Cinq morceaux pour évoluer sous 34 degrés dans une rue passante sans craquer

Musique Journal -   Cinq morceaux pour évoluer sous 34 degrés dans une rue passante sans craquer
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Aujourd’hui : une sélection de morceaux à écouter pour faire corps avec la chaleur quand on est obligé de se déplacer en ville alors qu’on aurait préféré rester inactif, assortie d’une réflexion qui essaiera d’aller à l’essentiel pour économiser de l’énergie à tout le monde – mais qui néanmoins soulèvera je l’espère des questionnements qui vous stimuleront, ou qui sans que vous en soyez concrètement acteurs mûriront peut-être en vous, infuseront dans les eaux ardentes de vos organismes, voilà ça y est je m’égare.

Si je tiens à parler de cette catégorie spécifique de morceaux à consommer en situation de mobilité urbaine par grande chaleur, c’est que la catégorie plus générale de la musique à écouter par temps chaud lorsqu’on est à peu près tranquille, c’est-à-dire chez soi ou en tout cas plus ou moins sédentaire dans un endroit paisible, pourquoi pas en vacances, n’a pas besoin de Musique Journal pour montrer son amplitude. Déjà parce que beaucoup de formes et même de genres ou sous-genres tout entiers sont directement ou indirectement liés à un imaginaire de grande chaleur, sèche ou humide, désertique ou touffue, humaine ou élémentaire : l’ambient americana, le sludge, le style baléarique, la disco sleaze et j’en passe. Il y a aussi des morceaux qui ont l’air de fondre ou de se consumer, peu importe le genre, et dans ce style j’ai été content de recevoir si positivement avant-hier, en faisant quelques trucs domestiques chez moi, ce long track de The Orb, pas vraiment ambient au sens scolaire, nappé du terme, plus genre piano bar dans une station spatiale, electronica pour parade nuptiale, qui m’a vraiment bien aidé à ne pas trop galérer pendant que je m’activais. Et puis un jour déjà très chaud de la fin mars, le hasard m’a fait me repasser le chef d-œuvre triste et moite d’André 3000, « Prototype », dans un cadre d’une quiétude appréciable, celui du troisième étage de la bibliothèque Buffon dans le 5e arrondissement de Paris, avec vue plongeante sur la rue du même nom, peu fréquentée en ce milieu d’après-midi.

Quelques heures plus tôt, c’était la fin de matinée et je marchais entre la place de la Nation et le jardin des Plantes, beaucoup de gens dans les rues, je m’étais trop couvert en sortant de chez moi car le soleil ne brillait pas encore à 9 heures et donc je transpirais, je me sentais empesé aussi par mon manteau. J’ai alors décidé d’écouter du rap français récent, de la bonne came en soi mais au bout de trois, quatre titres je me suis retrouvé mal à l’aise : trop d’agitation dans ces prods et ces flows, ça ne me rendait pas du tout serein pour slalomer à vitesse modérée mais constante entre les passants, les vélos, les installations de chantier, sur le pont d’Austerlitz pénible j’ai enlevé mon casque – je préfère ça aux écouteurs – qui lui-même me tenait chaud et me suis demandé deux minutes ce qu’il serait pertinent d’écouter là, dans cette configuration (dont je me suis rappelé à quel point je la détestais depuis des décennies, le centre de Paris l’été en journée, quelle purge), pour réussir à l’améliorer voire à la transformer.

Que choisir pour ne pas être saturé de datas, pour ne pas être trop bousculé alors que la météo nous pompe déjà énormément de carburant, mais pour être d’une manière ou d’une autre un tant soit peu protégé et rasséréné par le son dans le casque ? Ni trop excité, ni trop épanché, ni trop lanciné non plus…

Quelle est la playlist idéale pour cette situation de sociomobilité subie et quasi caniculaire ? Voici en exclusivité pour MUSIQUE JOURNAL cinq choix parfaitement adaptés !

Kit Clayton – « Nuchu » (1999) 

J’ai démarré par ça et j’y suis revenu encore il y a quelques heures dehors, dans un espace fréquenté. Initialement j’étais parti pour me figurer que le dub électronique IDM/clicks and cuts d’il y a vingt cinq ans s’appliquerait bien à notre étude de cas, mais pas tant que ça, ça tourne encore trop en boucle et il y a encore trop de syncopes. En revanche, j’ai isolé du corpus ce premier titre du premier album de Kit Clayton – habitant de l’Oregon qu’on a découvert circa 1999, entre autres via le label de Pole – qui sonne moins dub que psychédélique, voire library psyché seventies, pour le dire vite, et qui m’a beaucoup plu alors que je longeais une aile de l’université Jussieu, au milieu des étudiants en sciences. Ça grésille aussi, ça crépite et ça résonne avec le son imaginé des surfaces taquinées par les ondes chaudes, il y a une absence de narration linéaire qui relaxe l’esprit et le corps, et si on étouffe un petit peu, ce n’est pas du tout parce qu’il se passe beaucoup de choses mais parce que tout ça a l’air vieux et rustique, et avait déjà l’air à l’époque – aussi il y a dans le titre la syllabe chu qui par mimétisme peut donner chaud.

Antropoceno – « Ayaba Oxum » (2026)  

Et voici qu’on dérape, dès ce deuxième choix, vers les stéréotypes musico-climatiques, avec un groupe venu d’un pays connu pour sa chaleur, son tissu urbain impérativement saturé et ses rythmes forcément chaloupés : le Brésil. Comparé par mes consultants à Genghis Tron, Envy ou Deafheaven, ce projet initié par la musicienne Lua Viana – aka moondaughter aka DJ Urutau aka sonhos tomam conta et donc aka Antropoceno – a sorti en mars un album qui slide entre les cadres tout en labourant ce qui semble être une seule et même terre, assorti d’un beau manifeste que j’ai lu avec passion malgré la torpeur, abordant entre autres l’idée et la pratique de l’anthropophagie. Concrètement parlant, même si ça me fatigue déjà de décrire les composants si furtifs et gracieux de cette chanson, comme des donnés, des fixés, j’ai beaucoup aimé rencontrer la façon qu’elle a de téléscoper indolence sirocco et pesanteur tellurique. Lua Viana parle de sambagaze pour qualifier son travail : elle a raison mais elle a encore plus raison de faire toute cette musique. 

Tanz Mein Herz – « Redux » (2024) 

Long extrait d’un album de deux instrumentaux dubbés d’une vingtaine de minutes chacun, ce disque – signé par un sextet de musiciens issus de la nébuleuse France/La Novia/Standard In-Fi, avec Sourdure aussi – m’a d’abord extensivement charmé voici quelques mois, puis m’a totalement conquis en s’immisçant dans mes oreilles alors que je faisais la jonction rive droite rive gauche en ayant en tête une seule chose : déguster les succulentes nouilles froides pimentées de Sucrépice, rue d’Arras, à deux secondes de Cardinal Lemoine. Je réécoute en me disant que c’est toujours aussi mortel et adéquat, juste, juste presque moralement, penché et talé comme il faut, mais que par moments on aimerait bien qu’arrive au micro Florence Giroud d’Omerta, extraordinaire formation composée entre autres de certains membres de Tanz Mein Herz. Et puisqu’on sait qu’elle ne va pas arriver, on devine donc son fantôme, palpable comme le halo de chaleur qui flotte en silence au-dessus d’un muret sous le soleil.

Nico – « My Heart is Empty » (1985) 

Énormément de vues, dites-moi, pour ce titre de Nico que je ne connaissais pas et qui mérite presque sans abus le qualificatif de baléarique puisqu’il sonne en biais comme un fantasme du son post-hippie d’Ibiza des années 1980, et qu’en plus surtout comme vous le savez peut-être Nico vivait sur la fameuse île, où elle a fini par mourir. Bon, c’est peut-être plus Cosmic ou kosmiche, diront sans forcer tant que ça les finesseurs, en tout cas je trouve que la voix de l’Allemande sonne comme si elle lançait un défi au cagnard méditerranéen, on y entend de la chair qui chauffe, une qualité d’âme ancrée dans le monde partagé, une souffrance plus « mondaine » que d’habitude chez elle. Et les arrangements signés The Faction donnent une énergie dodelinante à l’ensemble, qui sans vraiment groover se permet tout de même de vibrionner, d’osciller, tel un mirage, et de rendre l’écoute assez pédestre. (Je précise qu’au départ je voulais juste faire mon intéressant en cherchant à suggérer un morceau totalement contre-intuitif dans le contexte exigé, mais que visiblement ma puissance supérieure a décidé de placer sur mon chemin ce titre qui tombe à pic, comme quoi).

Allan Gilbert Balon – « Raflesia Suite » (2023)  

Là pour terminer c’est un conseil plus ou moins réservé aux pros, car tout le monde y compris moi n’aurait pas forcément le réflexe de blaster, sous caliente mucho en el barrio plein de mundo, cette plage de piano solo expé façon collage, avec de la UHU sans bouchon, d’impressionnisme sans gaze et de jazz mal arrosé. Mais n’empêche que si on réunit les bonnes coordonnées, comme ma puissance supérieure me l’a encore une fois proposé, on se retrouve à se laisser guider par ces notes perdues et à réussir, certes à contretemps, à manœuvrer dans la foule – je traversais la place de la Bastille. Allan Gilbert Balon est un artiste guadeloupéen qui vit en Ardèche ; ce disque, Piano So Lo Works Vol. 1, n’est streamable que sur le Bandcamp de Séance Centre mais il a un autre projet, moins minimaliste et plus dense je dirais, sorti chez Recital, qui s’écoute sur YouTube et s’appelle The Magnesia Suite.

LES POINTS À RETENIR…

Il y a de fortes probabilités pour que cette mission d’accords morceaux/contexte soit vaine car non seulement très subjective mais également peu évidente à mettre en place, et invérifiable sur long terme. Si ça se trouve vous testerez quelques secondes en vous disant ah oui ça marche en effet, puis vous passerez à autre chose comme à peu près tout ce qui se passe dans la vie consciente. Mais l’exercice me plaît pour de vrai et je le trouve plus excitant que, par exemple, le choix d’un vin pour aller avec tel plat, car vécue au maximum de ses possibles la musique mérite aussi d’être traitée comme ça, utilitaire. Ce n’est pas de l’instrumentalisation lifestyle, ou plutôt si c’en est, entre autres, et ça ne nous retire pourtant pas omnisciemment la liberté d’en faire autre chose qu’une stricte bande son de la consommation, de la vie consommante. La puissance, la force, la beauté, l’attrait magique d’une chanson, si elle sert en théorie et en pratique à vendre des fringues ou d’autres articles, ne sont je crois – et je ne ne crois pas être le seul à le dire – jamais 100% annihilés dans leurs absolus par leur usage marchand. De la même façon que nous ne devons pas nous surestimer en tant qu’êtres sensibles, nous devons aussi, par symétrie dialectique, ne pas nous sous-estimer : nous pouvons être un peu plus intéressants, vifs et libres que nous croyons que nous le sommes parfois, lorsque nous nous percevons si fort comme de simples consommateurs, et oublions que nous apprenons aussi à bas bruit à développer d’autres fonctions de lecture (et de production ?).

C’est cette idée déjà bien éprouvée par les cultural studies ou Mark Fisher que j’ai accuellie en moi en écoutant et préparant ce texte : la musique peut être asservie et nous asservir de façon à ce que nous achetions des sapes, mais aussi peut-elle au même instant s’offrir à nous d’une façon que le capitalisme lui-même n’a pas prévue, puisqu’elle se trouve si souvent en surchauffe, en surprésence, en suroffre, puisqu’elle tourne tant autour de nous qu’elle s’expose à tout ça, à notre agitation hors du moi intérieur, qu’elle l’ait ou non programmé. Cette clarté de vue m’a été révélée par cette météo et par cet environnement fréquenté, urbain, qui agresse et assomme, et ce besoin de le tempérer par de la musique elle-même marchandisée, streamée. Nous marchons en l’écoutant, et nos mouvements en deviennent riches s’ils le désirent, l’enrichissement du son par ces mouvements vaut le coup d’être vécu, l’espace imaginaire de nos relations corps-espace est rendu prosaïquement et joliment palpable par cette expérience de traversée. On entend à la fois mieux la musique et ses silences et les déplacements gagnent en concret, ou en transparence, on distingue évidentes, éclairées, les distances entre les notes et les sons.

Je me suis emballé alors que j’avais dit que je non, mais je ne sue pas car là il est encore très tôt et j’ai envie de me dire et de nous dire : « Mon esprit, tu te meus avec agilité ». Plus de citations de Baudelaire au prochain épisode.

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