Chansons d’amour, écoutes décalées

Gil Scott Heron, Haifa Wahbe, Etta James, Ziad Rahbani, Aretha Franklin… Chansons d'amour, écoutes décalées
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Musique Journal -   Chansons d’amour, écoutes décalées
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Il y a quelques semaines, j’ai débuté un nouvel emploi alimentaire en restauration. Mes midis et soirées dans ce restaurant au style « états-unien » sont accompagnés de soul, de jazz, et occasionnellement de funk. L’écoute permanente de ces genres, à travers des artistes plutôt classiques, abordant de manière quasi systématique l’amourrrr dans ce qu’il a de plus mystifié, a nourri une réflexion que je me faisais déjà.

Faisons un petit saut en arrière: il y a un ou deux mois, j’ai réalisé que je ne supportais plus d’écouter des musiques évoquant toutes l’amour, alors même que j’enchaînais les déceptions amoureuses. J’ai ressenti comme un dégoût de ce qu’on me « vend » dans le R&B, la soul, la neo-soul, le jazz, et la pop mainstream du Mashreq période 2000-2010, les musiques qui me suivent depuis l’enfance. Or, quelques jours après ce dégoût que j’ai ressenti, apparu sous la forme d’un déclic durant un voyage sur la ligne 12, je me suis surprise à lancer un morceau de R&B mielleux pour la énième fois, réitérant dans ses paroles combien c’est super l’amourrr. 

De ces deux expériences, j’ai pris conscience d’à quel point le corps qui écoute, qui reçoit le son, est aussi celui qui vit ses déceptions amoureuses, ou ses victoires pour celleux qui s’en sortent mieux que moi (chanceux), et ce de manière simultanée. C’est-à-dire que mon expérience de l’écoute musicale ne peut être dissociée de mon expérience relationnelle puisqu’elles s’inscrivent toutes les deux dans le même corps. Passer mes journées avec Aretha Franklin, Etta James, Chet Baker, D’Angelo et tant d’autres artistes que j’admire et que j’aime pourtant, amplifie cette double expérience intrinsèque de l’écoute musicale tissée au vécu amoureux. Ces intervalles émotionnels-musicaux deviennent parfois éprouvants car ils alimentent mon impression d’être dans une position d’attente constante. Précisément celle d’une attente romantique, résultant d’un désir inassouvi, d’une envie déçue en tant que femme. 

C’est à ce moment-là que je me suis rappelée d’une citation de bell hooks, autrice essentielle que je chéris, extraite de All About Love: New Visions : « Most men feel that they receive love and therefore know what it feels like to be loved; women often feel we are in a constant state of yearning, wanting love but not receiving it. »

Je suis convaincue que ces mots de bell hooks ont résonné chez de très nombreuses personnes qui, comme moi, se sont senties immédiatement comprises. L’amour et le désir ne sont pas des expériences égalitaires et nous sommes beaucoup à le voir dans la manière dont nos relations se déploient. 

Ironiquement, le dernier article que j’ai publié sur MJ évoquait des chansons revendiquant une émotionnalité intense, en parallèle d’écrits de Roland Barthes et d’Audre Lorde. Mes mots d’aujourd’hui ne sont pas en contradiction mais comme un revers de la médaille. Quel est l’effet sur moi d’une écoute fréquente et continue de soul, de R&B, de pop, et de jazz romantiques alors même que l’amour romantico-sexuel ne me réussit pas ? N’y a-t-il pas dans mon expérience intime, devenue paradoxale à cause du son, une observation plus universelle à tirer sur ce que c’est d’être femme et de relationner romantiquement et sexuellement avec autrui ? 

Lorsque j’écoute « I’ll Take Care Of You », et spécifiquement la version de Gil Scott Heron qui est ma favorite, j’ai comme un goût amer en bouche. Celui du fossé entre le désir et la volonté d’aimer, de prendre soin d’autrui, et l’impossibilité de matérialiser ce désir tout en respectant mes limites. Relationner avec d’autres dans cette approche romantico-sexuelle, qu’importe le genre de la personne, c’est devoir accepter qu’il n’y a qu’un petit nombre de personnes avec qui l’on peut créer ces formes d’intimité d’une manière qui soit juste pour les deux personnes. En tous cas, c’est la réalisation que j’ai eue concernant ma dating life de cette dernière année. Que l’on a beau porter en soi beaucoup de désir, de yearning pour quelque chose, ce n’est pas pour autant que l’on sera satisfait de l’attention que l’on reçoit.

Car c’est précisément sur ce point que je souhaite appuyer : la recevabilité. En tant que femme je me dois, selon la manière dont j’ai été socialisée et les codes auxquels on me renvoie, d’être apte à recevoir une attention romantique et/ou sexuelle, notamment de la part d’hommes. Je me dois d’être constamment désirable, d’embrasser la douceur, les valeurs du soin qu’on associe aux femmes, d’être en capacité à communiquer et à aider l’autre à communiquer aussi. Apparemment, je dois précisément être désirable sans pour autant l’exprimer explicitement, dans le risque d’être perçue comme « trop ». Je dois jouer un jeu, le chat et la souris, me faire désirer mais subtilement, etc. J’ai été choquée de découvrir à travers deux expériences qu’exprimer du désir pour un homme, être avenante et le draguer ouvertement, peut constituer un élément discréditant. J’ai interrogé tous mes amis sur la question à la recherche de quelqu’un.e qui pourrait me dire que cette intuition est fausse. Mais qu’importe le genre de mon interlocuteurice, la réponse est la même : bien que ce soit idiot, un grand nombre d’hommes prendraient une expression directe du désir comme refroidissante, car menaçant leur masculinité. Il faudrait alors que je soit « gestionnaire des émotions » (cf Arlie Hochschild), prête à recevoir de l’attention, tout en l’attendant passivement – un schéma qui me semble inconcevable, exaspérant, et auquel je refuse de participer.

En parallèle, mes écoutes restent les mêmes. Soul, jazz, R&B, pop sentimentale du Mashreq. Mais comment faire coïncider ces événements et la déception qu’ils ont provoquée avec les paroles de ces chansons ? Quand mets « I’ll Take Care Of You », « Ain’t No Way », « Bahebak Mot » ou encore « I Want You » j’en viens à me demander très souvent : mais à qui ces mots s’adressent-ils ? Avec qui ces individus partagent-ils des mots si forts ? Comment réussir à écouter de nouveau « Baby, This Love I Have » alors même qu’un homme polygame que j’ai fréquenté m’a dit « ne s’investir émotionnellement qu’avec sa partenaire principale ». Je m’expose un peu mais j’essaye de vous mettre à ma place, que vous compreniez le lieu d’où ma réflexion émane. Mes expériences, qui sont sûrement banales pour une femme queer de la vingtaine, ne ressemblent donc aucunement à ce qui est chanté par ces artistes. Alors oui, nous savons très bien que l’amour romantico-sexuel est un objet commercial et non un gage de sincérité. L’amour et le sexe sont vendeurs, et l’eau ça mouille, bravo Emilie. Non, ce qui me questionne précisément, c’est à quel moment, notamment en tant que femme, je n’aurais plus l’impression que mes écoutes musicales nourrissent un désir mêlé à des attentes ? Suis-je la seule à qui ces paroles font cet effet ? Est-ce le signe d’une sensibilité accrue aux mots en musique qu’il faudrait que je canalise, ou est-ce que ça consiste finalement en ça, la musique ? À influer sur notre psyché de manière à créer du désir là où on souhaiterait qu’il n’y en n’ait plus. 

Il a suffit d’un échange avec un collègue pour que je remette en question ce raisonnement. En lui faisant part de ma fatigue d’entendre en boucle des chansons d’amour au restaurant et du fait que ça nourrissait en moi une attente romantique genrée décevante, il me répondit qu’il ne comprenait pas ce que je voulais dire. Que pour lui ça n’était pas une question de genre car toustes désirent de la romance. J’ai essayé de développer ma pensée en lui expliquant que mon désir romantique n’est pas toujours le mien car on m’y renvoie sans cesse en tant que femme et qu’il y a une insistance sur le fait d’être désirable, même quand je ne désire pas quelqu’un.e. Mais je ne crois pas qu’il m’ait comprise, je crois même que mon argumentation lui a parue tirée par les cheveux, vu son regard. Je me suis alors demandé si l’écoute musicale était vraiment genrée ou si c’était moi qui projetait ces dynamiques partout. Peut-être que c’est moi qui vais trop loin.

À nouveau, je pense à bell hooks et au fait que nous ne recevons pas et ne manifestons pas l’amour de la même manière selon notre genre. Pourquoi est-ce que les sons, la musique et les mots y échapperaient ? Notamment lorsqu’ils ont le pouvoir de provoquer, d’installer du fantasme. Ou ces sentiments seraient-ils déjà présents et c’est le fait de les entendre oralisés par autrui qui nous agite ?

J’admets ne pas avoir de réponse à ces questions. Mais je me les pose souvent, et d’autant plus lorsque j’absorbe les mots doux de Chet Baker dans « It’s Always You » et que je me surprends à rêvasser une fois de plus à une connexion qui, dans sa forme idéale, n’existe pour l’instant que de manière fictive.

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