En amenant ma fille au Laep (lieu d’accueil enfants-parents, pour les profanes) jeudi dernier, la vie m’a à nouveau fait cadeau d’un petit mystère musical. Vous savez, une de ces charades apparemment ordinaires mais dont la résolution s’apparente toujours à une épiphanie ; un secret de la vie courante se déployant au fur et à mesure, et dont je ne peux m’empêcher de vous entretenir par la suite. Encore une révélation donc, c’est ainsi, que voulez-vous : lorsque que l’on se met À L’ÉCOUTE DU MONDE, la vérité peut nous apparaître crue, même en contemplant un camion Pat’Patrouille.
Au Laep, les enfants s’ambiancent, les parents discutent avec les animatrices dans une décontraction relative, l’œil alerte, toujours dans l’expectative d’une cabriole un peu sinoque. Une enceinte JBL déverse sans discontinuer une playlist jazzy-confortable et géographiquement trouble (en un mot : FIPesque) à laquelle je ne prête pas vraiment attention et c’est très bien, je ne suis pas là pour écouter Below the Radar. Je me sens serein face à ce meuble aural remplissant sa fonction de meuble aural et sur lequel je n’ai pas à avoir d’avis ; je dirais même que je me délecte de ce détachement (même si l’angoisse n’est jamais loin, soyons sur nos gardes).
Quand soudain : quelque chose accroche mon oreille – une boucle de batterie qui revient de je ne sais où mais me parle d’un avant, sans que les deux ne coïncident –, fait hautement incongru sur cette pente sans rugosité. Puis vient la guitare, puis la voix, et là plus de doutes : j’ai bien écouté ce morceau en boucle, jusqu’à la nausée, tellement que sa mélodie revient souvent par bribes dans mon chant. Mais alors, qui est donc à l’origine de cette chanson dont les métadonnées mais non la matière on quitté mon corps ? Qu’est-ce qui me trouble en elle ?
Identifier cette chanson m’a permis par la même occasion de réévaluer mon rapport à l’œuvre de son auteur, d’en saisir enfin l’envergure et la portée : car il s’agit de « Fake Loathe », dernière piste de Hotep, l’unique album sorti à ce jour par Blue Iverson, formation conçue par le démiurge Dean Blunt, en mode jazzy donc, voire nu-soul. Si je suis totalement honnête, j’ai en fait rapidement su qui était derrière cette ritournelle mais il m’était impossible de faire sens de ce que j’entendais, de ce que je savais. J’ai creusé pourtant, me suis rappelé à quel point cet air avait pu m’obséder – plus comme un mood que comme une véritable chanson d’ailleurs, presque une abstraction. Je ne suis parvenu pas à comprendre comment Roy Chukwuemeka Nnawuchi, le véritable patronyme du musicien anglo-nigérian, avait pu être impliqué là dedans, et pourtant je savais qu’il l’était ; et c’est finalement le contexte d’écoute, cette redécouverte impromptue sur une playlist on ne peut plus chill – et dans ce cas précis carrément baby-proofée – qui m’a mis sur la voie d’un projet dédié à ce type de son : si Blunt est capable de se retrouver au milieu de cet assemblage générique sans trop dépasser, c’est qu’il y a un minimum réfléchi, qu’il a pris ses précautions.
Lorsque Hotep sort en 2017, Chukwuemeka se trouve dans une spirale ascensionnelle apparemment sans fin, qui le fait déjà devenir la créature légendaire et transfuge que l’on connaît. Ce processus, entamé dès le mitan des années 2000 avec Hype Williams (son duo avec Alina Astrova aka Inga Copeland) se poursuit donc en solo avec Dean Blunt (à partir de 2012), ainsi qu’avec son projet rap Babyfather, ou dans le cas qui nous intéresse ici avec Blue Iverson, donc, un groupe constitué de musicien•nes de sessions de Los Angeles, circonstanciel et hétéroclite.
L’équipe est toute une histoire en soi, et connaître sa composition donne encore plus de sens à cette musique à la fois super profonde et générique, qui sonne à mes oreilles comme un drame du quotidien en notre ère du capitalisme déclinant. Dans ma tête, l’ambiance des sessions c’est James Ellroy qui croise Cassavetes : des seconds couteaux correctement affûtés (dont une lame moldave) ; une presque-gloire de la scène électronique locale du temps jadis (2014) aux percus ; un bassiste expé-jazzy de ma team Sam Gendell (je ne juge pas, je serais même parfois plutôt pour) ; des vocalistes qui me semblent avoir pas mal arpenté le boulevard des rêves brisés ; un pianiste en mode zéro blague (enfin ça dépend) …
« Hotep » signifie « être en paix » en égyptien antique, et cela colle plutôt pas mal à ce que me fait sentir « Fake Loathe », ce morceau nu-soul FM, soft jusqu’à la suspicion, où l’aura de Dean Blunt s’échappe d’absolument partout sans qu’il ne chante, même si les détails de la production, les parties de batterie et leur séquençage ont quand même sa patte plus ou moins indescriptible. L’entremêlement des éléments de cette jam craspouille et sensuelle donne justement la sensation d’assister à quelque chose d’élaboré en peu de prises, dans un presque direct ; de sentir la masse d’un corps ondoyant sans cesse, sur lequel cette voix féminine vient ensuite se poser et dérouler une mélodie carrément dangereuse.
Ce que dit « Fake Loathe », c’est ça : une viralité, un évangélisme mobile capable de s’infiltrer partout, de faire percer des potentialités, de mobiliser plus ou moins subliminalement quantité de références, de signifier d’une multitude de façons – au hasard : la pochette figurant Lauryn Hill –, selon moi toujours présente dans les pratiques de Dean Blunt, hustler sincère et éblouissant berger de la confédération de la musique étrange.
Je n’aurai pas l’audace de revenir en détails sur la carrière dense de Blunt, que j’ai sans doute moins poncée que j’aurais pu (ou dû), mais dont certaines productions m’ont façonné : The Redeemer mais surtout cette performance emblématique et éternelle ; 419 de Babyfather (2016) ; le sample de « Over My Shoulder » des Pastels sur « 100 » (Black Metal, 2014), à jamais dans mon âme ; « The Throning », évidemment. Musicien-artiste qui échappe sans effort apparent à l’inclassabilité elle-même, personnage allégorique d’une époque qu’il a en même temps modelée en profondeur comme en superficie, Roy Chukwuemeka Nnawuchi a, comme son ancienne acolyte Alina Astrova (qui évolue désormais sous l’alias de Lolina et dont je vous conseille fortement le label), fait du passé table en marbre pour édifier un monument somptueux par sa déglingue et sa prescience, rendant caduque les notions d’imposture et d’arrivisme, rebattant avec brio les assignations musico-normatives (notamment racialistes).
Cette œuvre fait bifurquer la pop, son destin ; elle entame un processus transcendantal et anthropophagique semblable à ce que subit la matière plastique, une mue l’amenant à une fragmentation plus disséminatrice qu’annihilatrice. Avec Dean Blunt, la chimère est devenue un ensemble éclaté de particules innombrables, plus ou moins perceptibles. Et ce qui ressemblait jusqu’ici à une foirfouille aussi géniale que fumeuse tient, après cette réminiscence impromptue, de l’évidence.
Mon coup de cœur du jour, c’est peut-être cette seule chanson entendue au Laep, mais le court album de Blue Iverson vaut le coup en entier, surtout que « Fake Loathe » le clôture dans sa version digitale (et originale, puisque le vinyle n’est sorti qu’un moment après) ; on pourrait d’ailleurs parler de la manière dont Dean Blunt gère les différents formats pour sa musique, notamment avec son label World Music, mais je crois que je vais plutôt m’arrêter ici, si vous le voulez bien !