Quotidien de recommandation musicale

Juste en regardant la télé, James Ferraro connaissait déjà très bien Los Angeles

James Ferraro Skid Row
Break World Records, 2015
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Musique Journal -   Juste en regardant la télé, James Ferraro connaissait déjà très bien Los Angeles
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Je crois qu’on peut dire que je suis très fan de James Ferraro, alors que j’ai pourtant l’habitude de fièrement souligner que je ne suis pas tellement fan de qui que ce soit en musique, même des gens dont j’ai énormément écouté certains disques – ils me déçoivent tôt ou tard et d’ailleurs je ne leur en veux pas, je passe à autre chose, quitte à les aimer de nouveau ensuite. J’aime beaucoup de disques que Ferraro a faits, même si je ne les ai pas tous rincés, loin de là (on le sait très prolifique, notamment à son époque DIY), mais j’aime aussi et surtout sa démarche, la construction – sans doute très freestyle – de sa carrière, sa façon de travailler la relation-client. Ses débuts en queue de comète noise/psyché avec les Skaters ou sous ses 840 projets solo ou collabos en cassette ou CD-R, ses quelques projets un peu plus « formatés » genre Lamborghini Crystal ou l’album Nightdolls With Hairspray, son avènement hypnago/vaporwave avec Condo Pets et Far Side Virtual, et depuis les directions souvent déconcertantes qu’il a pu prendre dans le sillage de ces deux disques « statement » : le mec m’impressionne, me plaît, me déroute, m’énerve tout à la fois, c’est vraiment mon Jordan Catalano.

J’adore sa manière de faire de la musique conceptuelle sans en faire des tonnes, de suggérer une nouvelle façon de se prendre au sérieux, d’aborder les sons et les registres comme de readymades, comme des outils à faire de la satire ou du commentaire mais qui finissent par le posséder. J’apprécie le discours qu’il a sur sa musique, il oscille entre provoc plus ou moins claire et propos d’artiste très premier degré, et en tout cas il croit vraiment au pouvoir psychologique du paysage sonore, il cherche à faire occuper à ses travaux un endroit laissé vierge par les autres, il me semble. J’admire sa capacité à envisager ses disques comme des espèces d’exercices de style ou de documentaires à contraintes, comme des analyses embarquées où il est à la fois créateur et spectateur – les théâtreux parlent sans doute de « spectacteur », mais comme lui évolue dans l’univers de la marchandise, je crois qu’on peut le qualifier de ce « consommacteur », histoire de donner une nouvelle vie à ce terme horrible diffusé par les magazines Biocoop.  Je suis certain qu’il y a déjà plusieurs thèses en cours sur lui aux États-Unis alors je vais m’arrêter de théoriser pour l’instant, mais ce que je veux dire pour l’essentiel c’est qu’il est sans doute l’un des rares musiciens à m’avoir donné envie de continuer à suivre « l’actu » depuis que j’ai plus ou moins cessé de m’enthousiasmer pour les nouveautés il y a à peu près dix ans. Et si je le suis depuis tout ce temps, c’est probablement parce qu’il combine dans ses morceaux un vrai désir un peu bête de musique (et de sons et d’effets et d’aura) tout en se plaçant au même temps ailleurs que sa musique, en la laissant tourner, en la regardant se déployer. C’est un geste simultanément mégalomane, conceptuel et mélancolique, qui déverse sur le monde éteint des torrents d’une lumière peut-être artificielle, polluante et aveuglante mais néanmoins saturée de vie, de futur et de générosité.

À vrai dire j’aurais limite pu vous composer un « Primer » de sa discographie qui vu sa vastitude en aurait bien besoin, d’ailleurs je le ferai peut-être un jour, mais d’ici à ce que je m’y mette je vous propose juste de découvrir son album sorti fin 2015, Skid Row, consacré à Los Angeles, et plus précisément aux quelques années – de 1992 à 1996 – qui séparent l’acquittement des flics filmés en train de tabasser Rodney King de celle de la cavale d’OJ Simpson. Le premier morceau débute par un sample de flash info qui évoque les émeutes et il s’appelle « White Bronco », soit le modèle de voiture dans lequel l’ancien footballeur a pris la fuite aux côtés de son copain A.C. Cowlings. C’est un thème presque trop mainstream pour le corpus de Ferraro, qui nous a habitués à des domaines moins « historiques » ou événementiels et disons plus niche, tels que les sonneries de portables, le hair metal de bal de fin d’année ou les rappeurs japonais virtuels. Mais ce n’est pas non plus anodin de choisir ce moment pour lui qui est un Afro-Américain évoluant dans la sphère en général très blanche des musiques expérimentales – même si on sait que depuis quelques années les choses changent pas mal de ce côté-là. Il approche donc une zone sensible, si j’ose dire, et une période qu’il n’a connue qu’enfant puisqu’il est né en 1986. Il n’en fait pas non plus un objet sacré qui l’amènerait à produire un disque-confession ou que sais-je, mais il choisit quand même de rapper sur certains titres – ce qu’il avait déjà fait sur le projet Bebetune$ – aux instrus plus ou moins rap. C’est ce qui est profondément troublant et stimulant chez Ferraro : il investit les genres sans chercher à se les approprier ou à y mettre sa patte, il reste toujours un peu lointain, mais en même temps, sans doute parce qu’il est loin, il se fait happer, et ça donne un résultat qui n’est ni parodique, ni une libre interprétation expérimentale, mais un truc aux contours évolutifs, en libre-circulation. C’est une façon de faire et de montrer qui pour le coup – je vais le dire de manière un peu chiante mais je ne sais comment le formuler autrement – nous pose au passage et sans trop insister non plus des questions sur notre rapport au format, aux signes, qui nous demande de réfléchir à notre « position » d’auditeur, à la construction de notre oreille face à ces distinctions de style et de cultures. Ça concerne entre autres la façon qu’un auditeur blanc de rap noir comme moi écoute rapper un artiste noir non-rappeur, mais plus largement ça s’adresse à notre façon de nous plonger, de nous investir dans le déploiement d’un morceau, dans l’agencement ses sons. Ça fait bouger tous nos réflexes de tri de nos écoutes et du coup ça donne un disque qui comme tous les bons disques de Ferraro est une nouvelle proposition psychédélique.

L’authentique talent de Ferraro dans cette forêt d’hologrammes et de vitres en plexiglas, c’est donc de prendre des standards – du cloud rap plus déprimant que relaxant, des échos de teen-rock FM des 90s ou des 00s, des bandes-sons hollywoodiennes high-tech, quelques power-ballads un peu « soul », des slow-jams datant de sa naissance et d’un peu plus tard – et d’en faire des choses auxquelles on réussit à s’attacher malgré leur inconsistance et leur identité fondamentalement dérivée, seconde. Skid Row n’a pas vraiment la vertu curieusement uplifiting d’autres grands moments de Ferraro, comme le tout récent Music for Recycled Earth ou le fameux Far Side Virtual, mais il n’est vraiment sombre non plus, tout juste un peu crépusculaire. Il donne surtout l’impression, presque classique désormais, de vivre plus intensément et plus nettement notre histoire au travers de ses souvenirs banals et dégradés que grâce à de « véritables » instants personnels, directement vécus et retenus par la mémoire.

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