Stereol Total : hommage et gloire à ce groupe berlinois, pas du tout oublié par des gens comme moi.

STEREO TOTAL Oh Ah
Peace95, 1995
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Besoin d’une joie qui n’oublie pas que le monde est tout pourri, comme une rage transsubstantialisée ? Alors ce groupe est aussi pour vous. Je vous préviens, malgré tout et tout et tout ce qu’il se passe dehors, je vais m’enjailler. Wiktionnaire dit de ce terme : « L’origine étymologique exacte est douteuse, elle vient soit de l’anglais enjoy (venant lui-même du français jouir), soit d’une déformation de jaillir ». Pas mal comme mot. Moi clairement, la chaleur punk, la pas cold new wave yéyé de Stereo Total, ça m’enjaille.

Stereo Total est un duo féminin masculin d’amour à la ville et sur la scène comme on dit presque, mais on préférera cette version à celle qui fait appel au mot de « couple » qui, de toute façon, ne conviendrait pas à ces faiseurs de sons émancipateurs et déconstructeurs dont un des morceaux les plus connus a pour titre « L’amour à trois ». Un duo allemand qui a débuté en 1993 et qui a composé non moins de 18 albums (en comptant les compils et les albums de remixes, mais quand même) et qui aurait continué sûrement encore aujourd’hui si la partie féminine du groupe – j’ai nommé la puissante Françoise Cactus, chanteuse et batteuse du groupe – n’était pas morte d’un cancer du sein en 2021. 

Disons donc que pendant plus de vingt-cinq ans, Stereo Total a créé une ribambelle de chansons qui font tout : qui font bouger les fesses, qui font pleurer, qui font rire, des chansons qu’on ne comprend pas parfois, mais qui inévitablement rendent léger.e.s. Ils l’ont fait de la manière la plus honnête, brute et élégante possible, avec Moog, orgues Bontempi, guitares et batterie, voix féminine très inspirée des chanteuses yéyé, en rentre-dedans, genre bulldozer, et une voix suave et deep de la partie masculine du groupe pas encore présentée, j’ai nommé Brezel Göring.

Sur le site du groupe STEREO <-> TOTAL , la bio commence ainsi :

« STEREO TOTAL : Musique légère au-delà du goût de la majorité, avec l’anti-diva Françoise Cactus et Brezel Göring, le maître de la douce exagération.

Comment tout cela a-t-il commencé ? Étonnamment, tout a commencé par un ensemble de règles très strictes (chaque règle ayant été enfreinte au moins une fois au cours des années suivantes) :

1. Aucun instrument ne peut coûter plus de 50 DM (environ 25 euros, selon l’estimation du jour)

2. La virtuosité doit être évitée à tout prix

3. Textes dans toutes les langues – sauf l’anglais

4. Influences stylistiques de la boîte à disques au marché aux puces

5. Éviter strictement tout ce qui correspond au « goût du temps »

6. Enregistrements en studio qui ne répondent pas aux normes techniques

7. Pas de grandes maisons de disques, mais de petites maisons de disques dirigées par des passionnés de musique… »

Tout est dit. Stereo Total, nous manque aussi pour ça, pour son éthique mine de rien et de tout – sans blabla, sans pureté non plus. Leurs chansons vivent encore leur vie dans la tête de ces quelques « solitaires à l’âme sensible / Qui font des rimes et se promènent » qui se sont reconnus un jour parce qu’iellles ne se foutent pas des fleurs et pourraient en pleurer à chaque fois que c’est Françoise qui le dit :  de la plus poético-politique des manières, Stereo Total a existé et subsiste en nous, leurs amateureuses, leurs sons incomparables, inimitables, inestimables.

Dans un entretien de 2007, Françoise Cactus cite Chuck Berry qui conseillait d’écrire des chansons soit sur l’amour soit sur les voitures et c’est comme ça que dans le catalogue de Stereo Total, on retrouve une reprise mais tellement tellement géniale de « Heaven’s In The Back Seat Of My Cadillac », chanson créée par Hot Chocolate en 1976 et qui narre la beauté de l’étreinte amoureuse en voiture. La quintessence de la chanson selon la définition de Chuck donc.

La voix de Françoise Cactus et son éraillement qui déraille rend si profonde cette assertion «  Making love, making love to you is a beautiful thing to do ». Ce que l’art de la chanson est beau quand il joue sur cette tension, qu’il tire sur le fil tout délicat qui maintient le profond et le léger ensemble. En 2019, le morceau intitulé « Einfach kompliziert » ne sort pas de sa proposition oxymorique : « Es ist nicht leicht einfach zu sein »  (« ce n’est pas léger d’être simple »). Avec ce manque de vernis d’une forme artistique qui se livre à sec, à l’os.

Et on repense à Jean-Yves Jouannais, auteur de L’idiotie, qui récemment disait : « Quand il n’y a pas cette prise de risque, ce flirt avec le grotesque ou le ridicule, je n’y crois pas, en tout cas je ne veux pas y croire. » Stereo Total fait partie des créateurices qui ont creusé cette voie-là pour qu’on puisse l’emprunter à notre tour. Prenons le risque de flirter avec le ridicule hésitant pour lutter contre la rationalité si pleine d’assurance mensongère, et chantons et dansons nuit et jour avec les copaines, qui peuvent ressembler à des chevaux ou à n’importe quoi.

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