Rock paysager pour espaces accidentés

CAROLINE Caroline 2
Rough Trade, 2025
Écouter
YouTube
Musique Journal -   Rock paysager pour espaces accidentés
Chargement…
S’abonner
S’abonner

Caroline 2, deuxième album du groupe Caroline, est membre de cette famille particulière que sont les « albums suites », ou plutôt, les « albums qui sont le 2 ». Comme pour les films à succès, c’est le retour de l’enfant prodige, le nouvel opus qui promet un monde où tout a été réinventé. Dans cette catégorie, il se situe à l’intersection entre Guitares 2 de Barnabaie, pour la fonction organisationnelle du 2 (c’est la suite et le deuxième volet, tout simplement), et de Pop 2 de Charli XCX, où le chiffre a pour rôle un programme : proposer un grand renouvellement. Aussi, Caroline 2 aborde son 2 comme un sticker amusant, une prétention ironique. Le 2 ajoute de la profondeur, ce qui pourrait bien n’être qu’un effet de trompe-l’œil. Effet d’autant plus démultiplié que le nom de l’album est aussi le nom du groupe, donc double Caroline, voire le triple, puisque Caroline Polachek apparaît sur le troisième morceau, là où le deuxième morceau s’appelle « Song two », ce qui rajoute un 2 à notre liste. La simple lecture des titres est comme un manifeste. Cet album s’adresse directement à nous et nous parle de lui. Les choses semblent complexes par choix : voyons quels jeux amusants nous pouvons en tirer.

J’ai cru lire dans une critique (ou dans un rêve) que Caroline 2 est un album post-folk. Je peux être mal à l’aise avec les genres, que je maîtrise toujours mieux par leur vibe que par leurs véritables caractéristiques. Cependant, post-folk sonne bien et ouvre un début de description, même si ça n’encapsule par tout ce que me semble être cet album. Dans folk, je trouve la présence d’instruments acoustiques, de textes bien écrits et de poésie, de voix nues et d’émotions, j’imagine Bob Dylan, et j’ai la nostalgie des fleurs floues sur le bord de la route vues depuis la fenêtre de la voiture. Avec le préfixe post, j’entends le post-punk, et je reconnais des litanies introspectives, de la saturation et des instruments rock, de longs morceaux qui bouclent, se dégradent et montent en intensité, et puis une grosse impression de déprime. Mais post sonne aussi comme post-modernisme, ou comme post-humanisme, et tout ça aussi infuse la musique de Caroline, c’est sûr. Disons en tous cas que cet album est un recueil de morceaux pour temps tristes, ou peut-être plutôt pour temps troublés, pour une période de tristesse mais aussi de reconnaissance de ce que nous sommes, de ce qui nous entoure et nous fait, et de co-construction vertueuse. Mais tout ça, nous y reviendrons.

Au-delà des questions de genre musical, je dirai que Caroline 2 est un paysage. Paysage, d’abord parce que l’album se construit horizontalement, avec des longs motifs musicaux répétitifs, des nappes de sons qui ne semblent avoir ni début ni fin, qui s’allongent dans le temps. Comme de grandes plaines vues de loin, des phrases simples tournent encore et encore et installent leur présence. Parfois, ce sont des tons qui sonnent en arrière-plan comme des bourdons, voire carrément quand, dans « When I get home », un morceau entier devient bruit de fond. Du silence jaillissent et disparaissent des bruits, engloutis et recrachés par la ligne d’horizon.

Toute cette distance et ces surfaces planes sont marquées par des éléments de relief, qui parfois semblent résulter de mouvements de sols ou de la tectonique des plaques. Je pense notamment à la très impressionnante implosion du morceau « Total euphoria » sur lui-même, façon glissement de terrain, qui n’empêche pourtant pas la course du paysage de continuer. Après une montée de trois minutes, la musique se dérobe sous nos pieds laissant subitement place à un mur de bruit saturé, sur lequel les instruments reviendront ensuite jouer. Disons que l’effet est saisissant. De cette manière, l’album est truffé de ruptures, de changements violents et imprévisibles qui sculptent les morceaux. Dans « Song two », la chanson est d’un coup pitchée vers le haut, dans « U R UR ONLY ACHING », l’intro s’arrête en milieu de mesure. Le territoire de Caroline 2 est ainsi accidenté.

En fait, j’utilise moins ce mot de paysage dans la lignée picturale des peintres et des photographes que dans celle des paysagistes, biologistes et promeneurs. J’y vois un lieu de cohabitations entre des éléments indépendants, le produit d’un tissu de relations. Dans ce sens, « Total euphoria » ouvre l’album et donne le ton. S’y empilent et se superposent différentes strates d’instruments, chacune avec son propre tempo, de manière presque cacophonique, disons au moins désordonnée. C’est pareil pour les morceaux suivants : tout le monde semble avoir sa propre partition. Comme dirait ce commentaire sur Rate your music, « sometimes the band has 8 people in it and you can really tell ». Cependant, dans cette désynchronisation, les guitares parfois s’harmonisent, des instruments ralentissent de concert, des sons se fondent l’un dans l’autre. Tout l’art de Caroline 2 repose dans ce travail sur ce qui se trouve entre les choses. Sur ce qu’il se passe quand la voix de Caroline Polachek se mute en celle Magdalena McLean (qui est aussi traductrice : ça explique peut-être des choses sur cette passion de l’entre-deux), quand tout le monde commence à chanter en canon, ou encore mieux, dans « Coldplay cover », quand le micro quitte le studio d’enregistrement pour aller écouter un autre morceau dans la pièce d’à côté. Alors, sur le chemin, on entend le craquement du parquet. Sédimentation, recouvrements, fluidité et dialogues.

Mais attention, cet environnement que nous explorons, que nous traversons, n’est pas un tableau pastoral. Certes, nous faisons face à de grandes étendues vertes et à un vaste ciel, mais l’espace est celui de toute campagne contemporaine, c’est une nature anthropisée. Je pense à la région autour de chez mes grands-parents, à la limite entre la Sarthe et l’Indre-et-Loire, où l’œil glissant sur les surfaces lisses et bombées des champs ne peut que se heurter aux majestueux silos à grains qui brillent dans la lumière du soleil. Les haies ont été remembrées et les promenades serpentent entre les antennes 5g. Parfois, au loin, on peut distinguer la vapeur d’une centrale nucléaire. Caroline 2 est sans hésitation un album provincial. C’est un morceau de pays hors de la ville mais pourtant inséparable de celle-ci, complexe lieu de nature artificialisée. Je m’explique.

Toutes ces agitations, ces échanges entre les instruments, provoquent à l’écoute l’impression d’une grande liberté. L’album possède l’énergie et le désordre de maquettes de morceaux, semblant laisser une grande place à l’improvisation, aux essais et ratures en direct. C’est d’ailleurs exactement ce qu’il est, puisque les huit titres sont construits autour de sessions de travail du groupe. Le son déploie cette ouverture et cette spontanéité qui lui permet d’accueillir de nombreuses situations différentes, comme par exemple la très belle séance d’accordage sur un fond de cigales dans « When I get home ». À mes yeux, cette grande vitalité participe à créer un fort sentiment de présence, celui d’être là et d’assister à quelque chose (d’où toutes ces histoires autour du paysage, peut-être).

Cependant ne nous reposons pas sur nos acquis, car tout dans Caroline 2 pourrait être faux, enfin pas complètement vrai, artificiel peut-être, entre les deux, on en sait trop rien. Chacun des morceaux, dans son vivace déploiement de spontanéité, sonne aussi comme un objet incroyablement produit, poli, comme le fruit d’un ouvrage long et méticuleux. Le mixage, par exemple, ou même avant ça la captation des sons, s’apparente à un travail d’orfèvre. Cette voix qui semble localisée dans une autre pièce que les autres, cet instrument qui sonne comme enregistré à la fois de très près et de très loin, ces mélodies qui avaient l’air indépendantes mais qui soudainement se synchronisent, et le chant de Jasper Llewellyn qui à certains moments bascule dans l’auto-tune. L’album fait cohabiter en toute fluidité plusieurs temporalités, celle des improvisations et celle de l’écriture, qu’elle vienne en amont ou en aval. Spontanéité et vitalité cohabitent et négocient continuellement avec des saillies d’artificialité.

La musique ne cache pas ses effets et ses façonnages ajoutés a posteriori. Certains me font penser aux effets spéciaux qu’utilise David Lynch, tel l’incendie de la cabane dans Lost Highway. Passé à l’envers, le feu fait apparaître l’abri de plage du néant. Il y a quelque chose de presque analogique, si on prend le mot comme une métaphore, dans cette manière d’assumer et de mettre en avant la modification du matériau brut. On ressent le coup de l’outil. Le lieu du montage, de l’édition sonore, apparaît à mes sens comme matériel, comme une autre présence dans cet environnement touffu.

Caroline 2 grouille, se tortille. Il a de multiples facettes, se cache derrière des apparences ici factices, et là complètement sincères. C’est un paysage évidemment vivant, mais aussi éminemment vécu. Son étrangeté m’interpelle, génère en moi une sensation d’altérité. L’album demande de la curiosité, mais au-delà de ça, il m’émeut. Je le disais plus haut, le groupe n’a pas peur des émotions, et sait être généreux sur les affects tristes – à vous de piocher entre simple mélancolie ou profonde déprime. Traverser les huit morceaux me procure un effet similaire à celui de sortir faire un tour lorsque les angoisses sont trop grandes, et de trouver du réconfort dans les images ordinaires qui construisent nos paysages, celles qui nous entourent et nous touchent sans qu’on s’en rende compte. C’est beau comme un lotissement pavillonnaire, sincèrement, sans faire d’euphémisme, comme par exemple quand, à la fin de journée, tout prend une teinte jaune sous le soleil couchant. J’ai envoyé un des morceaux à mon frère et il a dit qu’il trouvait ça larmoyant. C’est vrai, mais parfois c’est agréable d’être larmoyant, quand à certains moments c’est nécessaire, même si c’est pour un truc en toc. L’album sait être le lieu de recueillement du sentiment plutôt que chercher à le provoquer.

Quelqu’un a dit dans un commentaire que Caroline accomplissait pour le post-rock ce que l’hyperpop avait entrepris pour la pop. C’est aussi une pensée qui m’est venue à l’écoute de l’album. L’alliance complice entre sincérité et artifice se retrouve chez l’un comme chez l’autre. Cependant, en explorant les nuances de la tristesse plutôt que celles de la joie extatique, il me semble que Caroline 2 ouvre un chemin différent, peut-être certes moins utopiste mais d’autant plus engagé vers un avenir plausible. Ce paysage habité, grouillant et co-construit par nombre d’individus aux formes variées, est certes un environnement de chagrin, voire de deuil. Mais c’est aussi un lieu d’accueil et de récupération pour, avec ce qui y vit, tisser d’autres choses, essayer ensemble de nouvelles manières d’être-avec.

Penny Goodwin a raconté l’histoire de la musique noire américaine en dix chansons

Jonathan Chicheportiche nous fait découvrir l’unique album de Penny Goodwin, chanteuse afro-américaine de Milwaukee qui en 1974 sortait un disque essentiellement composé de reprises, conçu comme un récit à la fois autobiographique et historico-musical.

Musique Journal - Penny Goodwin a raconté l’histoire de la musique noire américaine en dix chansons
Musique Journal - The Roches déjouent le male gaze auditif en refusant tous les rôles qu’on veut les entendre jouer

The Roches déjouent le male gaze auditif en refusant tous les rôles qu’on veut les entendre jouer

Un extraordinaire trio vocal de sœurs, signées en major à la fin des seventies, et qui pourtant sonne limite comme un groupe postpunk.

Dilla, Mobb Deep, Luke Vibert, The Field : ce que sampler veut dire (1)

Loïc Ponceau nous raconte ce que le sampling lui fait, en tant qu’auditeur mais aussi en tant que musicien, à travers quelques exemples célèbres et moins célèbres.

Musique Journal - Dilla, Mobb Deep, Luke Vibert, The Field : ce que sampler veut dire (1)
×
Il vous reste article(s) gratuit(s). Abonnez-vous pour continuer à nous lire et nous soutenir.