arcade, depuis la banquette arrière, direction un festival de sérigraphie en Slovénie. Elle conduisait bien et on descendait vers la frontière sud, je parlais encore mal à la langue mais je m’acharnais et soudainement l’illumination est sortie de l’autoradio. La chanson qui passait était la seconde de ce premier album, « Lederhosentyp » (« un mec au pantalon en cuir ») ultra rapide, ultra catchy et avec une manière de monter en crescendo dans les aigus pour hurler un désir à la fois féminin et salace sur zerbeissen (littéralement « mordre à travers », « croquer ») – la particule zer rajoutant un côté destructeur) qui m’avait instantanément conquise. Sur cette chanson, au niveau des paroles, on est proche des Calamités de « J’en ferai bien mon quatre heures », mais en plus cru et avec beaucoup plus de cuir. C’est la même énergie qui ressort de « Hau ab, du stinkst » (« Casse-toi, tu pues »), quelque chose du punk à hymne qu’une bande de jeunes femmes chanterait avec une canette à la main, ce qui s’avère un peu difficile dans une vieille berline sur la M9 entre Bayreuth et Munich, mais was sonst ? De toute façon, il n’y a qu’un seul son de guitare disponible.
A la fin des années 1970, on pourrait dire que le punk est à la fois pas tout à fait complètement vivant mais pas déjà complètement figé. Il faut aussi se rappeler qu’à l’époque, la RFA (Allemagne de l’Ouest) vit séparée de la RDA (l’Allemagne de l’Est), où la situation des punks tout nouvellement nés est bien différente – si le sujet vous intéresse, vous pouvez d’ailleurs regarder ce documentaire. Hans-A-Plast vient d’Hanovre : ça n’est pas Hambourg, alors le centre de la scène allemande, mais c’est tout de même l’Ouest. C’est riche, industriel, et aux postes de pouvoir on trouve des anciens nazis qui ont échappé à la dénazification de surface et des patrons qui flippent encore un peu des attentats d’extrême gauche. Autant les punks de RDA rasent les murs, autant ceux et celle de l’Ouest s’affirment haut et fort dans les centre-villes mais aussi dans les banlieues plus tranquilles, tout en se faisant juger et tabasser fort.
Mais c’est déjà le début des années 1980. Soit on est punk, soit on est la queue de comète de la bande à Baader dont la première génération s’est « suicidée » en prison en 77, soit on part dans les Kommune, en espérant que l’auto-organisation à quelques uns à la campagne sauve le monde. J’imagine qu’en tant que femme dans le milieu punk, ça doit être encore pire, et les critiques qui créent une généaologie à posteriori (devraient-elles le faire d’ailleurs?) entre Hans-A-Plast et le mouvement riot grrl ne s’y trompent pas : les paroles et le chant d’Annette et la batterie implacable de Betty disent quelque chose de l’intérieur (« Für ein’ Frau », « pour une femme » – même si le titre pourrait sonner comme du Patrick Fiori – compilant ainsi toutes les remarques sexistes applicables et à la musique et aux autres domaines traditionnellement réservés aux hommes comme, tiens par exemple, la mécanique automobile).
En matière de punk allemand, je ne connais pas assez Nina Hagen pour faire des comparaisons mais la voix haut perchée et vénère de la chanteuse d’Hans-A-Plast, peut tout aussi bien envoyer dans les cordes (« man hast du viel Kraft! »), que réaliser sur « Was tun wes es brennt ? » (« Que faire en cas d’incendie ? », et clairement ma chanson préférée de l’album) une forme de spoken word ultra nihiliste avec une seule ligne de basse en fond, de plus en plus tendue, sur le fait qu’un cadre random (qui pourrait s’appeler Horst comme l’ancien acteur de Derrick, qui était en fait un nazi) espérait à nouveau coucher avec sa femme ce soir car il avait acheté des surgelés. Tout ça pendant que derrière la ville explose, encore et encore.
En un album, Hans-a-Plast balaye tout ce qui peut traverser la jeunesse allemande perdue de l’ouest à la fin des années 1970 : l’apocalypse nucléaire, les avis de recherches placardés de la Fraction armée rouge, les violences policières et une question à la Minus et Cortex – qu’allons-nous faire ce vendredi soir qui en fera un vendredi soir rock’n’roll de plus, si ce n’est boire pour oublier ? La biographie d’Annette que je consulte sur tapeterecords.de nous apprend qu’elle est allée aux Etats-Unis, à Amsterdam et en Angleterre avant de revenir à Hanovre et qu’à Londres, elle avait été très marquée par un concert des Slits – c’est souvent encore davantage à X-Ray Spex que le groupe est comparé. Cela se sent dans la musique, et dans le même temps, Hans-A-Plast fait du punk de son pays et de son temps. Braillard mais dans ta face, à la fois solide (la qualité allemande) et désespéré-de-l’Ouest. Avec en plus, des paroles féministes d’expérience directe, dont vous ne saisirez peut-être pas toutes les subtilités si vous ne parlez pas la langue-de-Goethe, mais dont vous comprendrez l’énergie, vu à quel point elle réussit le tour de force d’être explicite en restant malgré tout incisive et percutante.
Dans les commentaires de la réédition du LP, un quadragénaire allemand bien établi explique que, si quelqu’un lui avait dit qu’il écrirait un jour une review Amazon d’Hans-A-Plast, il lui aurait demandé de lui filer un peu de ce dont il avait pris. Tout le monde se range des voitures mais le premier album d’Hans-A-Plast demeure, dans sa rapidité et son énergie, la capacité de son chant et de sa musique à passer du plus juste à plus guttural, punk à sa sauce et malgré tout rock’n’roll, sans s’interdire d’aller chercher vers la Neue welle, voire vers le bruit tout court.