Yung Lean, Malibu, Belong, Gladiators, ssaliva, Canva6 : quelques rôles joués par la musique chez Poggi et Vinel

VARIOUS Morceaux choisis dans les films de Caroline Poggi et Jonathan Vinel
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Décembre 2019. En quête d’îlots préservés par les révisions de partiels et la grisaille, je passe la vitesse supérieure en matière de daydreaming grâce au visionnage compulsif de films et à une nouvelle phase shoegaze/dream pop. Entre deux albums de Life on Venus et des Bilinda Butchers, je me mets en quête de films qui me procureront la même sensation de dilatation de l’espace et du temps. Après une incursion dans le domaine des gialli, je décide de regarder Jessica Forever, le premier long métrage du duo de réalisateurices formé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel, qui a été présenté à la Berlinale 2019. Le contexte exact de ce premier visionnage m’échappe mais ce n’est pas si grave. L’essentiel est de se rappeler que ce film a bel et bien ouvert la porte vers un nouvel espace-temps qui n’était finalement pas si éloigné du mien, mais aussi celui de beaucoup de gens nés entre la fin des années 80 et le début des années 2000. Et pour cause, on y contemple à la fois la destruction de la santé physique et psychique des personnages par un capitalisme délétère, la fuite en avant dans les lueurs bleutées des univers virtuels et la création de communautés amicales salvatrices.

Sans trop en dire, Jessica Forever raconte l’histoire d’une famille formée par Jessica (interprétée par la merveilleuse Aomi Muyock) — à mi-chemin entre magicienne, mère de substitution, chevalière et sœur — et une bande d’orphelins perdus et terrassés par leur propre violence. Le film se déroule dans un futur proche, troublant par sa ressemblance avec notre présent. Les personnages sont en fuite, poursuivi·es par des drones, et squattent des maisons de lotissement vidées de leurs occupant·es. Jessica Forever n’est pas seulement un film de genre s’inscrivant dans de multiples catégories — dystopie, teen movie, horreur ou fantastique, sans oublier une forte influence de l’univers du jeu vidéo.  Comme d’autres films réalisés par le duo, il défend également l’idée de la famille choisie contre la violence du monde et l’absence anxiogène d’un avenir viable. On y retrouve aussi de nombreux ingrédients présents dans le cinéma de Poggi et Vinel depuis Tant qu’il nous reste des fusils à pompe (2014), leur premier court-métrage commun. Des adolescent·es ou des adultes perdu·es, confronté·es à leur rage, leur solitude ou leur noirceur, dans des lotissements ou des villes moyennes tout ce qu’il y a de plus banals. La mise en œuvre d’échappatoires dans des mondes virtuels ou en créant des familles choisies pour survivre ensemble face au capitalisme dévorant, qui infiltre les corps et les âmes. En filigrane, ce questionnement rapporté par Caroline Poggi dans une interview donnée au festival de Locarno en 2024 : « Qu’est-ce qui, dans la société, pousse à devenir irraisonnables, se faire du mal à soi-même ou aux autres ? »

Chaque film du duo est une tentative de réponse à cette question complexe. Pour citer quelques exemples, Bébé colère, un court-métrage réalisé en 2020, commandé par la Fondation Prada, montre un petit personnage de dessin animé qui confie ses envies de mort ou d’annihilation. Récemment, La fille qui explose (2024), entièrement réalisé en 3D sur Unreal Engine, nous plongeait dans le quotidien d’une jeune femme qui explose au contact de la violence présente partout, et Comment ça va ? (2025), leur dernier court-métrage animé en date, se déroulait sur une île habitée par des animaux en exil. Eat the Night (2024), le second long-métrage du duo, montrait la fin de l’adolescence symbolisée par la fermeture d’un MMORPG et la relation complexe entre une jeune fille et son grand frère, lequel s’éloigne de leur univers rassurant et virtuel pour vivre une histoire d’amour.

Mais ce sont avant tout l’esthétique du film et sa bande-son qui vont m’obséder au premier visionnage de Jessica Forever. Les gilets pare-balles, les vitres brisées de ces maisons qui se ressemblent toutes, les traces de coucher de soleil sur les visages, à ne pas confondre avec le sang qui déborde, dont l’antidote serait un pseudo MSN écrit sur le bras de son crush. Sans oublier la soundtrack aux allures de sans-faute : la bande originale est l’œuvre du compositeur Ulysse Klotz — l’un des membres fondateur d’Aamourocean, un projet qui fait cohabiter une pop hypersensible avec le gabber ou la techno — et la sélection des morceaux additionnels est aussi hétéroclite et sublime que le patchwork arachnéen de références et de genres qui constitue le film. Un assemblage détonnant mais étrangement parfait entre la playlist du metalhead du collège et celle de la violoniste de la classe CHAM (ou l’inverse). La musique baroque (Henry Purcell chanté par le contre-ténor Alfred Deller) y côtoie le doom metal protéiforme et expérimental de The Body ou l’ambient shoegaze de Jesu, également très proche du metal, sans oublier des morceaux de Vanessa Amara ou d’A.G. Cook. On retrouve ce mélange subtil dans la supervision musicale de tous leurs films, où l’on passe souvent du black metal à l’ambient ou à la musique classique, sans oublier un soin particulier accordé aux bandes originales. Celle de Eat the Night est l’œuvre du producteur liégeois ssaliva, connu pour ses soundscapes éthérés, et c’est Malibu a composé la musique de La fille qui explose, en plus d’être également présente dans Bébé colère par le biais de la voix off et de morceaux issus de One Life (2019), son premier EP. Il faut dire que l’ambient dont elle est la représentante, quelque part entre méditation céleste et vocalises sur fond d’amour perdu à jamais, se marie à ravir avec l’univers de Poggi et Vinel, où la violence se dissipe derrière les lueurs bleues d’un écran ou un coucher de soleil sur la Méditerranée.

La musique constitue ainsi une porte d’entrée intéressante pour s’immerger avec les oreilles dans le cinéma de Poggi et Vinel. Elle occupe également une place centrale dans le quotidien et le processus créatif des réalisateurices, qui écrivent leurs films avec un casque sur les oreilles, comme l’expliquait Jonathan Vinel dans une interview donnée au Bleu du Miroir à la sortie de Jessica Forever : « [La musique] n’a rien de décoratif dans le film car elle permet une sorte de symbiose avec le personnage. Un peu comme dans le jeu vidéo, elle marque une ascension vers un autre niveau, une évolution pour les personnages. Pour nous, la musique est un personnage à part entière du film. » Concentrons-nous donc sur quelques morceaux choisis extraits de leur filmographie, entre adolescence à fleur de peau, nihilisme et deuil impossible (TW : spoilers !)

« Perfect Life » – Belong (After School Knife Fight, 2017)

Il fallait le secours de ce formidable déferlement de guitares et d’émotions susurrées dans une chambre d’écho qu’est « Perfect Life » pour se dire qu’il est possible de passer le mur du son. Ce morceau, issu de l’album Common Era de Belong (Kranky, 2011), rythme la dernière répétition des quatre jeunes membres d’un groupe de shoegaze dans la forêt qui leur sert de chambre ou de garage (dixit Caroline Poggi et Jonathan Vinel dans une interview pour Arte lors de la Semaine de la Critique en 2017). C’est l’automne, la période des joues rouges et de la nature détrempée, mais aussi le temps du black metal écouté à deux avec des écouteurs filaires et des chaînes en argent. La musique électrifie les corps et permet des échanges de regard, contrairement à ce que sous-entend l’étymologie première du terme « shoegaze ». Elle se prolonge jusque dans ces doigts qui trouveront la force de retarder les adieux le temps d’un SMS envoyé à sa crush (interprétée par Oklou, ce qui fait une raison supplémentaire de regarder ce film) sur le chemin du retour, au moment de l’outro, lorsque les distorsions de guitares prennent toute la place pour bloquer la route au langage articulé. Ce n’est sûrement pas plus mal quand les mots empêchent de sortir de soi.

« Never Again »  – jonatanleandoer96 (Jessica Forever, 2018)

Il faut croire que Jonatan Leandoer Håstad (alias Yung Lean) avait écrit « Never Again » pour accompagner cette scène aussi belle et triste que profondément dérangeante, initiée par une chicha silencieuse, fumée en pleine golden hour dans un salon gigantesque par Jessica et sa famille tandis qu’un des garçons reçoit la visite de sa petite sœur, venue jouer à un jeu vidéo dans sa chambre. À première vue, la scène paraît simplement chargée de nostalgie, comme la voix éraillée de Yung Lean, parfois un brin fausse mais si juste dans tout qu’elle exprime, accompagnée par des guitares tout aussi écorchées. Les paroles évoquent sa peur de l’abandon développée suite à sa rupture mais aussi l’impossibilité de l’artiste à trouver un équilibre dans son existence (« When I drink, I drink too much / When I love, I love too much »). En sous-texte, il y a aussi l’hospitalisation de Yung Lean pour overdose, survenue peu après le décès de son ami et manager Barron Machat en 2015. Le soleil termine sa course pour laisser place à la nuit et la partie n’est toujours pas finie. « Everybody wanted to come and look at the monster / I get that you were worried but you gave me a heart attack » chante Yung Lean, dans une synergie étrange avec ce jeu sans fin puisque nous apprendrons qu’il se joue avec un fantôme.

« Nana (Like A Star Made For Me) » – Malibu (Bébé colère, 2020)

Le visage d’un toon se découpe en gros plan sur un plan de coucher de soleil. Tandis que Bébé colère, l’adorable personnage de dessin animé, conte les abîmes de noirceur qu’elle contient en elle, on entend l’intro de « Nana (Like A Star Made For Me) » de Malibu, dont les synthés ressemblent à un chœur chuchoté. Au même moment, Barbara Braccini (le véritable nom de Malibu) prête sa voix à la rancœur et à la tristesse de Bébé colère. La rage et le nihilisme – les envies d’explosion, la haine à l’égard des parents et des enfants qui viennent au monde – ont laissé place à une tristesse résignée. La colère de ce bébé aux propos dérangeants est celle de toutes celles et ceux qui grandissent dans un monde capitaliste et sans pitié, où la violence des génocides s’absorbe à dose létale sur l’écran d’un téléphone. À la fin du court-métrage, Bébé colère est assise sur les dalles d’une terrasse en pleine averse, ce qui n’empêche pas la présence d’une flaque de soleil. C’est aussi l’instant où il y a un shift dans le morceau et où les bruissements de vagues accompagnent l’entrée fluide de la voix de Malibu, noyée sous des couches d’effets cristallins. « Nana » est le morceau de l’espoir interdit, celui qu’on lance en dernier recours quand tout va mal et que son étoile est morte.

« Still Cry at High Speed » – Canva6 (Eat the Night, 2024)

Au commencement, il y a des corps statiques mais néanmoins avides de mouvement. Celui de Marco Farina, alias Canva6, qui a écrit « Still Cry at High Speed » en plein confinement, alors qu’il rêvait de conduire à toute vitesse ou d’être sur des montagnes russes, comme il le confiait au blog Anomaly Index. Ou celui d’Apo (Lila Gueneau), la protagoniste de Eat the Night, qui a passé la majeure partie de son enfance et de son adolescence sur Darknoon, un MMORPG auquel l’a initiée son grand frère Pablo (Théo Cholbi). Au rythme des accords de synthés qui forment un crescendo permanent, à mi-chemin entre l’euphorie et le désespoir, les séquences de jeu se succèdent à toute vitesse, entre combats avec des monstres, repos dans la forêt ou courses folles sur le dos d’animaux magiques. Comme le rythme du morceau, similaire à une tachycardie — ce n’est nullement un hasard si Ten Minutes to Midnight (2022), le premier album de Canva6, est sorti sur Presto!?, le label de Lorenzo Senni — on comprend que tout cela ne peut pas durer. Que le corps, statique devant l’écran de son ordinateur et enfermé dans le cocon rassurant de sa chambre aux murs couverts de dessins, devra éprouver le réel tôt ou tard. Et ce moment arrivera bien plus vite que prévu, initié par le choc d’un écran noir. Deux mois pour sortir de l’adolescence, c’est à la fois énorme et si peu.

« Jah-O Jah-O » – The Gladiators (Eat the Night, 2024)

Au beau milieu du crépuscule surgit une lueur, comme celles des reflets du soleil dans l’eau, même si ces derniers sont bousculés par le passage des porte-conteneurs. « Jah-O Jah-O », un single du groupe de roots reggae The Gladiators sorti en 1977, symbolise cet espoir qui renaît. C’est aussi la chanson préférée de Night (interprété par l’incroyable Erwan Kepoa Falé), celle qu’il écoute quand il est très triste ou très heureux. Et pour cause, ce morceau procure une sensation d’espace et d’immensité, en raison de sa gestion de l’écho. Ce n’est pas un hasard s’il accompagne un temps d’introspection solitaire et qu’il s’arrêtera juste avant le moment fatidique de l’incendie, pour renaître comme une promesse sous la forme d’un fichier MP3 partagé dans la nature luxuriante de Darknoon. C’est peut-être le dernier moment de lumière du film avant les basculements – séparation, manque ou mort – qui guettent Apo, Night et Pablo. Raison de plus pour le faire durer à l’infini, le temps d’une canette et d’une séance de pose complice où on découvre qu’on parle le même langage.

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