Altered-rap : cinq classiques underground de Miami à Oakland (2011-2017)

HEN SIPPA, HD, BUCK 20 BRICK BOYZ, SPACEGHOSTPURRP, CHXPO, KIRB LAGOOP Rap à conscience altérée
Aéropostale
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Je ne sais plus exactement comment m’est venue cette idée d’article, peut-être est-ce le simple fait d’être tombé il y a quelques mois sur une vidéo YouTube de KirbLaGoop rappant avec son flingue depuis sa cuisine floridienne – rappeur que ma mémoire avait largement contribué à effacer depuis une bonne dizaine d’années sans que j’en sois le moins du monde incommodé – pour me rendre compte que rien n’avait changé (ou presque) dans sa geste musicale, à mon plus grand bonheur : LaGoop toujours fidèle à sa cuisine comme d’autres le sont au rainté, comme s’il y était resté enfermé ces dix dernières années à concocter les mêmes recettes ésotériques, cette vidéo en réveillant une autre et le trou noir qui l’avait accompagnée, signant tout à la fois l’apogée et la fin de ma période alt-rap (RIP). 

J’ai essayé de remettre de l’ordre dans mes souvenirs et il m’est apparu un truc, comme une évidence : c’est qu’il y avait une certaine catégorie de rap qui échappait aux classements et aux classifications, certains morceaux pourtant issus de scènes hétéroclites ou géographiquement éparses mais qu’on pouvait relier, non pas par le pouvoir de la pensée mais par l’effet qu’ils produisaient sur nous : en l’occurrence, le sentiment de se no-clipper ou de basculer hors de la trame de la réalité, si tant est qu’une telle chose soit tout à fait possible. Rien que ça, me direz-vous. 

Eh bien je veux parler ici d’altered-rap (au sens où Pitchfork parlait d’Altered Zones en 2010), de rap inconscient qui rêve éveillé, de delirium tremens et d’états de conscience modifiés, de rap fantôme et de rap drogué, de rap hanté ou en état d’ébriété, sans qu’il ne soit jamais question de scène ni de genre mais plutôt d’un continuum d’affects : une série de clips et de tracks qui agissent comme de puissants psychotropes et qui mis bout à bout, dessinent un paysage mental du rap où la realness s’effrite au profit d’une sortie temporaire de la réalité. Je vous propose donc un petit tour d’horizon rétrospectif de ce rap multidimensionnel en cinq pistes souterraines, aux propriétés musicales instables et à la provenance douteuse.

Disclaimer : bien qu’il soit en partie question de drogues dans ce texte, il ne s’agit nullement d’en faire la promotion.

Hen Sippa of Bearfaced (Ft. HD & G-Dirty) – « Lean » (2011)

C’est peut-être le plus littéral des tracks altered-rap et sans nul doute l’ode la plus poisseuse à la lean parmi la pléthore de titres qui lui sont consacrés. Née à Houston dans les ghettos noirs de Third Ward et de South Park, d’abord comme lifestyle puis comme esthétique musicale sous l’influence de DJ Screw et de ses affiliés, la lean culture a connu son premier vrai tube en 2000 avec le séminal « Sippin On Some Syrup » des parrains du Memphis rap Three 6 Mafia, réalisé en collaboration avec les barons texans UGK. A partir de là, la référence à la consommation de codéine-prométhazine va continuer à s’exporter dans les scènes rap du sud du pays, notamment à Atlanta et à La Nouvelle Orléans où elle trouvera chez Lil Wayne l’un de ses plus fervents apôtres (le confessionnel « Me and My Drank » en 2008), avant de regagner Harlem via la A$AP Mob au tournant des années 2010 et de contaminer l’ensemble du paysage rapologique US. 

C’est dans ce contexte inflammatoire qu’il faut replacer « Lean » de Hen Sippa, une réponse rugueuse et anti-glam au « Purple Swag » d’A$AP Rocky sorti quelques semaines plus tôt. Car à la différence de tous les titres évoqués ici – auxquels on pourrait ajouter le lumineux « Sippin’ Tha Barre » de Paul Wall –, le collectif Bearfaced, duquel je ne connais pas grand-chose hormis le fait qu’il est originaire d’Oakland et s’agrège autour de la figure de HD (rappeur prolifique que certains commentateurs Reddit n’hésitent pas à qualifier de « Nas de la Bay Area »), choisit de s’enfoncer pleinement dans le malaise codéiné et de nous en faire ressentir tous les effets, à grand renfort de flashs stroboscopiques et de filtres violets. 

Styrofoam cups, bocaux d’un litre, boucle de trap entêtante et flows anémiques, le clip tourné en intérieur/extérieur depuis une maison d’apprenti chimiste me donne vite le vertige, l’ambiance est claustrophobe malgré le rooftop et le soleil de Californie, le temps désarticulé comme dans un roman de Philip K. Dick, Hen Sippa m’évoque une sorte de Jack Donoghue noir période King Night avec son swag tout en nonchalance droguée, je suis troublé par la présence d’un enfant en bas âge dans les bras de HD même s’il s’agit probablement de sa fille, c’est de la junkie music comme le dit quelqu’un dans les commentaires, je repense au dernier tweet de Yams avant sa mort avec la nette impression que la production s’écoule à l’envers. 

Buck 20 Brick Boyz – « Gettin’ Off Dat » (2012)

Changement de décor (mais pas de thème) avec ce clip de DGainz pour les Buck 20 Brick Boyz, tourné dans les rues froides de Chicago en plein essor de la première vague drill au début des années 2010. À rebours des canons esthétiques du genre, comme le glacial « Rap Shit » des L.E.P. Bogus Boyz qu’il tournera deux mois plus tard, un clip tout en tensions sourdes que je ne suis pas loin de considérer comme l’un des plus cold jamais réalisés – il faut se souvenir ici du monumental coup de pression qu’avait mis G Count à The Game après que ce dernier ait dissé Lil Durk –, « Gettin’ Off Dat«  sonne comme une invitation au relâchement et à la défonce, une parenthèse festive et désinhibée qui contraste avec l’univers nihilistico-guerrier auquel nous a habitués la drill.

DGainz est connu pour avoir clippé avec la plupart des superstars de la drill avant qu’ils n’explosent, de King Louie à Chief Keef en passant par Lil Durk, sa chaîne YouTube ayant été en quelque sorte le média non-officiel de la scène, mais c’est avec ses frangins des Buck 20 Brick Boyz, pour qui il a commencé à filmer dès 2010, que l’alchimie semble la plus évidente. Je pense notamment à ses tous premiers clips, comme « I Really Lived Dat » et surtout « Neva Talk 2 Feds », qui a contribué à forger toute l’esthétique du mouvement. 

Avec le recul, « Gettin’ Off Dat » reste l’un de mes titres préférés de cette période, une capsule temporelle d’une subculture musicale encore en pleine invention. Si les couplets de Billionaire Black et de Choppa da Goon font l’inventaire d’à peu près toutes les drogues communément admises dans le rap, formant en cela un hymne bravache à la surdose et à l’intoxication volontaire, c’est moins le contenu des lyrics que l’énergie cinétique parfaitement contagieuse du track qui m’obsède. À l’exception de la séquence au liquor store qui ouvre la vidéo, lui servant en quelque sorte de balise, la rue s’efface progressivement et ne subsiste plus qu’en arrière-plan, reflet de l’état de conscience des rappeurs à mesure que la production ne déploie en eux son principe actif et n’insuffle aux corps sa transe irrépressible. L’espace d’un instant, Chicago n’est plus cette warzone mythologique glorifiée ad nauseam mais un territoire suffocant duquel on cherche à s’échapper, by all means necessary.  

SpaceGhostPurrp – « M.O.B. » (2014)

Avant que la phonk ne devienne à la mode sur TikTok, Markese Rolle œuvrait clandestinement à sa confection depuis son laboratoire de Carol City, dans la banlieue de Miami, à travers une multitude d’alias sur ses différents comptes Soundcloud, YouTube et Tumblr – le plus connu étant SpaceGhostPurrp. Tel un anti-Lil B, l’autoproclamé « Black God » a réalisé tout au long des années 2010 une pléthore de mixtapes sous influence Memphis, contribuant à forger ce son lo-fi/crade et cette esthétique goth-rap dont la portée ne ferait que s’accroître au fil du temps, en dépit d’une carrière avortée (et ce, malgré un début prometteur sur 4AD) et de l’absence de reconnaissance mainstream dont profiteront après lui des rappeurs comme Playboi Carti. 

De la même façon que je dois à Salem d’avoir éveillé mon intérêt pour les mixtapes de DJ Screw à la fin des années 2000, c’est Legowelt qui m’a fait plonger dans le chaudron du Memphis rap en 2012, avec son mix devenu culte pour Dummy Mag. J’avais également beaucoup aimé le FADER Mix de Pictureplane sorti quelques années plus tard, réalisé à partir de vieilles cassettes issues de sa collection personnelle, où il établissait un pont (esthétique, stylistique) avec le Black Metal des nineties. Cette analogie m’a d’ailleurs longtemps obsédé et bien que les histoires, les systèmes de valeurs et les croyances diffèrent radicalement, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine proximité entre ces deux scènes, sans doute en raison de leur dimension mystique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard non plus, à mon sens, si le photographe américain Peter Beste s’est passionné à la fois pour le Houston Rap et le True Norwegian Black Metal, tant le rap sudiste charrie lui aussi son lot de fantômes. 

Si la screw music a altéré notre rapport au temps, le Memphis rap a déformé notre relation à l’espace : Memphis y apparaît moins comme un lieu géographique donné que comme une sorte de liminal space ou de zone maléfique, une ville maudite hantée par les démons de son passé – du spectre de l’esclavage à l’assassinat de MLK.

 

De tous mes tracks préférés de Purrp (et Dieu sait qu’il y en a un paquet, à commencer par le vénéneux « Come & Git You Some » produit sous son alias Icee), M.O.B. est sans doute celui qui pousse le plus loin ce délire Memphis rap-des-ténèbres. SGP a souvent été encensé pour son talent de producteur (bien plus que pour ses qualités de rappeur, même si ce freestyle nous prouve tout le contraire) et c’est avant tout le beat de M.OB. que je continue à trouver insane aujourd’hui, tout sent le soupirail et l’espace confiné, comme si Spaceghostpurrp rappait directement depuis les backrooms, la vidéo ajoutant un layer supplémentaire avec son grain VHS et sa vibe weirdcore avant l’heure, façon Paranormal Activity tourné dans le hood en pleine nuit.   

Chxpo – « Flip Out » (2016)

J’ai découvert Chxpo via la mixtape Blackland Radio 66.6 Pt. 2, un concentré d’evil rap de 36 minutes à peine que je tiens pour l’ultime album de Purrp, tant il parvient à une certaine abstraction émotionnelle dans l’épure. Son featuring avec Black Kray, membre fondateur du Raider Klan sur « So Icey Goth La Flexico’s », une production trap irrespirable qui semble avoir été enregistrée dans la salle des machines d‘un sous-marin nucléaire, m’avait laissé pantois et sans repères pendant plusieurs jours, avec pour seule certitude le sentiment d’être arrivé à une extrémité formelle du rap. Je me suis surpris à développer une fascination un peu étrange pour Chxpo, duquel je n’avais alors aucune image hormis celle de chef de gang sanguinaire que j’associais à son phrasé âpre et à sa diction hachée.

« Flip Out » fût mon point d’entrée dans le Chxpo multiverse, un clip qui me permit de découvrir un personnage fantasque nageant en plein délire psychotique après une furieuse descente de MD. Malgré l’effet comique assumé et un sens certain de l’autodérision, on est loin du « J’pète les plombs » de Disiz. Il faut dire que Chxpo est un artiste à part dans l’underground musical, le point de jonction improbable entre Fredo Santana et Lil Peep, le SoundCloud rap et la drill, un weirdo inclassable tout droit sorti de GTA qui a su remettre Cleveland sur la carte – son Instagram circa 2017-2019 était sans conteste l’un des plus sauvages.

Le beat de « Flip Out » est une sorte d’instru trap épileptique portée par des basses lourdes et des montées/descentes synthétiques aux sonorités vaguement trance, il y a quelque chose d’un peu gothico-forain, sans doute dû au mouvement de balancier de la caméra, qui me fait songer à ces images de rollercoasters fantômes générés par IA ou à une virée nocturne à Coney Island qui aurait mal tourné. Avec ses inserts kitsch d’impacts de balles et de sang, la vidéo qui l’accompagne s’apparente davantage à une simulation virtuelle qu’à un snapshot de la vie de rue et offre aux punchlines absurdes de Chxpo un écrin visuel en léger décalage, propice aux expériences dissociatives et à la déréalisation.

KirbLaGoop – « Livin How Im Livin » (2017)

Je ne garde aucun souvenir du rabbit hole YouTube qui m’a accidentellement fait basculer un matin d’été 2017 dans l’univers non-euclidien de KirbLaGoop, si ce n’est que j’en étais ressorti somme toute assez sonné, quoiqu’un peu perplexe, un arrière-goût d’alcool frelaté en bouche, sans être absolument convaincu d’être parvenu à m’extraire de la réalité parallèle dans laquelle je venais de sombrer. Je crois qu’il s’agissait de « What You Like », un titre assez loufoque où Kirby endosse le rôle de pharmacien ambulant, se baladant entre sa cuisine et sa bagnole avec toutes sortes de substances imaginables en stock, le tout sur fond d’effets brouillés et d’arrêts sur image quasi-subliminaux – et si je dus bien lui concéder une certaine créativité dans le renouvellement du clip de rap, en même temps que dans la vente en ligne de stupéfiants, c’était comme si je m’étais noclippé au mauvais endroit au mauvais moment. 

Je ne sais pas trop ce qui m’a poussé à persévérer dans l’écoute, sans doute la difficulté initiale à le situer artistiquement couplée au besoin de mieux comprendre l’authenticité de la démarche, néanmoins je suis forcé d’admettre qu’il y a un morceau de Kirby dont je ne me suis jamais vraiment remis. Pas tant parce que j’ai fini par me prendre au jeu et à apprécier sa musique, ni même à le considérer comme un rappeur digne d’intérêt – des années plus tard, je n’ai toujours pas d’avis tranché sur le sujet. Mais simplement parce qu’à son écoute, quelque chose en moi s’est ébranlé, qui m’a fait questionner la texture même de la réalité.

Dédié à la mémoire de Lil Peep, « Livin How Im Livin » est le track de weird rap le plus altéré depuis « Lean », si je me fie à la définition que je n’ai jamais donnée en début d’article, une sorte de maxi-synthèse (ou d’aboutissement) de tous les titres évoqués précédemment. Le beat est mortel, il y a cette vibe frigorifique un peu Prurient/Vatican Shadow qui me prend aux tripes à chaque nouvelle écoute, la vidéo paraît bancale avec ses glitchs en tous genres et son petit côté found footage, on croirait presque que Kirby peut infléchir à sa guise la courbure de l’espace-temps, j’en viens à apprécier l’intensité émotionnelle qui se dégage de son flow gonflé à l’hélium et j’arrive à distinguer, au-delà de l’identité mémétique et du rappeur cartoonesque (s/o dialryckx), Ryan Allen Kirby, l’homme qui se cache derrière l’artiste, avec ses failles et son vécu, loin de toute parodie.

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