Des chansons comme des mirages de sentiments

Musique Journal -   Des chansons comme des mirages de sentiments
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Quelques mois, voire presque un an après une rencontre amoureuse, je suis revenue sur les lieux où celle-ci est née. Une grande partie de cette rencontre a été passée à rouler en voiture en écoutant de la musique. Durant l’un de ces trajets, la personne qui m’accompagnait dans ces balades m’a fait écouter un morceau pour lequel j’ai eu un coup de cœur, et dont l’écoute fréquente me suit jusqu’à ce jour. Il est écouté par des millions sur les plateformes de streaming, chanté par un homme, et il représente, selon moi, le morceau parfait de pop égyptienne. Sa construction mélodique est simple mais efficace et bien réalisée, les paroles sont déchirantes et excessivement dramatiques comme j’aime, l’intro de l’orgue et du nay est longue et la performance vocale est impeccable.

Onze mois après cette rencontre qui aura duré un temps bref et qui s’est achevée en raison des normes relationnelles hétérosexuelles nulles (j’ai cherché en boucle un synonyme plus soutenu mais rien ne me semble aussi juste), je reviens sur le territoire de la rencontre. Je monte alors dans un taxi qui m’amène chez moi, et le premier morceau que met le chauffeur est cette fameuse chanson parfaite de pop.

Ma réaction est un mélange de surprise et de désarroi. Je reviens sur le territoire où j’ai rencontré cette personne, bien qu’aucun de nous n’y vive, et la première musique qu’on m’impose en voiture est celle-ci. Est-ce un signe ? Je ne suis pas superstitieuse, mais tout ça me travaille.

Quelques heures avant l’atterrissage, j’ai senti un pincement au cœur, et revu le visage de la personne en question pour la première fois depuis des mois en écoutant « Ana Arfa/أنا أرفة » de Warda – chanteuse algérienne devenue égyptienne car elle fait carrière dans le pays entre les années 1960 et 1990, qu’elle devient une des plus grandes vocalistes de son ère, et qu’elle épouse le compositeur égyptien Baligh Hamdi. Suite à l’écoute d’« Ana Arfa », j’ai été saisie d’un sentiment de panique que j’ai balayé d’un revers de main pour me laisser porter par les sons des personnes qui m’entouraient. Le titre a ravivé ma déception de voir cette histoire s’achever pour les motifs typiques de fin de relations avec les hommes cishet où tout peut se résumer à un jeu d’ego et une soif de désir, à un besoin de plaire sans pour autant s’investir. La situation que Warda chante avec tant de mélancolie et douleur est bien différente de la mienne, or c’est le sentiment de regret qu’elle partage qui a résonné en moi.

Le regret que Zekra, autre pop star (tunisienne également devenue égyptienne au cours de sa carrière), porte dans « طب كونت قولها/Tu aurais dû me le dire » (1994) m’a aussi réconfortée les jours suivant mon arrivée sur le territoire de la rencontre. 

Sur le moment, l’écoute du morceau de pop parfait dans le taxi quelques heures après avoir atterri en ville, puis de Warda et de Zekra, m’a fait l’effet d’un vilain rappel que je ne voulais pas recevoir. Cette expérience m’a donné l’impression que la mémoire du son pouvait parfois devenir vicieuse. Que la réminiscence de certains morceaux évoque, dans des circonstances particulières, des événements ou des fantasmes que l’on ne souhaiterait pas se rappeler. Surtout lorsque l’on associe des événements du quotidien à l’écoute de morceaux extrêmement dramatiques, comme c’est le cas ici. Ce sens du drame transforme alors chaque banalité en un coup de couteau, en une trahison monstrueuse et calculée. Lorsque j’écoute des titres aussi intenses, je vois mes souvenirs se déformer pour correspondre au drame que les interprètes transmettent. Mes sensations sont si fortes qu’elles deviennent physiques et j’ai l’impression que l’écoute musicale me rend malade. Elle crée des questionnements irrationnels à partir du potentiel de certains événements au conditionnel : qu’est ce qui se serait passé si j’avais pris cette décision plutôt qu’une autre ? Si j’avais prononcé tel ou tel mot ? Pourquoi n’ai-je pas été plus considérée par ces personnes ?

Ce trouble dans mes souvenirs ressurgit également lorsque je lance le titre « أنا وانت ظلمنا الحب/ Ana w inta zalamna al hob »  ou « Toi et moi, nous avons été injustes envers l’amour » d’Oum Kalthoum, composé par Baligh Hamdi. Chaque fois que je l’écoute, je me retrouve dans un état de quasi choc face à la cruauté des paroles qu’elle chante. Je n’ose plus prononcer quoi que ce soit et mon souffle se coupe. Je projette alors ces paroles, et les sensations procurées par les interludes de violons qui se répondent entre eux, sur mes propres événements amoureux – bien que les circonstances entre ce qui est narré et mon vécu soient de nouveau peu similaires.

« Aucun de nous ne voulait être plus indulgent que l’autre,

Ni faire de sacrifice pour l’autre,

Et l’amour s’est perdu, s’est perdu,

Entre deux cœurs, il s’est perdu. »

Ces paroles de Mohammed Abdel Wahab qu’Oum Kalthoum chante viennent titiller une partie de ma mémoire qui m’incite à me demander s’il y avait bien de l’amour dans mes souvenirs. Alors que si je reviens de nouveau à la matérialité des faits, j’ai souvent été actrice de mes fins de relations. Pourquoi du regret dans ce cas ? Je l’ignore. Peut-être que c’est la voix de Souma qui me donne envie d’imaginer, de fantasmer, et d’interpréter des événements de manière irrationnelle. Peut-être que c’est l’existence même de ces rêveries qui permet de savourer les longs mélismes d’Oum Kalthoum sur la phrase « L’amour s’est perdu et ne reviendra pas. »

Il suffit d’un peu de doute, de quelques situations pas tout à fait digérées, du souvenir d’une personne qui nous manque mais dont on ne souhaite par le retour, pour constituer un terreau fertile à l’amplification musicale de la confusion des sentiments. Car plus je vis des expériences d’écoute similaires, plus je constate que je deviens particulièrement sensible au sens et aux sons de la musique lorsque je me situe dans cet espace du doute mental. La musique me force à une rêverie et à une interrogation constantes. Elle provoque un repli vers moi-même, puis elle rend floue la frontière entre introspection et imagination totale. L’imagination est reine dans le lieu du doute, et nos interprétations d’événements du quotidien vont alors de la version la plus réconfortante à celle qui peut le plus saboter notre stabilité mentale. 

Comme pour me guérir de cette confusion des sentiments et du développement grandissant du fantasme, malgré moi, je me suis réfugiée dans le morceau « Seret El Hob / سيرة الحب » ou « L’évocation de l’amour » d’Oum Kalthoum, écrit par Morsi Gamil, et également mis en musique par Baligh Hamdi. Souma répète ces paroles, similaires à une confession intime, avec un rythme de riqq qui ponctue chacun de ses mots : 

« Toute ma vie, j’ai craint l’amour, la simple évocation de l’amour, et l’injuste que l’amour fait peser sur tous ceux qui le vivent.

Et je connais des histoires pleines de soupirs, de larmes et de gémissements.

Et les amants tombent amoureux, mais ne se repentent jamais.

Toute ma vie, je me suis dit que je ne pourrais jamais supporter l’amour et les nuits d’amour, et que mon cœur ne pourrait jamais supporter ce tourment. »

Ce qu’elle chante ensuite, avant un long passage de qanun et de nay qui nous laisse le temps d’en digérer le poids, est d’autant plus douloureux : il lui a suffi d’une rencontre, de quelques minutes auprès de quelqu’un pour laisser tomber sa peur d’aimer. Seulement pour regretter ce laisser-aller par la suite.

En écoutant « سيرة الحب  / Seret El Hob », je me rappelle une nouvelle fois que mes rencontres et mes expériences personnelles n’ont rien de spécial, et je réalise que c’est sûrement l’importance que j’accorde à la musique, et ma mémorisation de celle-ci, qui me poussent à revenir avec fantasme sur des événements relationnels passés. Ces situations ont tout de banal et je m’inscris dans une lignée préhistorique, universelle, et éternelle, de femmes qui portent en elles des regrets face à des relations qu’elles ont pu entretenir. Or, l’écoute de ces voix qui supplient, qui appuient tant sur la douleur, puis qui prennent le temps de l’exprimer, car c’est ce qu’exigent les modes musicaux du mawal et du tarab, crée le sentiment que peut-être, tout cela n’est ni banal, ni léger, ni simple à vivre.

Suite à une autre expérience récente d’écoute musicale douloureuse, je réalise aussi que tous les morceaux que j’évoque ont en commun le partage d’échecs amoureux à en déchirer le cœur par des femmes. Lors d’une après-midi lambda, dans le bus 102 qui m’amène à Mairie de Montreuil, j’écoute l’album live Nina Simone at Town Hall. Lorsque le morceau « Wild Is the Wind » passe, je m’effondre intérieurement. Une tristesse immense me saisit et je sens mes yeux se remplir de larmes. À nouveau, j’ai l’impression que Nina Simone me parle à moi, qu’elle a mis en musique, il y a soixante-six ans, mon journal intime. Ses paroles si poétiques ne décrivent pas mon expérience mais ça m’est égal, car je réalise que ce qui m’importe n’est pas tant ce qu’elle choisit de dire, que la manière dont elle le dit – tout comme le tarab des chanteuses que j’ai évoquées précédemment.

A partir de ce constat, je peux tracer un lien entre Warda, Oum Kalthoum, Nina Simone et Zekra. Ce qui me bouleverse tant dans leur musique est finalement la manière dont leurs voix insistent sur leurs peines intérieures et le fait que cela crée une relation intime entre l’auditeurice et la performeuse. Je crois que c’est aussi la connaissance des vies privées de ces femmes, dont on sait qu’elles ont toutes souffert de l’amour et des hommes dans leurs relations intimes, qui provoque des réactions aussi intenses. C’est peut-être à partir de cette connaissance que je projette mes propres situations, peu similaires, mais je n’en suis pas certaine. 

Alors qu’est-ce qui relève du doute, de l’illusion et du fantasme, dans cet espace vaporeux entre le vécu d’un événement concret, sa mémorisation, puis la manière dont on l’interprète ensuite par l’écoute musicale ? Tel souvenir est-il juste, est-ce qu’il a été modifié par le temps et romancé par l’écoute d’un morceau de musique, ou est-ce un fantasme total ? Comment ne pas se projeter dans les morceaux de musique que l’on écoute ? Existe-t-il vraiment une frontière entre les paroles d’un titre, les compositions qui les mettent en musique, et les manières dont on interprète les souvenirs d’événements qui constituent notre passé ?

J’ai cherché à répondre à ces questions, mais je ne crois pas qu’il y ait une réponse, une interprétation, ou une explication figées. Il me semble que c’est la présence de ces réminiscences et de ces doutes qui permet de donner sens à la musique qu’on écoute et à nos expériences intimes. En revenant sur ce texte deux mois après l’avoir commencé, je réalise que je n’ai peut-être pas besoin de trouver des réponses claires puis de vous les partager, car j’ai depuis accepté d’être dans le flou. Je crois même que je ne souhaite pas expérimenter la musique sans cette forme d’opacité dans l’écoute, qui me troublait initialement. L’opacité m’offre un moyen de revenir sur mes souvenirs, fantasmés ou non, comme rien d’autre ne le fait, et je tiens à préserver cette relation à la musique plutôt que de la clarifier à tout prix. 

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