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Ti Blica repose en paix mais sa musique est toujours là

Musique Journal -   Ti Blica repose en paix mais sa musique est toujours là
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C’est lundi matin et Musique Journal a l’honneur d’accueillir un nouveau contributeur qui s’appelle Renaud Sachet. Renaud travaille à la médiathèque de Strasbourg et s’est lancé depuis l’an dernier dans l’édition du fanzine Langue Pendue, essentiellement consacré aux musiques françaises « underground », que nous recommandons sans la moindre hésitation et que vous pouvez vous procurer sur ce site. Il nous parle aujourd’hui d’un sensationnel artiste dancehall martiniquais, hélas décédé en 2017 à l’âge de 19 ans.

Un matin de décembre 2017 sur Facebook, Damien Poncet, de la Médiathèque musicale de Paris, évoque la triste et brusque disparition – dans des conditions encore non élucidées – d’une étoile montante de la scène dancehall martiniquaise. C’est la première fois que j’entends parler de Loïc Duranty, dit Ti Blica, 19 ans, qui laisse derrière lui une oeuvre étonnante d’une trentaine de morceaux enregistrés depuis son enfance : ils sont tous disponibles sur la chaîne YouTube de la Blica Family, entité familiale et musicale dont le noyau dur était constitué de lui-même et de son grand frère, Lucas, dit Blicassty.

Ce qui frappe dans les chansons de ce gamin de Schoelcher, petite commune située à l’ouest de Fort-de-France, c’est une fraîcheur incroyable, doublée d’une évidence folle. En l’écoutant, on se dit que la musique pop n’est pas vraiment un style que l’artiste décide de jouer : c’est plutôt ce que ressentent ses auditeurs, comme une révélation. La pop n’a pas non plus de style défini : si Ti Blica baigne dans le dancehall antillais depuis sa naissance (la seule influence que lui concède son grand frère est celle de Danthology, pilier du style), ces petites explosions colorées et addictives dépassent bien vite la fonction généralement “festive” du genre.

On se doute bien que ces perles de deux minutes sont des trames censées faire partie d’une plus vaste sélection, jouée par un puissant sound-system pour des danseurs en quête d’intensité exponentielle. Mais leur diffusion en format court convient pourtant à merveille. Ti Blica n’imaginait peut-être pas qu’elles puissent s’écouter sous cette forme : certains de ses morceaux s’interrompent brusquement, sans vrai début ni fin. Et pourtant, si on les explore, plus particulièrement les titres de la période 2010-2013, le génie de l’adolescent saute aux yeux et aux oreilles. Entre 12 et 15 ans, Ti Blica compose seul face à son ordinateur, pas encore vernis par le son du studio : sur des instrus d’une efficacité toute minimale et dans une économie de moyens qu’on dirait, ici, lo-fi, il délivre son flow chaloupé et hilare, ponctué d’ad lib hyper accrocheurs (« C pa cho », « wizzz »).

Impossible au corps de résister quand la tête s’emplit ainsi de ses minuscules brins de mélodies irrépressibles. Sa langue pendue et veloutée fait chavirer par sa modernité mutante : espagnol, créole, français, anglais font la fête dans sa bouche. Son frère disait de lui que seules comptaient les good vibes qu’il pouvait envoyer par sa musique à tous ses proches et à tous ceux qui le suivaient déjà, des Antilles à l’île Maurice en passant par le Canada. Il était tout simplement prêt à faire éclater sa géographie musicale aux oreilles du reste du monde. Ti Blica se préparait sans doute à courir sur les pistes d’un avenir glorieux qui malheureusement pour lui, sa famille, et nous au passage, n’adviendra jamais. C’est pourquoi c’est maintenant qu’il faut célébrer ce garçon et sa musique, au présent, tout de suite, et ne pas les oublier.

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