Sur la spectaculaire proposition par Cédric Rassat de faire redémarrer l’histoire du rock en 2000

CÉDRIC RASSAT Rock'n'roll, année(s) zéro
Longues Ondes, 2025
VARIOUS RNR0
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Rock’n’roll, année(s) zéro est le genre de livre dont on comprend très vite qu’il faut le lire avec YouTube à portée de main et qui, dès le chapitre 1, se montre assez farouche, puisqu’il est impossible de trouver en ligne l’un des premiers disques qu’il aborde – en l’espèce, le premier album des Boggs. Difficile de trouver meilleure  preuve que le livre de Cédric Rassat n’est pas exactement un voyage organisé dans l’histoire du rock, et pas non plus un bouquin à parcourir seulement pour y retrouver/vérifier ce qu’on sait déjà, agencé autrement.

À première vue, à la même distance temporelle que pour d’autres il y a vingt-cinq ans avec un vinyle des années 1970-80, Cédric Rassat est pourtant un « passeur » de plus, juste d’un autre moment – le rock des années 2000 –, un plus pressé que d’autres (Simon Reynolds revient par exemple sur les années 1984-1994 dans son nouveau livre), et plus dingue dans le format : un double pavé de plusieurs centaines de pages, auto-édité. 

Mais derrière le titre suranné de Rock’n’roll, année(s) zéro (qu’on abrégera en RNR0) se cache un projet malicieux, faussement inscrit dans ce mouvement « retromania » de redécouverte périodique du passé. Rassat a plutôt créé un outil de découverte musicale qui donne plaisir à lire sur des artistes qu’on n’a pour partie (au début du chapitre au moins) jamais écoutés encore, et qu’on a pas besoin de faire semblant de connaître sinon. Un travail adossé à une réflexion en acte sur la culture générale rock et la position de critique. Tout ca devrait parler aux lecteurs de ce site, d’Audimat, de JD Beauvallet et son travail format « art de l’interview », ou aux connaisseurs des miniatures instagram de Joseph Ghosn. 

Trompeur par rapport à la facilité de lecture ou la fraîcheur du propos, le volume de l’ensemble est un obstacle vite réglé, on ne lira pas tout, et pas tout à la suite, mais on lira aussi tout à fait autrement ce livre. D’abord parce qu’il rappelle souvent plus des écrits sur le cinéma (Rassat écrit beaucoup dessus aussi, tout comme il est scénariste de BD), la littérature ou l’art contemporain que la musique, ensuite parce qu’il affiche une étrange dimension quasi-scientifique, comme un croisement entre géographie et sociologie.

Je ne sais pas s’il se reconnait là dedans précisement – même si le livre est traversé par une idée d’écriture nouvelle sans avoir besoin de moi, et annonce la couleur d’un rôle de « passeur » dès les premières pages – mais ce double opus étant délibérément conçu comme un format ouvert aux lectures libres, je m’en permets une. J’ai lu RNR0 comme une façon d’incarner une critique qui viendrait des sciences sociales et d’une forme de terrain de recherche au long cours, loin de la figure plus ordinaire du critique littéraire qui donne son interprétation personnelle – un positionnement avec et autour du discours des artistes, avec une forme de neutralité douce, sans imposer des étiquettes et des obsessions du critique, certes souvent passionnées mais quand même personnelles et parfois égocentriques : plus simplement, RNR0 fait nettement plus entendre la réflexivité des artistes sur eux-mêmes que celle du critique, et ça m’a paru précieux et différent. 

DÉJOUER LES CLICHÉS

Rassat fait une plongée réflexive dans des années d’interviews réalisées quand il était critique musical. Il aborde entre autres des groupes peu connus, échappant à la critique à l’époque, ou pas consacrés depuis pour diverses raisons, avec une ligne très simple : faisons comme si tout avait commencé dans les années 2000.

La décision n’est pas que rhétorique, c’est déjà une question de volume. L’époque est déjà marquée par la surproduction, bien avant le streaming, avec 100 à 650 sorties par semaine et un grand nombre de groupes laissés hors de radars critiques surtout centrés sur certaines villes et styles (avec Pitchfork qui commence à régner en terme de goûts). Plutôt que d’approfondir et éclairer l’histoire des stars consacrées de l’époque, Rassat propose une histoire parallèle, mais avec toute la précision maladive que d’autres mettraient à documenter des stars déjà connues. La musique lui donne souvent raison, la sélection est magnifique et troublante et si Rassat l’angle particulièrement sur le folk, charge à d’autres dans le futur de recréer d’autres parcours : il reste largement de quoi faire, et justement ce livre se pose comme un outil/usuel pour continuer le travail.

Cette rupture avec une histoire du rock format « de Elvis aux Strokes » traverse tout le livre – Rassat parle même de « changement de paradigme » – et elle n’est pas qu’un choix d’écriture de sa part : elle vient surtout des artistes qui racontent justement leurs ruptures générationnelles, à ne pas s’intéresser aux « références » ou n’avoir pas grandi avec, à vouloir les contourner, ou à en favoriser d’autres : Chris Sutherland de Fire on Fire parle coup sur coup d’Oum Kalthoum, de Brian Eno, de Salif Keita et des Kinks (p.139), tout comme le livre est traversé d’une référence constante à une Anthology of American Folk Music rééditée en 1997. Que ce soit avec cette compilation ou de nouvelles sorties, notamment autour du label Sublime Frequencies (abordé dans un chapitre), tout le livre montre des scènes en train de se réécrire et de s’inventer des histoires, avec des artistes plus dilettantes qu’érudits : chacun faisait avec ce qu’il ou elle avait sous la main, en se réinventant quelques figures spirituelles de temps en temps.

Rassat prend à rebours l’obsession généalogique – cette histoire musicale avec lignées, pères spirituels et héritiers –, pour montrer des gens bricolant des carrières, et qui ne se pensent pas dans des généalogies glorieuses vu qu’ils n’ont jamais accédé à une grande reconnaissance. Plus amusant, il se montre souvent lui-même en situation de se tromper dans son évaluation des parentés : au final non, Josephine Foster n’est pas tant influencée par Joni Mitchell que l’intervieweur le pensait, Damien Jurado ne connaissait pas Nebraska de Springsteen, et Richard Bishop n’a jamais écouté la B.O. de Paris, Texas – autre rappel périodique d’une position d’enquêteur modeste.

PRIVÉ DE ROAD-TRIP

RNR0 déjoue aussi un autre format d’écriture : la double traversée de l’Amérique (t.1 Los Angeles-New York en passant par le sud, t. 2 New York-San Francisco par le nord), n’est pourtant jamais un road trip : à aucun moment la route n’est mise en scène – l’auteur évoque même plutôt des interviews en France et par téléphone. Le format narratif adopté, où les musiciens sont cités entre guillemets, ajoute à ce caractère neutre, dénué de romances et de réécritures de la rencontre avec l’artiste, pour laisser place à un quasi verbatim à disposition. Même le récit de l’enregistrement du dernier album de Wilco, qui pourrait donner lieu à une énième réécriture dramatique format « groupe qui splitte », évite le poncif. 

Le livre joue surtout avec le format « route 66 » annoncé en sous-titre – mais jamais là – pour mieux aborder l’espace sous un autre angle : pas celui de la route, peu des fractures est/ouest du pays, plutôt celui des lieux des artistes. Parfois la ville, un studio, une colocation qui devient un groupe et disparaît ensuite pour la même raison (le cas des fabuleux Fire on Fire). Se dévoilent aussi les nombreux mouvements des musiciens eux-mêmes, qui se déplacent ou partent enregistrer ailleurs que dans leur ville (dans un pays où l’on déménage statistiquement 11,7 fois dans une vie, presque 3 fois plus qu’en France).

Avec Jason Molina, décédé à 39 ans, on passe par exemple d’Oberlin (Ohio) à Chicago, puis Bloomington (Indiana), avec des enregistrements de passage à Londres, en Italie, à Lincoln (Nebraska), en Pennsylvanie, à Richmond (Virginie). Une des grandes réussites de ce livre est cette distance aux catégories de « scènes »  attachées forcément à une ville, de côte ouest/est, pour montrer une autre forme de mobilité des artistes. Si chaque chapitre s’ouvre par une illustration originale, ils pourraient tout autant être ponctués d’un travail de cartographie. Tout RNR0 parle d’artistes légèrement à côté – de scènes, genres ou tendances – qui ont souvent leur propre discours sur l’espace et ce qu’ils viennent chercher d’atmosphère dans une ville, un studio ou même un pays. D’un chapitre à l’autre, on est témoin d’une forme de géographie intime et de la part d’imaginaire spatial chez les artistes.

L’ART DE L’INTERVIEW

Cédric Rassat a produit un grand livre de sciences sociales de la musique sans notes de bas de page, sans avoir à se déclarer d’une discipline plutôt qu’une autre, et sans éditeur, comme un écho DIY d’édition aux pratiques des artistes décrits, jamais satisfait d’une seule étiquette. Des centaines de pages de matériaux quasi-bruts avec une attention méticuleuse à la construction des œuvres et au monde social de la musique – critiques compris.

Une telle écriture est possible parce qu’elle repose sur un format rare, qui rend vraiment le livre proche d’une étude scientifique (au-delà de ma lecture personnelle) : celui d’interviews hors promo, répétées et complétées sur plusieurs années, avec des trentenaires-quadragénaires invités à être réflexifs et à revisiter leur parcours, soit un énorme décentrement par rapport à une critique rock souvent obsédée par la jeunesse. Le livre offre une plongée dans la cohérence interne comme dans les soubresauts musicaux et personnels des carrières, et il n’est plus question de célébrer l’unique album grandiose de tel ou tel mais de tout aborder, petits et grands moments. Des passages touchants en émergent, où les musiciens avouent ne pas avoir réussi tel ou tel album, en regretter un autre – et l’on découvre au passage au fil des pages combien de leurs albums ont été enregistrés en seulement quelques heures ou jours, dans l’urgence permanente. On découvre aussi combien les uns et les autres se connaissent et se croisent, et combien RNR0 n’invente pas non plus totalement une certaine communauté (au moins d’esprit).

Au lieu d’imposer les siens, Rassat fait entendre les commentaires des artistes sur leurs propres œuvres, et à chaque fois des voix différentes, certaines très analytiques et intellectuelles (le leader des Boggs), d’autres biographiques-intimistes (Josephine Foster). En suivant la parole ou le silence de chacun, le livre réussit à installer des atmosphères différentes entre les chapitres, avec un même un test de chapitre-limite sur ce point : celui sur Damien Jurado s’effrite visiblement au fil des pages parce que Rassat est laissé seul au commentaire d’albums de plus en plus obscurs, tirés à quelques centaines d’exemplaires, puis bientôt à une seule copie, d’un artiste refusant toute promotion.

Si Jurado a l’air un peu dingue, comme d’autres au fil des bouquins, les livres mettent en scène surtout des personnes attachantes – torturées mais pas décrites comme des cas cliniques non plus – avec une forme de filtrage réussi qui n’impose pas au lectorat d’évaluer la différence entre l’homme et l’artiste à chaque chapitre : ce n’est pas rien, RNR0 est aussi une lecture sans risque de se trouver attaché malgré soi à des entrepreneurs requins ou des agresseurs sexuels d’un chapitre à l’autre. 

UN LIVRE-GUIDE

Au final, Rassat offre une suite de miniatures sur l’alternatif des années 2000, avec symétrie de mise : RNR0 est loin (comme dans Meet Me in the Bathroom de Lizzie Goodman sur la scène new-yorkaise des années 2000) d’analyser seulement la réussite nationale voire l’exportation à l’international de groupes urbains, il élargit l’espace, au sens propre comme figuré, vers des artistes qui ont manqué ou refusé la gloire, souvent à peu de choses près. 

Tout ce que d’autres manières d’écrire – d’habitude surtout centrées sur un seul artiste le temps d’un petit livre – font souvent apparaître sous des aspects psychologiques, la comparaison constante entre tous ces artistes en fait ressortir un aspect structurel et sociologique : faire de la musique dans ces milieux tient de la précarité sublimée, de la construction de cathédrales éphémères le temps d’une session, avec des flux d’argents irréguliers et des collectifs instables, et parfois quelques repères (studios ou labels) qui perdurent. Rassat décrit un artisanat folk-rock-alternatif, collectif, où « stars » et « groupes » sont des entités lointaines et fluctuantes, avec des appariements éphémères au gré de rencontres. Des artistes se croisent sur la route, un groupe se monte pour un temps donné, pour un album, voire pour tourner dans un seul État comme l’a fait Damien Jurado (puis pour entreprendre ensuite l’exact contraire, faire une tournée des 50 États avec un autre projet).

Livre-guide, RNR0 propose des parcours alternatifs et de nouvelles routes d’exploration excitantes dans un moment où la passion patrimoniale pour les back catalogues alimente les caisses des maisons de disque, avec des volumes d’écoute – malgré tous les débats sur l’IA – de plus en plus tournés vers un passé balisé. D’autant qu’au delà des textes, le lecteur est aussi libre de composer en fonction de ce qui fait la moitié du volume du tome 2 : des rubriques complémentaires. 

Index, discographies, glossaires et listes de labels sont autant d’entrées potentielles pour cheminer ou avoir le plaisir de ne jamais terminer ce livre, chaque note de bas de page tenant de l’orfèvrerie. Rock’n’roll, année(s) zéro est un usuel de liens hypertextes imprimés, quelque chose comme une manière de repenser autrement le « guide rock » ou le « guide des meilleurs albums » en le rendant  moins pontifiant et plus vivant. Et vivant aussi sur un dernier plan, celui de parler d’artistes qui continuent à tourner, discrètement – comme Josephine Foster, bientôt à Paris en mai. 

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