Quitter, partir, laisser derrière soi : confluences de Fayrouz et Sophye Soliveau

SOPHYE SOLIVEAU Initiation
Why We Sing, 2024
FAYROUZ « Lamma Al Bab »
Voix de l'Orient, 1993
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Il doit être entre une heure et trois heures du matin. J’ai perdu la notion du temps à force de me tourner et me retourner dans mon lit. Les murs de mon studio bouilloire ont absorbé la chaleur toute la journée. On est samedi soir et j’essaye quand même de dormir à la suite d’une soirée passée à travailler dans un bar. La veille, j’ai vu Sophye Soliveau chanter à la Flèche d’or, à l’occasion de la soirée de clôture du lieu. Depuis, le morceau « Leave » passe en boucle dans mon casque, malgré le fait qu’il me soit difficile d’écouter quoi que ce soit quand mon corps est déjà stimulé par la température à quarante degrés et des douleurs liées à une maladie chronique. Or, ce samedi là il a plu, et j’ai senti comme une possibilité d’émerger de ces dix jours caniculaires écrasants. 

En écoutant « Leave », je revois les visages du public de la Flèche d’Or, dont certains sont marqués par des larmes discrètes, qui me ramènent à un état émotionnel de tristesse et surtout d’inquiétude face au futur des tiers lieux culturels en France. A partir de ce concert, « Leave » est devenu associé à cet instant de deuil doux-amer vécu collectivement. Je ne sais pas si ce sont les notes de harpe que Sophye Soliveau joue dans le morceau ou les paroles pleines de vulnérabilité qu’elle chante, ou l’association des deux, qui m’offrent un confort et un apaisement rares. 

« Don’t look at me like that

I wanna hold you

When you know it’s not right

You’d better go

And you know there’s a lot

Of things I wanna tell you

But I gotta go, you’d better leave. »

Le lendemain de cette soirée, quand j’écoute ce titre en boucle dans mon lit avec ma main sur mon torse pour suivre ma respiration, j’ai l’impression que je peux dépasser ma peine. Que je peux digérer cet épisode de canicule, la fermeture de la Flèche d’Or de la veille, et le poids général de l’existence, malgré le nœud à la gorge qui ne me quitte pas quand j’y pense. 

« Leave » me fait alors l’effet d’une comptine, comme d’autres titres de l’album INITIATION de Sophye Soliveau. Sa voix me berce et me rappelle ma nature d’être humain avant toute chose. C’est l’un des effets de la répétition en musique, que l’on retrouve dans le jazz et la soul. À force de répéter les mêmes mots avec les mêmes notes, on parvient presque à se convaincre d’une chose. Le disque est empreint du style de D’Angelo dans Voodoo, notamment sur des titres comme « Untitled (How Does It Feel) », et sonne comme le fruit de cette transmission. Il est comme un enfant de cette soul qui tient à guérir autant celui qui la produit, que celui qui la reçoit. La chanteuse propose aussi une technique de voix qui m’attire : elle réalise des mélismes sur plusieurs mots d’une même phrase, comme pour en amplifier le sens et le son. Quand Sophye Soliveau répète : 

« Let me show you what I’d do now,

If you were right here.

But I know it’s not time,

To make you love me,

Before we both turn our backs,

You ought to know that,

You got a soul I wanna see. »

J’ai vraiment envie de la croire. Elle rappelle que parfois ce n’est qu’une question de temps, et de choisir ce qui est bon pour soi ou non. Le départ est nécessaire, et plus on se le répète, plus les chances qu’un jour on l’accepte et on l’intègre est possible. Ce mode de narration intime, qui repose sur une écriture minimaliste et une instrumentation jazz et soul, est celui que l’on peut entendre chez une Erykah Badu, notamment sur son deuxième album Mama’s Gun.

Puis, d’un départ à un autre, d’un dos tourné à un autre, il s’avère que Sophye Soliveau croise le chemin d’une autre artiste dans mon esprit. Quand Fayrouz, interprète et comédienne libanaise reconnue comme l’une des plus importantes du XXe siècle, chante le morceau « Lamma Al Bab » dans l’album Fayrouz chante Philemon Wehbe – je sens une résonance avec « Leave ». 

Les deux chanteuses proposent pourtant des techniques vocales différentes, qui s’inscrivent dans des musiques et des histoires culturelles également différentes, tant dans les territoires où elles naissent, que les acteurs qui les portent. D’un côté le jazz, la soul, et le r&b de Sophye Soliveau, largement inspiré d’univers esthétiques noirs américains, et d’un autre la chanson libanaise classique des années 1980 de Fayrouz et Wehbe, compositeur, comédien et pierre angulaire du théâtre libanais de la deuxième moitié du XXe siècle. Cependant, les deux voix se rejoignent dans la manière dont elles chantent le départ. Elles se lient d’amitié, dans mon imaginaire, par leur refus de laisser une personne aimée partir.  

Fayrouz répète alors en boucle dans « Lamma Al Bab » :

« Quand on se dit au revoir à la porte, mon amour,

La lumière s’éteint juste après.

Je reste là,

Sans pouvoir te dire un mot.

Et j’ai peur que tu me quittes,

Pour ne plus jamais revenir. » 

C’est aussi cette vulnérabilité frappante qui unit Soliveau et Fayrouz, et qui fait que j’ai parfois besoin d’écouter les deux successivement. Une vulnérabilité si humaine qu’elle met sous le tapis la fierté qui empêche habituellement d’autant se livrer à autrui. Les compositions de Philemon Wehbe embrassent parfaitement cette vulnérabilité, elles l’accompagne et l’intensifie tout en laissant à la voix la place de respirer. Le même charme est présent dans l’album INITIATION, car les compositions minimales de harpe, de basse et de batterie permettent à Sophye Soliveau de placer sa voix librement et de l’étendre autant qu’elle le souhaite. 

Aux compositions de Fayrouz et Philemon Wehbe, viennent répondre Sophye Soliveau et ses chœurs harmonieux. La recherche d’harmonie est un autre croisement entre les deux chanteuses, comme si les échos qui portent leurs voix pouvaient accroître leurs portées.

Chez les deux artistes, il y a comme une volonté assumée de poursuivre autrui quitte à s’écraser ou à s’humilier, et c’est la difficulté d’assumer cette position dignement qui bouleverse tant dans leurs musiques. Car leurs voix portent la douleur et le regret au point que même si elles ne chantaient pas des mots que l’on comprend, on pourrait la deviner. La tension entre l’acceptation du départ d’une personne chère, et la nécessité de cette décision, nourrit ces deux projets musicaux.

Dans « Ya Rayt Menon », Fayrouz chante:

« Crois-moi, si je pouvais supporter le tourment,

Le tourment de toutes ces choses, 

Je ne serais pas partie.

Je n’aurais ni gâché ma vie,

Ni la tienne.

Si je reviens, je deviendrai folle, 

Et si je te quitte, je serai malheureuse.

Je ne peux ni partir, ni rester. »

Et en parallèle, on pourrait presque croire que Sophye Soliveau lui répond dans « Initiation ii – Wonder Why » :

« Now I know it’s not supposed to feel this way,

But I’ve traveled time and space 

Oh, in my dreams to see your face.

Wonder why you’re waiting here alone,

You should’ve known,

She wouldn’t be there for you.

Now don’t you flatter yourself,

Just because it makes me so weak

And I hate it so.

And when I get it all straight,

I’m gonna take my things and leave. »

Les voix de Sophye Soliveau et de Fayrouz sont des voix puissantes, maîtrisées, chargées de sensibilité, mais qui pour autant traduisent des formes de fragilités intenses. A travers INITIATION, « Lamma Al Bab » et « Ya Rayt Menon », ces femmes nous demandent ce qu’il se passe quand on fait enfin le choix de partir, ou qu’une situation s’achève malgré nous. Que se passe-t-il quand on tourne enfin son dos, et qu’on met le pied à la porte ? Les deux nous répondent que tout ce qu’il reste intérieurement après sont des traces invisibles. Celles-ci se déploient dans un lieu vif de l’imagination qui se nourrit des sentiments de fragilité et de regret, et que ces morceaux de musique viennent tout justement toucher.

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