Un groupe spiritiste japonais en impro dans une ruelle de Tokyo

SUISHOU NO FUNE Where The Spirits Are
Holy Mountain, 2006
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Il y a la musique, et l’histoire qu’elle raconte. Celle des japonais Suishou No Fune est faite de ruelles sombres, d’un café énigmatique et d’invocation d’esprits : un cocktail de rêve. Le groupe, formé par Pirako Kurenai et Kageo, ancre sa musique dans une spiritualité et un rapport à l’improvisation consciencieusement entretenu depuis 1999.

La meilleure introduction à ce duo de la scène alternative tokyoïte est pour moi l’album Where The Spirits Are, sorti en 2006, quintessence de leur rock progressif semi-improvisé. Ici, pas de paroles articulées : la voix laconique de Pirako devient, sur« Vale of Spirit », un instrument à part entière, répondant à des riffs de guitares distordues – joués par Kageo – et une batterie un peu grunge. Voilà les premiers pas d’un voyage onirique et quelque peu bruitiste, celui que le duo fait à chaque fois qu’il monte sur scène, guidant le public vers le pays des songes.

Mais pour bien comprendre leurs histoire, il faut se plonger dans les vidéos et informations qu’ils ont dispersées sur internet, au cours de plus de deux décennies d’activités. À ce titre, le document le plus fascinant est sans nul doute « Dream of Place », court documentaire sorti en 2020. Après une introduction de quelques minutes, on voit les deux musiciens fumant une cigarette dans une ruelle sombre, surtitrés d’une drôle de présentation : « Kageo is sound artist », « Pirako is sound musician ». 

Alors que des plans du métro tokyoïte, de concerts et de balades nocturnes s’entrecoupent, la voix off de Pirako conte leur histoire : lors d’une virée à deux, en 1999, ils tombent sur une ruelle recouverte de plantes, grouillante d’insectes et d’oiseaux. La chanteuse est alors frappée par une sensation étrange, proche du rêve éveillé, similaire à celle qu’elle ressent sur scène.

Attirés presque mystiquement par cet endroit, ils achètent un café à proximité, qu’ils tiennent tous deux depuis. Un lieu qu’ils utilisent aussi pour répéter et enregistrer. Seul cet espace serait en effet capable de sonoriser correctement leur art, de l’envelopper d’un écho singulier. Celui du monde des rêves. Voilà d’où vient le nom Suishou No Fune, « bateau de cristal » : un vaisseau capable de transporter ses passagers vers de nouvelles contrées oniriques. 

Le deuxième morceau de l’album, « Your Tears Drop from the Sky », procède précisément par embarquement : il démarre doucement, on s’attend à entendre du rock progressif, puis monte en intensité. Il y a quelque chose de plus lancinant, de purificatoire dans lses longs cris de Pirako.

Voilà qui prépare la voie à « Apparition On A Moonless Night », le surgissement inquiétant de quelque chose, que l’on craint d’abord de bien voir, donc de nommer. Pas de batterie sur ce morceau, c’est la guitare de Kageo qui s’avance seule et semble hésiter, grésiller, comme craintive. La voix de Pirako la rejoint, elle aussi plus précautionneuse. Si l’on ferme les yeux, on se croirait en plein songe. Du moins le temps d’une micro-sieste de 17 minutes et 16 secondes.

Je ne peux m’empêcher d’ailleurs, en l’écoutant, de penser à l’œuvre de leur compatriote, l’écrivain Haruki Murakami, et à la façon dont il mêle rêve et réalité dans ses romans. Dans Chroniques de l’oiseau à ressort, le narrateur, à la recherche de son chat disparu, se retrouve à arpenter une étrange ruelle foisonnante de végétation, et y tombe sur le jardin d’une maison abandonnée. Il y découvre un puits. En y descendant, il comprend que celui-ci est comme un seuil, un passage vers « l’autre côté », soit un monde alternatif, parallèle ; celui des esprits. Ou des rêves. Ou de l’imagination. Ou peut-être est-ce la même chose.

Cet « autre côté », accessible par un espace-intervalle caché au cœur de la ville, évoque une croyance issue du shintoïsme : l’idée que des esprits habitent certains lieux. Lorsqu’on repère un endroit porteur d’une telle présence, on peut alors entrer en communication avec elle, par le recueillement, la prière ou la purification. Ces recoins fonctionnent ainsi comme des portes qui s’ouvrent vers l’au-delà.

C’est précisément un recoin comme ceux-là qu’ont découvert Pirako Kurenai et Kageo. Un seuil vers l’autre monde. Cette recherche de connections spirituelles se mêle également, dans leur histoire, à un ancrage dans la scène avant-gardiste japonaise. À travers d’autres informations glanées sur internet, on apprend par exemple qu’ils sont rejoints, au début des années 2000, pour certains enregistrements et concerts, par plusieurs ex-membres des Rallizes Dénudés. L’un d’entre eux est d’ailleurs Kiyohiro Takada, dit « Doronco », que les lecteurs attentifs de Musique Journal connaissent déjà. 

Une autre collaboration significative débute, à partir de 2004, avec Keiji Haino, figure centrale de la noise japonaise. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce pape de l’impro et du bruitisme, imaginez un petit musicien aux cheveux longs et lunettes noires, gigotant sur sa guitare, cognant sur divers instruments en fer et poussant, à intervalles réguliers, des cris noyés de reverb. Il saute aujourd’hui d’une galerie d’art contemporain branchée à une autre pour des concerts cérémonieux où se croisent riches cultivés qui s’ennuient et geeks de la noise. Des regards entendus s’y échangent lors de concerts longs de plusieurs heures.

En observant ces postures, des artistes et du public, on a l’impression d’assister moins à un simple spectacle qu’à une forme de cérémonie. Chez Keiji Haino comme chez Suishou no Fune, la performance engage le corps, le temps et l’espace, jusqu’à frôler quelque chose du rituel. 

Ce rituel, c’est l’improvisation, la porte ouverte à l’imprévu, et donc à la présence d’autre chose. Toujours dans le court documentaire « Dream of place », Pinako raconte que lors de sessions d’improvisation, des esprits se réveillent et manifestent leur présence en soufflant des bougies, ou en déplaçant des objets dans la pièce. Les bruits créés par ces apparitions se mélangent alors à la musique, et témoignent des voies ouvertes vers d’autres royaumes.

Pas très surprenant, donc, que leur œuvre trouve un certain écho en Californie, terre du new age et des croisements modernes entre spiritualité et musique. Une autre vidéo, datant de 2018, intitulée  « Awakening coyote spirit », les montre tout deux sur le mont Tamalpais, au nord de la baie de San Francisco, agitant divers instruments artisanaux, les frottant contre les rochers, mêlant leur musique au bruit du vent ; à mi-chemin, une fois encore, entre concert et prière. 

Le rituel apparaît ainsi comme un moyen de convoquer les esprits par la musique, en utilisant l’improvisation comme un outil pour se laisser habiter par autre chose, Comme si, en laissant voix et guitare s’exprimer dans un état semi-conscient, ce sont les esprits qui se mettaient à chanter, à la manière d’un medium possédé par des êtres disparus.

Dans « Black Phantom », c’est au tour de Kageo d’utiliser sa voix pour incanter, ou plutôt pour conjurer la peur. Parce qu’aussi inquiétants que soient les esprits que l’on découvre lors des rituels, le shintoïsme ne les considère pas comme des dangers, mais cherche à les accueillir et accepter leur présence. On accepte alors ces surgissements, comme un musicien accepte et s’émerveille de ce qui survient dans des séances d’improvisation.

Cette quête de rituel musico-spiritiste ne semble pas s’être interrompue aujourd’hui. Dans une captation d’un live en 2024, on voit une Pirako à la voix chevrotante et un Kageo grisonnant grattant toujours les mêmes riffs hypnotiques, pour servir des atmosphères suspendues, comme fragiles. On aurait d’ailleurs peur de briser un bateau de crystal.

On peut finalement résumer la puissance de l’univers de Suishou No Fune par cette phrase de Pirako : « Parfois, quand je rêve, je chante. Quand je me réveille, j’essaie de me souvenir des paroles. »

Une dimension onirique que l’on ressent pleinement à l’écoute du dernier morceau, « A Rose Bloomed », un atterrissage beaucoup plus délicat que le reste de l’album. Comme si Suishou No Fune nous avait enfin appris à nous habituer à ce qui nous dépasse et nous fait peur. Tout cela fonctionne évidemment pour peu que l’on accepte de se laisser porter par de longues et lancinantes compositions semi-improvisées, parfois dérangeantes, et que l’on s’imagine vagabonder dans un Tokyo énigmatique, à la recherche de là où sont les esprits.

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