Quotidien de recommandation musicale

Pourquoi ne pas marcher dans la forêt en écoutant de l’indus

Gens’t Naït Archives 1/3
Éditions Gravats, 2019
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Musique Journal -   Pourquoi ne pas marcher dans la forêt en écoutant de l’indus
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J’ai d’abord écouté ce disque assis, à mon bureau, et il m’a pesé sur les oreilles, je n’ai pas bien su quoi en faire. Quelques semaines plus tard j’ai essayé à nouveau, mais cette fois-ci en roulant en voiture (place passager), puis en marchant dans la rue, puis voici quelques jours en me promenant dans la nature, il pleuvait un peu : là, il a pris place, il s’est comme qui dirait décanté, ou est-ce moi qui me suis dépoli je ne sais pas. C’est un truc que j’oublie trop souvent : à quel point ça peut être jouissif de découvrir de la musique en se mettant soi-même en mouvement, et peut-être encore plus de la musique qui a priori n’invite pas au mouvement. Car au départ les sons présents sur le premier volet, édité par le label Gravats, de ces archives de Geins’t Naït, projet mené par le Nancéen Thierry Mérigout (qui avait auparavant joué de la batterie sur la tournée de Kas Product) entre 1986 et 1993, sont comme je le disais plutôt pondéreux, ils semblent s’enfoncer ou cogner quelque part et n’invitent ni à la danse ni même à l’initiative physique. Mais considérés alors qu’on se déplace dans un paysage de verdure ou de zones périurbaines, ils s’activent tout autrement et proposent un échange, certes austère, mais qui invite l’auditeur à répondre ne serait-ce que mentalement à ces rythmiques et ambiances très réalistes, très concrètes, plutôt que de les subir. Des samples de discours ou de dialogues mis en boucle, des rebonds de percussions proches de l’incohérence, des nappes de fréquences graves qui d’abord effraient mais qui finissent par se montrer sinon amicales, du moins rondes et de bonne foi : la palette de GN est limitée mais cohérente, même si elle ne ressemble pas tout à fait à une vraie proposition esthétique. C’est l’intérêt de ces pièces qui ne cherchent que de loin à « faire musique » : on les croit d’abord agressives alors qu’elles ne sont rien de plus que ce qu’elles annoncent être, c’est-à-dire des sons agencés avec plus ou moins de soin, qui n’ont rien de spécial à dire et n’articulent que la matière qui les composent. Ainsi acceptés, ces objets offrent d’intenses sensations, ils génèrent un plaisir haptique brut mais sincère. C’est en tout cas comme ça que je les ai appréciés : des compagnons d’expérience à la rudesse trompeuse, que l’absence de transcendance rend fiables, voire utiles.

Les travaux de GN, souvent conçus avec l’aide de Laurent Petitgand, plus connu pour ses collaborations avec Alain Bashung ou Wim Wenders, sont associées à la scène indus voire plus précisément post-indus. Ce sont là des mondes que je connais mal et dont j’ai longtemps entretenu une image aussi confuse que caricaturale, et d’ailleurs les morceaux présents sur cette anthologie ressemblent assez peu à l’idée que je m’en faisais : ça ne fait pas vraiment beaucoup de bruit, ça n’attaque pas tant que ça, et surtout ça n’envahit pas le terrain auditif comme je le pensais. Il y a au contraire pas mal de creux et de pauses, et jamais de véritable surcharge. Si ça m’a bien évoqué d’autres artistes, ce sont moins des gens comme Coil ou NWW (enfin, du peu de ce que je connais de leur abondante discographie) que des auteurs comme Burial, Raime ou Shackleton, la vibration post-club en moins mais la spontanéité et la déconne en plus, que ce soit avec les machines ou dans le propos (il y a une reprise de « Elle est terrible », le tube du jeune Johnny). J’ignore à quel point est grillée l’idée de l’indus comme musique folklorique des métropoles occidentales, mais je pense qu’elle tient encore la route dans le cas de Geins’t Naït : pas du tout dans un délire tambours du Bronx, mais plutôt dans une démarche de captation du réel et d’interaction des individus avec leur environnement fabriqué. Bref, je vous recommande donc sans hésitation d’aller tester ce disque au casque en arpentant quelque sous-bois, ou dans l’habitacle de la prochaine automobile dans laquelle vous aurez l’occasion d’embarquer : je ne vous promets rien de spectaculaire, mais vous verrez en revanche peut-être apparaître en transparence de ces blocs sonores des impressions spirituelles inédites, un sentiment à la fois mystique et terre-à-terre, matter-of-fact – il n’y a rien d’autre à y entendre, et pourtant on peut y entendre l’autre.

J’en profite pour rappeler que ça fait plusieurs années que Gravats est l’un des meilleurs labels du monde. J’adore leur façon d’éditer – il s’appellent Éditions Gravats, d’ailleurs – , parcimonieusement mais judicieusement, des nouveautés comme des choses anciennes, sans chercher à s’installer quelque part en particulier, alors qu’ils auraient pu se focaliser sur tel ou tel filon. Ils font coexister des choses aussi « Grand Est » que Geins’t Naït aux côtés des chanteuses reggaeton que joue la DJ et productrice espagnole Clara ! sur ses mixtapes Reggaetoneras ; ils ont une intuition incroyable pour les adeptes du n’importe quoi hyper confiant comme Los ModernosMaoupa Mazzocchetti ou Èlg ; ils ont fait cette cassette d’edits de hardtech française de freeparty en prévision d’une vraie anthologie que j’attends avec une impatience qui frôle l’anxiété ; et surtout ils ont publié ces deux mixs de musique française parallèle qui y sont pour beaucoup dans ma récente passion pour l’immense patrimoine alternatif de notre beau pays. Donc voilà : S/O Jean Carval, S/O Low Jack.

Les deux autres volets de ces Archives devraient sortir à la rentrée : outre le son, on y trouvera aussi des vidéos conçues par Vincent Hachet, membre originel de GN ayant délaissé la musique au profit de l’image, et qui fut aussi réalisateur pour la fameuse émission L’œil du cyclone sur Canal +.

2 commentaires

  • Pareil dit :

    Que des souvenirs frigorifiants pour ma part entre OTO, Wromble Experience, Candidate, Double Nelson, cette impression poisseuse d’être condamné à vivre dans le bunker de la dernière rafale, le magasin Wave de l’abominable N’Guyen. J’ai été heureux de quitter Nancy et le technorock. Aucun Antoine de Maximy ne me fera revenir dans l’Indus. Comment va Frank Weber ?