Mawal et ‘ataba : lamentation en ligne

Musique Journal -   Mawal et ‘ataba : lamentation en ligne
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En septembre 2024 j’ai commencé à travailler sur un mémoire qui croise études musicales, anthropologie et histoire, à propos des modes de diffusion de chants populaires et ruraux palestiniens sur les réseaux sociaux. Depuis, je me questionne de plus en plus sur les manières dont des vidéos de musiques issues du Machrek se diffusent sur ces mêmes réseaux sociaux, notamment Instagram et Tiktok, par le format vidéo. Le mois dernier, ce sont des « reels » de mawal et de ‘ataba qui ont attiré mon attention. Les descriptions de celleux qui les mettent en ligne présentent ces genres comme étant les moyens ultimes de lamentation et d’extériorisation de ses peines intérieures.

Pour être plus précise, c’est au départ cette vidéo sur Instagram d’un jeune homme qui chante qui a déclenché ma réflexion. Sa gestuelle, ses expressions faciales et ses talents de vocaliste m’ont happée. L’effet du chant est instantané : j’en veux plus, je regarde la vidéo en boucle, et je suis frustrée qu’elle s’achève si brutalement. Le mawal est parfaitement effectué et le jeune homme a réussi la mission propre à ce genre, ou à cette technique vocale.

Le mawal c’est en effet une technique vocale qui a donné naissance à genre. Le mot désigne donc les deux à la fois. C’est une forme de poésie chantée dialectale, performée en cantillant, c’est-à-dire en attribuant à chaque syllabe un ton dont la hauteur dépend de la voyelle. Selon le Larousse, l’acte de cantiller est limité à la lecture de textes sacrés, or le cas du mawal montre l’inverse. Une des règles du genre est qu’il faut laisser au vocaliste un espace important d’improvisation. Le chanteur est alors libre d’allonger autant qu’il le souhaite les mots, et de prendre son temps afin de déclamer des istihlal. Ces groupes de mots sont souvent « ah ya leil » (ô nuit), « ah ya einy » (ô mes yeux), « ah ya albi » (ô mon coeur) ou un mélange de tout ça, et viennent nourrir l’effet de saisissement que le mawal procure sur l’auditeur.

Depuis que j’ai liké cette vidéo du jeune homme qui chante, de nombreuses autres de ce genre sont apparues sur mon feed. Dernièrement, c’est la vidéo de cette femme qui m’a particulièrement saisie. Tout comme la vidéo du jeune homme, l’identité de cette femme n’est pas précisée, mais cette fois l’administrateur du compte, nommé Mansur, a pris le temps de définir le mawal et la ‘ataba dans la section commentaire. Ce qui revient dans le texte est le caractère ancien des deux genres et leur important potentiel expressif de la plainte humaine.

La ‘ataba correspond précisément à un genre musico-poétique pratiqué en Palestine, au Liban, en Jordanie, en Syrie et en Irak, chanté sur un rythme non mesuré, autant par des communautés rurales que bédouines. L’objet principal de sa poésie repose sur l’amour et le désir.

Parmi les contenus ciblés qui ont depuis déferlé sur mon IG, il y a eu des vidéos du chanteur syrien Sabah Fakhri (1933 – 2021). Sabah Fakhri, né à Alep et mort à Damas, est aussi connu pour des morceaux de musique courts que pour ses lives d’une vingtaine de minutes à une heure. Il a également chanté de nombreux mouwachah, une autre forme musicale spécifiquement arabo-andalouse, souvent considérée par des universitaires, des auditeurices, et des artistes, comme une forme supérieure musicale en raison de son origine ancienne d’Al Andalous (il naît entre le IXe et le XIIe siècle selon les sources). Les descriptions qui accompagnent les vidéos du chanteur reviennent au même point que les précédentes : le mawal de Fakhri est un moyen de se délivrer d’émotions lourdes, pesantes, voire de formes d’agonie. La forme longue du mawal et son insistance sur l’allongement de syllabes et de mots deviennent l’incarnation d’une souffrance qui dure dans le temps. Plus on souffre, plus on prend le temps de chanter. L’attrait pour le mawal semble alors unanimement résider dans sa capacité à exprimer avec justesse des sentiments de perte et de souffrance, comme c’est le cas pour peu d’autres pratiques musicales – du moins selon les auditeurices et les internautes.

C’est ce point qui me fascine. Qu’est ce qui se passe quand le mawal et la ‘ataba se diffusent à travers des vidéos de courte durée sur les réseaux sociaux ? L’effet est-il le même lorsqu’on écoute un morceau en entier, ou qu’on en regarde un bref extrait entre deux vidéos sur Instagram ? Alors que ces deux genres musicaux exigent du vocaliste et de l’auditeur qu’ils prennent leur temps, les réseaux sociaux sont au contraire construits sur un scrolling rapide en accélération constante. Les vidéos y sont de plus en plus courtes et nombreuses. 

Or, si je pars de mon expérience d’internaute et d’auditrice, l’effet produit par le visionnage de ces vidéos donne justement l’illusion que le temps s’arrête. Quand je scrolle les reels que mon algorithme me donne à voir et que je m’arrête sur une vidéo de mawal ou de ataba, j’ai l’impression qu’une possibilité de faire une pause et de respirer s’offre à moi. Je suis captivée par ces pratiques vocales qui me permettent de sortir des boucles d’images et de sons rapides et intenses dans lesquelles je me perds parfois. Les muscles de mon visage et de mon abdomen peuvent alors se détendre, j’arrête de glisser mes doigts sur mon écran, et je savoure ces vidéos soit d’inconnus, soit de musiciens professionnels célèbres. 

Au même moment où je regarde de plus en plus de vidéos de mawal et de ‘ataba, je tombe sur cette publication Instagram de Sandy Chamoun, qui présente l’origine du titre « Latife », issu de son dernier album Sawt El Doumouh. « Latife » clôt un disque habité par la tristesse étouffée et la colère liés au deuil. Dans cet enregistrement, cette tante de Sandy, nommée Latife, chante un appel à la grâce et à à la pitié du Seigneur pour ses biens aimés, un hommage à sa nièce, et révèle la peur qu’on l’oublie. La chanteuse libanaise accompagne le morceau de cette description :

« En 2024, pendant la guerre qui dure depuis, j’ai demandé à ma tante Latife de m’envoyer un message vocal où elle chante une ‘ataba, alors qu’elle était loin de son foyer, et qu’elle est toujours déplacée à ce jour.

Malgré l’amour que nous portons à Mona et sa maison orange, nous partageons sa photo et son histoire pour montrer que de nombreuses personnes qui nous ressemblent sont en train d’être tuées par Israël, dans l’espoir que vous puissiez alors, peut-être, vous identifier à nous.

Mais Israël n’a pas tué que Mona, qui tentait de protéger la mer et les tortues. Chaque habitant du Sud est un protecteur.

Gloire à nos martyrs. »

La ‘ataba que Latife chante dans un style de mawal lui permet donc d’inscrire son existence dans une temporalité précise, que Chamoun explicite dans ce post IG lorsqu’elle fait référence à la mort de l’environnementaliste et la protectrice de tortues Mona Khalil. Cette dernière a été abattue par un tir israélien au sud du Liban le 19 juin dernier. En associant cet assassinat à l’enregistrement de sa tante qui habite également dans le sud du Liban et qui a été déplacée de force, la chanteuse rappelle que le mawal et la ‘ataba ne sont pas uniquement les modes d’expression d’une peine amoureuse, thématique dominant les paroles de chanteurs célèbres du genre comme Sabah Fakhri, mais qu’ils peuvent aussi matérialiser la douleur qui suit les fins de vies brutales, et les deuils que l’on vit dans sa chair comme une violence. Les effets du mawal et de la ‘ataba se réactualisent à chaque situation dans laquelle ils sont invoqués, que ce soit lors d’une performance sur scène d’un chanteur qui se plaint d’une rupture amoureuse, ou dans le cas de Sandy et Latife, qui sont témoins et révélatrices d’une peine collective face à une agression de la vie constante.

Cet aspect du mawal et de la ‘ataba est à mon sens fascinant, car c’est comme si chacun pouvait se les approprier et les rendre siens par sa voix, selon ce que l’on a besoin de sortir de soi. La lamentation diffère selon chaque expérience de vie, chaque temporalité et chaque vibration de voix. Ce que je déduis alors de sa diffusion sur les réseaux sociaux sous forme de vidéos est à la fois une forme de mythification de cette pratique musicale, par les descriptions très valorisantes de certains, et l’expression par d’autres de la place que ces genres musicaux prennent réellement dans leur quotidien. J’y vois une forme de reconnaissance envers des styles de chant qui peuvent se faire le relais d’états d’âmes humains, voire qui sont la condition même selon laquelle on parvient à les extérioriser. 

Publier des performances ou des extraits d’enregistrements de ces genres est un autre moyen de diffuser la lamentation, de faire en sorte qu’elle touche le plus d’individus, y compris celleux qui leur sont originellement étrangers. Il y a dans ces publications comme une volonté de rendre des souffrances davantage visibles, qu’importe la nature de celles-ci. Ou de transmettre des méthodes par lesquelles on peut se délivrer en musique, auxquelles chacun.e peut ensuite s’essayer, et je crois que c’est peut-être ce qu’il y a de plus touchant dans ce mode de diffusion.

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